‹ Les deux héritages;Chapitre 124 sur 138 · SCENE III · texte numérisé non relu

SCENE III

Les MÊMES, YOURII.

YOURII, s'avannant.

Nobles panes, prenez pitié d'un malheureux étranger. Je viens de Russie, et on m'a dit à Smolensk que jamais un infortuné n'avait passé devant le château du prince Adam sans recevoir des marques de sa générosité.

MNISZEK.

Je vous le disais bien , prince Adam ; tous les mendiants vous connaissent, et vous les attirez de vingt lieues à la ronde.

LE PRINCE ADAM, à Yourii.

Tu es un moine grec et schismatique, je crois. N'importe, je ne démentirai pas ma réputation. Tiens, (n lui doine un ducat) Va à la cuisino, on te donnera à manger.

MARINE

Quelle figure de réprouvé !

MALUSKI.

Il a plus l'air d'un bandit que d'un moine.

LE PRINCE ADAM

Eh bien! tu restes? Que demandes-tu encore?

YOURII.

Prince Adam, un de ces nobles panes s'apprête à monter un cheval difficile ; me permettras-tu de le voir ?

LE PRINCE ADAM

Voilà le premier moine qui préfère un noble spectacle à la vue d'une marmite. Ce garçon-là est bâtard de quelque gentilhomme. Ah ! voici le cheval.

CONSTANTIN

Eh bien ! pane Maluski, qu'en dites-vous?

LE PRINCE ADAM

Il est temps encore de se dédire.

MNISZEK.

Allons ! allons ! annulez cette gageure ridicule.

MALUSKI, étant sa pelisse, à Marine.

Permettez-moi, pana, d'ôter cette pelisse et de la déposer à vos jolis pieds. Je souffre de les voir sur ce gazon humide.

MARINE

Dieu me préserve d'oser fouler du velours de France !

CONSTANTIN

Trêve de galanteries françaises, Maluski. A cheval.

MALUSKI.

Très-volontiers, (n descend dans la cour.) MNISZEK.

Petite folle, tu seras cause qu'un brave gentilhomme se rompra un bras ou une jambe.

MARINE

Il dit qu'en France...

MNISZEK.

Eh! que nous importe ce qui se fait en Francé^?

LE PRINCE ADAM, regardant dans la cour, à Maluski.

Voulez-vous me donner vingt ducats ?

CONSTANTIN, de même.

Oui, prendS-y garde... (aux palefreniers qui ont amené le cheval.)

Tenez donc cette maudite bête, que monsieur se mette en selle !... Maluski, Maluski, vous avez plus de chance que moi... le sable est épais, et vous allez tomber comme sur un matelas.

Y 0 U R 1 1 , regardant dans .a cour.

lournez-lui la tête vers le soleil. Vous voyez bien qu'il a peur de son ombre.

CONSTANTIN

De quoi te mêles-tu, moine?

MNISZEK.

Le Moscovite a raison, Maluski, faites-lui tourner la tête vers le soleil.

Ne montez pas, pane Maluski, vous me faites peur. Revenez. Ah !

CONSTANTIN

Pile ou face?... Allons, allons! Il se relève. Ce n'est rien. Mais les dentelles et le velours français sont rudement traités...

MALUSKI, dans la cour.

Maudite bride polonaise!... N'auriez-vous pas ici un mors français?

MNISZEK.

Allons, allons ! revenez , vous boitez. C'est assez de folies.

YOURII.

Prince Adam, permets que j'essaie ce cheval.

LE PRINCE ADAM

Toi?

344 DÉBUTS DTN AVENTURIER.

YOURIT.

Pourquoi pas ?

MARINE

Oui, oui, prince. Cela nous amusera de le voir rouler sur le sable.

LE PRINCE ADAM

Allons, mon révérend, voyons comment vous faites

la culbute (vouril descend après avoir jeté sa robe.)

MALUSKI, qui revient en boitant légèrement.

C'est ma faute! J'ai l'habitude du harnachement français... Si j'avais pensé... Tenez, prince Constantin, voici vos vingt ducats.

CONSTANTIN

Vous êtes-vous fait mal ?

MALUSKI.

Rien, rien,

MARINE

Regardez donc, le moine a l'air de causer avec le cheval... Mais c'est que cette vilaine bête Pécoute vraiment... Il lui tient la tête et Pembrasse tendrement... Ne trouvez-vous pas, messieurs, que ces deux mines farouches vont bien ensemble ?

