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SCÈNE IV

LA MARQUISE, SAQUEVILLE

LA MARQUISE, après un silence.

Il est doux... et triste tout à la fois... de se revoir après si longtemps...

SAQUEVILLE.

Triste surtout, madame, pour celui qui, après un long exil, ne trouve qu'un accueil glacé.

a LA MARQUISE.

Ah ! colonel, vous ne doutez point cependant du...

SAQUEVILLE.

J'ai passé treize ans en Afrique à chérir une espé-

rance... Quelques minutes ici me Tont fait perdre. Vous êtes cruelle pour moi , madame.

LA MARQUISE

Vous êtes injuste, monsieur, à votre ordinaire. Vos premières paroles sont des reproches. N'aurais-je pas le droit de vous en faire, moi?...

Quels reproches ai-je donc mérités ?

LA MARQUISE

Votre lettre... Vous ne vous en souvenez plus?

SAQUEVILLE.

Ma lettre?... Eh quoi! Je me suis tu treize ans! J'ai tenu ma promesse. Dieu sait ce qu'il m'en a coûté. Dieu sait combien de fois... mais vous l'aviez défendu... je l'avais juré... Enfin un journal m'arrive au fond de l'Afrique, et m'apprend que vous êtes libre. J'ai cru pouvoir vous écrire alors ; j'ai fait plus, je suis venu. Suis-je donc si coupable ?

LA MARQUISE

Mais cette joie... farouche... Mon Dieu ! comment avez-vous pu avoir de pareilles pensées en apprenant la mort de... de mon meilleur ami.

SAQUEVILLE.

Que voulez-vous ! Un de nous deux était de trop dans ce monde. Cent fois je me suis dit que c'était moi qui devais mourir... mais on ne trouve pas toujours ce qu'on cherche. Pour moi, vous étiez une esclave... lui un tyran... et je ne pouvais le tuer... Oui, je me suis réjoui de sa mort.

LA MARQUISE

Encore ! Épargnez-moi , de grâce I Votre emportement me fait mal.

SAQUEVILLE.

Autrefois vous l'auriez excusé ; autrefois...

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Monsieur, ne me rappelez pas un temps... que je voudrais pouvoir oublier... que j'ai mérité peut-être d'oublier.

SAQUEVILLE.

Mérité ?

LA MARQUISE

Oui, monsieur. Comptez-vous pour rien mes regrets, mes larmes, mes ardentes prières?... Treize années passées dans l'expiation !...

(Elle porte son mouchoir à ses yeux.) SAQUEVILLE.

Eh bien ! j'ai tort ; j'ai toujours tort. Que faut-il faire pour obtenir mon pardon ? Mais je ne sais rien cacher... à vous surtout. Excusez le langage d'un homme qui, s'il avait jamais su le monde , a vécu seul assez longtemps pour l'oublier. — Pardonnez-moi ; je ne voulais pas vous faire de la peine.

LA MARQUISE

Ce que je n'ai point oublié, monsieur de Saqueville, c'est votre caractère si droit, si honorable... votre bonté que vous cachez, je ne sais pourquoi, sous une sauvagerie dont il vous serait pourtant si facile de vous défaire.

SAQUEVILLE, rapprochant sa chaise .

Ma lettre était celle d'un fou... d'un Bédouin... Mais, m.adame, si vous m'aviez écrit... au moins pour me faire des reproches... !

LA MARQUISE

Mon Dieu I monsieur, le pouvais-je alors ?

SAQUEVILLE.

Mais, maintenant, vous le pouvez... Un seul mot, — je vous l'ai déjà dit. Je vous aime comme il y a treize ans. Vous êtes libre. M'aimez-vous encore ?

LA MARQUISE

Oh ! colonel , ne parlons pas de cela. Je suis une vieille femme, et j'ai une fille à marier.

SAQUEVILLE.

Voulez-vous me dire qu'à mon âge on ne doit pas être amoureux ? qu'un vieux soldat ne doit pas penser à se marier? A la bonne heure ; mais vous, madame... consultez votre miroir.

LA MARQUISE

Voilà, certes, une galanterie que je n'attendais pas d'un farouche Africain ! Mais laissons ces folies, mon cher monsieur Saqueville, et parlons de choses sérieuses. A notre âge, nous ne devons plus penser qu'au bonheur de nos enfants, car Louis est un fils pour

vous ; il porte votre nom. (EUe rapproche sa chaise.)

SAQUEVILLE.

Je l'aime comme un fils ; mais qui empêcherait...

