‹ Les deux héritages;Chapitre 11 sur 138 · SCÈNE · texte numérisé non relu

SCÈNE

Une tente devant une terrasse ; un canal dans !e fond avec un bateau. L/i MARQUISE DE MOIN TRIGII ARD, àdioite, assise

devant une taWa do jardin. A gauche, JULlr/j assise près d'un métier de tapisserie. MISS JACKSON. M. SÉVIN, près de U marquise. Les trois femmes sont en deuil.

M. SE VI N, lisant un papier.

« Art. 71. Toute pensionnaire de l'Asile de Notre- Dame de Repentance qui manquerait deux fois à la prière du matin ou à, celle du soir, qui troublerait l'ordre par des chants profanes ou qui désobéirait à madame la supérieure ou aux dames protectrices, qui écrirait des lettres ou en recevrait de son séducteur...

LA MARQUISE

Passez, monsieur Sévin.

Brr,brr... <f ou qui introduirait un roman dans lam.aison, sera chassée sur-le-champ et déclarée indigne a jamais des bienfaits de l'Association de Notre-Dame-de- Repentance. »

LA BIARQUISE.

Bien; la dernière clause surtout... les romans, c'est cela. Julie, que dis-tu de cet article?

JULIE

Que voulez-vous, mère? je serais chassée.

LA MARQUISE

Fi donc ! Julie.

M. SE VIN

Comment, Mademoiselle ! Qu'est-ce que j'entends là?

MISS JACKSON

Oh! miss Julia.

JULIE

Je voudrais bien savoir quel si grand mal on trouve b. lire des romans? Je n'ai jamais compris pourquoi...

LA MARQUISE

Julie, ma fille, il ne faut jamais parler de ce qu'on ne connaît pas.

JULIE

D'accord; mais je puis bien parler de romans, puisque j'en ai lu.... Et j'en lirai encore....

Miss JACKSON.

Oh! oui, des romans anglais, ce qui est bien différent.

JULIE

Anglais ou français. J'ai lu, par exemple...

LA MARQUISE

Julie! — Monsieur Sévin, vous la connaissez trop pour croire un seul mot de ce qu'elle va dire.

M. SÉVIN

Je suis bien sûr que mademoiselle Julie....

JULIE

Monsieur Sévin, monsieur Sévin, si vous dites un mot de plus, à la place de ce grimoire arabe que je copie sur ma tapisserie, je vais broder en bon français : J'ai lu des romans, et je signe Julie Montrichard.

LA MARQUISE

Monsieur Sévin, ramassez mes ciseaux, s'il vous plaît. (Bas.) Ne la poussez pas, je vous en supplie...

M. SÉVIN

Cela ferait une tapisserie un peu romantique. — Je passe les derniers articles; c'est l'uniforme, le trous-

ou DON QUICHOTTE. 41

seau. Vous avez réglé cela à merveille. Robe grise, voile blanc, tablier de toile écrue...,

JULIE

Oh l de la toile écrue. Fi donc ! Je demande des tabliers de levantine noire, avec les poches garnies de rubans bleus.

Non, la toile écrue est bien. Cela est humble, cela est convenable pour ces pauvres créatures.

JULIE

Elles auront Tair de Gendrillons. Donnez-leur alors de pantoufles vertes.

M. SE VIN

Lecture faite des articles de la constitution, car, Madame, c'est une vraie constitution, c'est une charte que vous octroyez à l'Asile de Notre-Dame de Repentance, les pensionnaires seront introduites et défileront devant monseigneur et les dames bienfaitrices....

JULIE

Sur quel air? Je propose la marche de Semiramide. Tra la la la. (euc chante.)

M. SÉVIN

En vérité, mademoiselle Julie a là une heureuse idée; un peu de musique ne gâterait rien. Savez-vous que nous en avons déjà quelques-unes qui chantent passablement des cantiques. Si on chantait votre bel hymne : heine des cieuXy ton trône de nuages...,

LA MARQUISE

Vous vous souvenez de cela !

M. SÉVIN

Je le sais par cœur.

LA MARQUISE

Non... Et puis, voyez-vous, la musique de M. Lucchesi ne rend pas bien ce sentiment de sérénité religieuse que j'ai cherché à exprimer dans ces vers.

