SCÈNE lY
SAQUEVILLE, LOUIS.
LOUIS
Eh bien ! mon oncle, vous partez ? Je viens de voir votre domestique qui charge une voiture.
SAQUEVILE.
Oui.
LOUIS
Si c'est pour cotte chasse où nous sommes invités, je n'Irai pas, moi. J'ai bien d'autres affaires en tête. Vous voyez un homme furieux.
m LES DEUX HERITAGES,
SAQUEVILLE.
Pourquoi ?
LOUIS
Je joue de malheur. Tout tourne contre moi. Sur qui peut-on compter aujourd'hui !
SAQUEVILLE.
Que t'arrive-t-il ?
LOUIS
D'abord mon élection va fort mal. Le ministre m'a reçu aujourd'hui comme un chien dans un jeu de quilles. Il m'a reproché de le compromettre. Il m'a dit que je n'avais pas l'âge , et qu'il ne pouvait me soutenir.
SAQUEVILLE.
Il a raison ; mais il aurait dû te dire cela plu? tôt.
LOUIS
Mais plus tôt il ne s'était pas avisé d'un M. Dessaleurs, receveur-général, o^i marie sa fille au neveu de Son Excellence, et qui cède sa recette générale au neveu de ce même ministre ; mais il me le paiera, et ce honteux marché sera rendu public.
Tu es devenu trop susceptible ; c'est une chose toute simple.
LOUIS
Un infâme journal me tympanise ce matin pour une mystification dont j'ai été victime. Un marchand de beurre est allé au ministère... de ma part, a-t-il dit... C'est un mensonge odieux... On fait entendre que j'achète les électeurs... Parleu ! si j'avais de quoi les acheter, je ne serais pas assez bête pour vouloir être député !
SAQUEVILLE.
Quel marchand de beurre?,... quelle histoire estce là?
ou DON QUICHOTTE. 113
LOUIS
Ce n'est pas tout. Cet imbécile de Kermouton.... Devinez qui épouse sa fille?
SAQUEVILLE.
Comment puis-je le deviner?
LOUIS
Le roi des intrigants et des hypocrites, mon oncle !... Sévin.
SAQUEVILLE, se parlant à lui-même
Oh ! tant mieux ! tant mieux pour elle !
LOUIS
En effet, épouser un Tartufe de vingt-cinq ans ! voilà un grand bonheur ! Un petit jésuite de robe courte, toujours faufilé parmi les vieilles femmes. Il porte les charités de celle-ci , il retient une chaise au sermon pour celle-là. Tout lui réussit à lui!... S'il ne m'a pas soufflé Julie Montrichard , c'est qu'il savait bien qu'il avait mieux à faire.... Ah ! à propos, vous l'avez vue. Je ne sais quelle sotte fantaisie m'était entrée dans la tête l'autre jour. J'y ai réfléchi , et j'ai vu que j'étais un grand fou. Vous me le disiez bien... Ah ! j'ai besoin de la revoir pour me remettre un peu de baume dans le sang.
SAQUEVILLE,
Ne la revois pas. Elle ne t'aime pas et ne veut pas de toi.
LOUIS
Comment î mais c'est impossible ! On ne se joue pas ainsi d'un engagement sacré.
SAQUEVILLE.
Elle se considère comme dégagée.
LOUIS
Dégagée!... Heureusement sa mère est là qui saura bien la contraindre... Courez chez madame de Montrichai'd, mon cher oncle...
SAQUEVILLE.
Eh! malheureux! ne vois-tu pas que cette incons tance que tu accuses, c'est la tienne? Que fait-elle, cette pauvre enfant? Elle ne veut pas d'un homme qui répouse pour sa fortune. Son cœur généreux se révolte à la pensée d'un marché si lâche, tandis que toi, tu la quittais hier pour une sotte provinciale plus riche qu'elle de quelques milliers de francs.
Mon oncle, vous vous méprenez totalement... Veuillez, je vous en supplie...
SAQUEVILLE.
Non ! Tais-toi, tu me fais honte. Au moins ne sois pas hypocrite. Avoue ton amour pour l'argent. Dis-moi : J'aime l'argent ! j'ai besoin d'argent ! Je t'en donnerai de l'argent !