CONSTANTIN

Sur ma parole, le drôle le charme. Il sait la chanson des Bohémiens.

MNISZEK.

C'est peut-être un Bohémien. Regardez comme il est noir.

CONSTANTIN

Le cheval ne couche plus les oreilles... Il veut le prendre par la douceur... mais rien n'y fera... Oh ! le voilà en selle... Ah!... il se tient... Oh! oh!... il est ferme... c'est le diable...

TOURII, dans la eoar.

Hoyda ! hoyda !

LE PRINCE ADAM

Il part comme une flèche. C'est un Tartare que ce moine. Il a poussé leur cri.

CONSTANTIN

C'est aussi le cri des Zaporogues '... De toute façon, c'est un hardi coquin... Comme il est lancé... Quel train !

MALUSKI.

Il file, il file tout droit... Prince Adam, je parie, le diable m'emporte, que le moine vous emmène votre cheval, et vous laisse sa robe en échange.

Non, ma foi. Il revient. C'est un fier écuyer.

MALUSKI.

Oh ! pouvez-vous dire cela, pane Mniszek ? Regardez-le. Il est aflfourché sur la bête comme un singe ou un Tartare qu'il est... Ah! si vous aviez vu à Paris, dans la grande écurie du roi, comme nous manégions devant madame de Verneuil et...

CONSTANTIN, à Yourii.

Très-bien , mon brave. Si c'est l'abbé de ton couvent qui t'a appris à monter à cheval, il était digne d'être le pope des Zaporogues.

YOURII, revenant.

Maintenant il est dompté, à ce que je crois.

CONSTANTIN

Tiens, moine, prends ces vingt ducats. Tu les as bien gagnés.

LE PRINCE ADAM

Et moi, je te donne ce cheval. Mon veneur est estropié. Si tu veux rester ici, je te donne sa place. Croismoi, laisse là ton froc.

4. Les Gosaqaes imitaient en tout les Tartares. Leur nom même est emprunté à la langue turque. Cazak signifie éclaireur, partisan.

YOURII.

Le proverbe dit vrai : généreux comme un Wiszniowiecki. (a Marine.) Ces deux nobles seigneurs m'ont fait leurs présents. Pana, ne me ferez-vous point le vôtre ? Donnez-moi la rose qui est à votre corset, (n se met à

genoux.)

MARINE

V toi, moine?

MNISZEK, riant.

Au fait, c'est le prix du tournoi.

MARINE

Tiens î (euc lui jette la rose.) Est-ce Qu'il faudra que je danse un menuet avec lui ?

MALUSKI.

Moine, donne-moi cette fleur. Voici vingt ducats encore.

YOURII.

Excusez-moi, noble pane. Je suis au service du prince Adam, et je n'ai plus besoin d'argent, (a un palefrenier.) Tiens, ami, porte ces vingt ducats au pauvre veneur estropié.

MNISZEK.

Tu te dis moine et Ilusse, et tu refuses de l'argent !

YOURII.

Que veux-tu que j'en fasse?

LE PRINCE ADAM

Qui es-tu, et d'où viens-tu ? Tu n'es pas moine.

YOURII.

On a voulu faire de moi un moine, mais je n'avais pas la vocation, et de ce froc on peut tailler une couverture au cheval que je viens de monter. Je suis un pauvre orphelin, fort mal traité de la fortune jusqu'à présent, heureux aujourd'hui d'être admis sous le toit hospitalier d'un illustre palatin.

LE PRINCE ADAM

Quel est ton nom ?

YOsîRII.

Dmitri Ivanof.

MALUSKI.

Croyez, belle Marine, que c'est quelque prince déguisé Un prince tartare, s'entend Il en a les

traits.

Lui, prince l Quelle folie !

LE PRINCE ADAM

Qui que tu sois, Dmitri Ivanof, reste chez moi. Si tu sais chasser aussi bien que tu montes à cheval, je ferai ta petite fortune.

YOURH.

Je te baise les mains, (aux palefreniers.) Allons, enfants, montrez-moi l'écurie, et laissez-moi donner pleine mesure d'avoine au bon cheval qui me vaut cette aubaine.

MNISZEK.

Je parierais que c'est quelque fils de gentilhomme qui , à la suite d'une méchante affaire , court le pays

déguisé.

MARINE

Rentrons; le pane Maluski boite tout bas, et moi je gagne à cela que je ne danserai pas ce soir.

318 DÉBUTS. DUN AVENTUKIEB.

Le câQiii des Zaporogues dans une ile du Dnieper.

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