M. SÉVIN

Quelle âme assez dénuée de poésie pour penser h la musique de Lucchesi en entendant vos paroles?

LA MARQUISE

JNous verrons.

M. SÉVIN

Eh bien! voilà toute notre alTiiire. Elles défileront et se formeront sur deux lignes pour chanter. Le malheur, c'est que nous n'en avons encore que dix-sept. Pour le défilé, il nous faudrait un nombre pair... Mais, j'y pense, (eas.) Savez-vous que madame Lelorrain pourrait bien nous fournir une recrue pour la cérémonie. Sa femme de chambre qu'elle nous vantait l'autre jour....

LA MARQUISE, (bas.)

Est-ce vrai?

M. SÉVIN

Hélas! oui. C'est la troisième à qui ce malheur arrive. Aussi, pourquoi se loger si près d'un quartier de cavalerie?

LA MARQUISE

J'en suis désolée assurément; mais enfin, puisque le malheur devait arriver, j'avoue que je ne suis pas trop fâchée qu'il tombe sur cette maison-là.

M. SÉVIN

Est-ce parce qu'on en a l'habitude ?

Ne soyez pas méchant, monsieur Sévin ; mais madame Lelorrain est d'une indulgence odieuse. Vous n'avez pas d'idée des propositions incendiaires qu'elle nous fait dans nos comités. — « Oh! Mesdames, elle est si malheureuse!... » Voilà son mot.

M. SÉVIN

Puisse la leçon lui profiter ! (Haut.) L'abbé Ballon terminera la cérémonie par une alloculion.

ou DON QUICHOTTE. 43

JULIE

Comment dites -vous cela, monsieur Sévin ? Par une... ?

M. SÉVIN

Par une allocution.

JULIE

Je croyais qu'il ne savait faire que des circonlocutions ?

M. SE VIN

Très-joli !

LA MARQUISE

Détestable ! Julie !...

Et puis madame la duchesse de Rosevîlle fera la quête, voilà tout.

Non, point de quête chez moi ; cela effraierait peutêtre quelquesruns de mes habitués. M. le comte de Lardjaune doit venir. Vous savez que cela le contrarie quand on lui demande de l'argent pour les malheureux. Il aime à faire ses aumônes incognito... à sa manière. D'ailleurs j'ai un service à lui demander...

JULIE

Comment ! spectacle gratis ! Ma foi, je trouve qu'on pourrait bien payer pour voir dix-sept pénitentes en tablier de toile écrue, sans parler de l'allocution. Quel dommage qu'on ne me laisse pas assister à la fête !

LA MARQUISE

La fête ? Julie l

JULIE

Mère, c'est bien triste une allocution pour bouquet. Savez-vous ce qu'il faudrait pour finale? Une polka échevelée. Monsieur Sévin, je voudrais vous voir polker.

LA MARQUISE

Julie, vous oubliez que vous êtes en deuil de votre

père,... et comment se fait-il que ma fille se serve de termes si bas... C'est votre femme de chambre qui vous a appris celui-là sans doute ?

JULIE

Pas du tout. Je le tiens de la duchesse de Roseville.

LA MARQUISE

Excellent modèle à suivre î Apparemment que vous aimeriez à lui ressembler pour vous entendre appeler folle, comme elle, par tout le monde.

Le grand malheur de passer pour folle! Ce n'est qu'à ce prix-là qu'on a la liberté de faire tout ce qu'on veut.

MISS JACKSON

Oh ! miss Julia !

LA MARQUISE

Julie, vous me faites beaucoup de peioe !

M. SÉVIN

Non, Mademoiselle. On ne dira jamais la folle mademoiselle Julie; vous aurez beau faire, on dira toujours l'aimable, l'espiègle mademoiselle Julie.

JULIE

Vite un notaire et des témoins! monsieur Sévin vient de me faire un compliment.

M. SÉVIN

Qu'y a-t-il là de si extraordinaire ?

JULIE

C'est que d'habitude vous gardez les sermons... les allocutions... pour moi et les compliments pour ma mère.