LA MARQUISE

Oh ! laissez-moi parler... Votre neveu aime ma fille et lui plaît; il y a longtemps que je m'en aperçois avec plaisir... Ce sont deux caractères faits l'un pour l'autre... Nous les marions, mon ami. Je sais que vous êtes devenu fort riche... A propos, pourquoi ne m'en avez-vous rien dit dans cette fameuse lettre ?

Je n'y ai pas pensé.

LA MARQUISE

C'est bien de vous ! — Votre neveu est un jeune homme rempli de distinction et de mérite , parfaitement posé dans le monde. Sans nul doute il est appelé à une carrière brillante. 11 faut qu'à nous deux nous l'aplanissions pour ces pauvres enfants. Je donne à ma fille...

SAQUEVILLE.

Si vous le désirez , je donnerai à Louis tout ce que

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m'a laissé madame de Ponthieu. Que me faut-il, à moi ? Un sabre, un cheval... Le roi et le ministre de la guerre ne m'en laisseront pas manquer. — Cette fortune , je ne Tai acceptée qu'à cause de vous. A bord du vaisseau qui me ramenait en France, je pensais que je vous ferais construire la plus belle serre de Paris. Ces fleurs que vous aimez tant...

LA MARQUISE

Vous me croyez donc toujours une étourdie de ving ans, mon ami? Grâce à Dieu, je ne suis plus cette femme frivole que vous avez connue il y a bien longtemps... Parlons raison maintenant. Non, il ne faut pas vous dépouiller pour votre neveu. Une fortune trop considérable, c'est un danger immense pour la jeunesse. Assurons-leur une existence agréable , indépendante, heureuse... Vous êtes toujours trop généreux.

SAQUEVILLE.

Vous arrangerez tout vous-même ; mais vous pensez au bonheur de Louis et vous ne pensez pas à celui de son oncle. Dites-moi, vos projets seraient-ils donc dérangés, si nos enfants et nous n'avions qu'une maison? Auprès de vous, votre fille trouverait tous les exemples qu'une bonne femme doit suivre. Moi, j'apprendrais à Louis à aimer sa femme...

LA MARQUISE

Toujours ! Ah ! colonel, pensez-y donc I A quarante ans passés, me remarier! Que dirait-on dans le monde

SAQUEVILLE.

Eh ! qu'importe le monde ?

LA MARQUISE

Toutes les femmes que je vois m'accableraient. Vous avez beau dire, il faut bien que nous vivions pour les gens qui nous entourent. J'ai mes habitudes... ma société... c'est ma vie.

SAQUEVILLE.

Rien de tout cela ne changerait... Vous auriez un domestique de plus.

LA MARQUISE

Non, mon ami. Je sens tout ce qu'il y a de noble et de vraiment dévoué dans ce que vous me dites ; mais je suis un être brisé par l'orage... Je ne puis vous ofifrir qu'une amitié douce... Oh ! monsieur de Saqueville, vraiment, c'est trop ridicule pour de vieilles gens comme nous...

SAQUEVILLE. renversant une chaise .

Voilà les femmes de Paris ! Elles font mourir un homme pour n'être pas ridicules I

LAMARQUISE.

Ne cassez pas mes chaises.

Vous plaisantez, quand vous me faites souffrir horriblement l

LÀ MARQUISE

Ne vous emportez pas, mon ami, cette explication me fait assez de mal. Faut-il vous dire tout?... Ces médisances cruelles... que votre départ si généreux a fait taire, ce mariage les réveillerait! Ohl mon Dieu!

SAQUEVILLE.

Si quelqu'un...

LA MARQUISE

Non, non, mon ami. La marquise de Montrichard se remariant... oh ! songez donc à ce qu'on dirait... D'ailleurs, n'ai-je pas exprimé assez publiquement mon opinion sur les secondes noces ?

SAQUEVILLE.

Comment! publiquement?...

LA MARQUISE

Ah î c'est vrai, vous n'avez pas lu mon livre sur les Devoirs des Femmes, J'aurais dû vous l'envoyer. Mon

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Dieu ! je n*ai plus d'autre exemplaire que celui de miss Jackson.... mais on fait une seconde édition...

SAQUEVILLE.

Mais que diable ce livre peut-il faire, si...

LA MARQUISE, se levant.

Oh I ne me tourmentez pas , mon ami , ne soyez pas ridicule. Tenez, regardez ces deux aimables enfants qui s'en viennent à nous. Comme ils sont bien faits, grands, jeunes ! Ne vous sentez-vous pas assez heureux de leur bonheur... en voyant comme ils s'aiment?

(julie rentre avec Louis, miss Jackson et M. sévin.)

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