M. SÉVIN

Vous me faites tort, Mademoiselle. Ici, de quelque côté qu'on se tourne, on ne trouve qu'à admirer.

ou DON QUICHOTTE. 45

Hiatus I — Monsieur Se vin, tenons-nous-en à notre ancien commerce d'épigrammes.

LA MARQUISE

Vous avez bien de la patience, monsieur Sévin. — A propos, monseigneur de Quimper vous donne-t-il quelques espérances pour notre ami M. de Saqueville?

M. SÉVIN

J'attends tous les jours une lettre de lui. Vous savez qu'il est en tournée pastorale, par conséquent fort occupé; mais cette tournée lui donne l'occasion de canevasser un peu pour notre ami. Je ne doute pas qu'il ne le serve avec toute l'autorité de son caractère. D'ailleurs il aimait tant madame de Ponthieu, la cousine de Saqueville !

LA MARQUISE

Pourquoi dites-vous il aimait?

M. SÉVIN

C'est que madame de Ponthieu est morte il y a un mois ou six semaines.

LA MARQUISE

Que me dites-vous là? Morte! mais comment est-ce possible? Comment M. Louis de Saqueville, qui était son seul héritier, ne m'en a-t-il pas prévenue? il n'a pas même pris le deuil.

M. SÉVIN

Je l'ai su aujourd'hui chez le chargé d'affaires de Naples. Vous savez qu'elle avait mené à Ischia son fils poitrinaire. C'est là qu'elle est morte. C'était une personne bien bizarre. Depuis la mort de son fils, elle n'a voulu voir âme qui vive.

Mais j'ai su tout de suite la mort de ce fils... C'est étrange ! Qu'en pensez-vous, monsieur Sévin

JULIE, déclamant.

« N'en doutez point, Biirrhus... » l'infortuné Louis de Saqueville est déshérité, je le parie, (a miss jackson.) Voilà le premier défaut qu'on va lui trouver dans cette maison.

LA MARQUISE

Assurément, les bizarreries de madame de Ponthieu ne peuvent changer en rien mon opinion sur le compte de M. de Saqueville. N'a-t-il pas une fortune indépendante... d'ailleurs? Seulement, je ne puis m'empêcher de trouver singulier qu'il ne m'ait rien dit. — Savezvous, monsieur Sévin, qu'elle était femme à léguer toute sa fortune à quelque couvent?

M. SÉVIN

né !... cela serait fort possible. Elle était réellement pieuse, malgré son idolâtrie pour son mauvais sujet de fils. C'était un de mes chagrins de penser qu'il hériterait d'elle.

LA MARQUISE

Était-il donc si mauvais ?

M. SÉVIN

Un vrai hussard. Tapageur, querelleur, que sais-je ? Il n'avait qu'un souffle de vie , et on eût dit qu'il cherchât toutes les occasions de la perdre. Vous vous rap- P3lez le scandale qu'il donna chez madame de Sainte- Luce, à son retour d'Afrique ?

LA MARQUISE

Quel scandale? Est-ce que cela peut se dire?

Celui-là, on le peut. Il a cassé le bras d'un coup de pistolet à M. de Brétizel, un autre officier, parce que M. de Brétizel, en plaisantant, avait appelé leur colonel un don Quichotte.

LA MARQUISE

Un don Quichotte 1 Ce colonel, c'est M. de Saqueville,

ou DON QUICHOTTE. 47

l'oncle de M. Louis. Quel rapport entre don Quichotte

et lui?

M. SE VIN

Oui, c'est parce que lorsque le colonel fut si grièvement blessé, ses soldats trouvèrent sur sa poitrine, à côté du trou de la balle, un médaillon avec des cheveux, et quand il revint à lui, ce fut la première chose qu'il demanda.

JULIE

Oh ! contez-nous donc cela. Savez-vous que ce colonel me plaît infiniment ! Nous le verrons, n'est-ce pas?

LA MARQUISE

C'étaient, sans doute, des cheveux de sa mère.

JULIE

Je suis bien sûre que non.

LA MARQUISE

Julie !

MISS JACKSON

Oh l miss Julia !

JULIE

Quel homme est-ce ? Vous le connaissiez beaucoup, mère? C'est lui qui vous a donné ce vase que je vous ai demandé pour ma cheminée.

LA MARQUISE

Mais... c'est un homme... très-bien.

M. SÉVIN

On ledit bizarre... Outre l'histoire des cheveux...

LA MARQUISE

Oui, romanesque... un peu susceptible... emporté, jaloux jusqu'à...

JULIE

Jaloux ? de qui, mère ?

LA MARQUISE

Oh I tout cela ce sont de sots propos du monde... Je

ne l'ai jamais trouvé, moi, qu'un homme très-comme il fau^.

JULIE

Gomme vous êtes pâle, mère ?

LA MARQUISE

Vos sorties ridicules me donnent la migraine. — Monsieur Sévin , vous ne me parlez pas de M. Dumanoir? L'avez-vous vu?

Oh ! mon Dieu , quelle étourderie est la mienne l C'est la première chose dont je devais vous parler.

LA MARQUISE

Eh bien ! est-ce qu'il a lu mon volume ?

M. SÉVI N

Et relu, madame la marquise, trois ou quatre fois au moins, car il le sait par cœur. Je l'ai trouvé dans l'enthousiasme.

LA MARQUISE

Non? Au vrai, qu'en pense-t-il?

M. SÉVIN

D'honneur, il est ravi.

LA MARQUISE

Cela me fait grand plaisir, car c'est un des juges les plus éclairés que je connaisse. Alors il fera peut-être l'article dans la Revue. Vous en a-t-il parlé ?

M. SÉVIN

Il le réclame comme son plus doux privilège.

LA MARQUISE

Je veux que vous me l'ameniez un jour à dîner ici. Nous lui ferons lire quelques morceaux de sa traduction de Klopstock. Mais, au moins, vous me répondez qu'il ne sera pas trop méchant ?

M. SÉVIN

Ohl Madame, pourriez-vous croire un instant que

Dumanoir voulût se brouiller de gaieté de cœur avec tout le monde distingué ?

LA MARQUISE

Mais enfin, il a dû vous faire quelques critiques... Moi, j'aime la critique quand elle est éclairée et qu'elle est bienveillante.

M. SÉVIN

Le seul passage qu'il se soit permis d'attaquer, c'est le chapitre des veuves.

LA MARQUISE

Vous me surprenez, car enfin c'est assurément le meilleur du livre ; vous me l'avez dit vous-même.

M. SÉVIN

Il vous trouve, Madame, un peu bien sévère d'interdire aux veuves de convoler en secondes noces. — 0 Madame la marquise, dit-il, prétend sans doute éloigner d'elle cette multitude d'hommages dont la grâce, l'esprit et la vertu sont toujours obsédés. Elle n'y parviendra pas. » Voilà ce qu'il dit.

JULIE

C'est bien tourné pour un feuilletoniste.

LA MARQUISE

J'espère qu'il ne dira pas cela dans son article, et qu'il me fera des critiques sérieuses. Sur ce point, d'ailleurs, je suis armée de toutes pièces, et par l'Écriture et les Pères je lui prouverai que mon opinion est la seule chrétienne.

Et les hommes, peuvent-ils se remarier ?

M. SÉVIN

La plupart des docteurs nous le permettent.

JULIE

Ah î c'est injuste. Ces docteurs-là sont des imbéciles»

LA MARQUISE

Ma chère amie, je vous en conjure, ne parlez pas de choses qui ne sont pas à votre portée.

JULIE

Eh bien ! mère, je veux étudier la théologie aussi. Monsieur Sévin , apprenez-moi cela.

LA MARQUISE

Apprends d'abord à être raisonnable et à ne plus parler à tort et à travers.

JULIE

Si je parie de travers , c'est que je ne sais pas la théologie. Monsieur Sévin, en combien de leçons la montrez-vous?... Tiens, voilà le cabriolet de M. de Saqueville. Qu'est-ce donc que ce monsieur en noir à côté de lui ?

LA MARQUISE, troublée.

Déjà? mon Dieu! c'est sans doute son oncle qu'il nous amène. Julie, miss Jackson..., recevez ces mesieurs... Voici l'heure de la poste, et j'ai vingt billets

à écrire pour notre comité. (EUe sort précipitamment.)

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