SCÈNE II
Les Précédents, LE DIRECTEUR DES POSTES.
LE DIRECTEUR
Dites-moi donc, Messieurs, qu'est-ce que c'est que cet inspecteur qui va venir ?
1. Dans le russe : à emporter les sainles images. Il y a dans lesappartemenis des images de sainis dans un cadre, et les gens pieux ne souffriraient pas qu'on se permît une action indécente devant ces images.
LE GOUVERNEUR
En savez-vous quelque chose ?
LE DIRECTEUR
C'est Pëtr Ivanovitch Bobtehinski qui me l'a appris. 11 était tout à l'heure dans mon bureau.
Eh bien ! qu'en dites-vous ?
LE DIRECTEUR
Ce que j'en dis? Nous allons avoir la guerre avec les Turcs.
LE JUGE
Ah 1 c'est précisément ce que je pensais.
LE GOUVERNEUR
Ah ! bien oui. Vous y êtes joliment î
LE DIRECTEUR
Oui, la guerre avec les Turcs. Les Français en crèveront de dépit.
LE GOUVERNEUR
La guerre avec les Turcs ! Eh non, c'est à nous, pas aux Turcs qu'on va faire la guerre. La chose est certaine. J'ai là une lettre.
LE DIRECTEUR
Ah ! bien, alors, c'est qu'on ne fera pas la guerre aux Turcs.
LE GOUVERNEUR
Eh bien I vous, où en êtes-vous, Ivan Kouzmitch ?
LE DIRECTEUR
Mais comment voulez- vous?... Et vous, Anton Antonovitch ?
LE GOUVERNEUR
Moi? Je n'ai pas peur, mais cela me fait quelque chose. Les marchands et les bourgeois m'inquiètent. Ils disent que je les ai écorchés. Mon Dieu ! si je leur ai pris quelque chose, c'est sans malice. Je me figure
(u le prend par le bras et le mène d'un autre coto du tl.cdtr.e.) JQ me
figure quMl y a eu quelque dénonciation contre moi. Car, enfin, pourquoi nous enverrait-on un inspecteur général? Écoutez donc, Ivan Kouzmitch, est-ce que vous ne pourriez pas, pour notre avantage à tous,... Toutes les lettres qui passeraient par votre bureau , au départ et à l'arrivée... est-ce que vous ne pourriez pas les décacheter un peu, voyez-vous, et les lire, pour savoir s'il n'y a pas de dénonciations, ou seulement de la correspondance. S'il n'y a rien , on peut les recacheter ; d'ailleurs cela ne fait rien , on peut donner les lettres décachetées.
LE DIRECTEUR
Connu, connu Vous ne m'apprendrez pas mon
métier. Je n'en fais jamais d'autres, non par mesure de précaution, mais par pure curiosité. Mais, je vous avouerai que je meurs d'envie de savoir tout ce qu'il y a de nouveau. Je vous donne ma parole qu'il n'y a pas de lecture plus intéressante... Il y a des lettres qui sont amusantes... On écrit des choses... Quelquefois c'est si bien tourné... c'est mieux que dans les gazettes de Moscou.
LE GOUVERNEUR
Eh bien î dites-moi, n'avez-vous rien lu au sujet d'un certain fonctionnaire de Pétersbourg ?
LE DIRECTEUR
Non. De Pétersbourg, rien du tout ; mais d'un fonctionnaire de Kostroma et de Saratof, il en est fort question. Je suis fâché que vous ne lisiez pas les lettres. Il y a des morceaux magnifiques. Tenez, il n'y a pas longtemps, un lieutenant écrivait à un de ses amis. Il faisait la description d'un bal.. Sans badinage... c'était charmant, charmant : « Je vis , mon cher, disait-il , je vis dans les cieux. Quantité de demoiselles ; la musique retentit, on s'élance...» Comme cela... une des-
cription achevée! Tenez, je Tai précisément sur mol. Voulez-vous que je vous la lise ?
LE GOUVERNEUR
Non; pas en ce moment. Ainsi, vous me ferez ce plaisir, Ivan Kouzmitch? Si, à l'avenir, vous tombez sur une requête ou une dénonciation, retenez-la sans ' balancer.
LE DIRECTEUR
De tout mon cœur.
LE JUGE, qui l'a entendu.
Prenez garde. Vous vous ferez quelque affaire.
LE DIRECTEUR
Hélas! mon Dieu !...
LE GOUVERNEUR
Rien, rien! A la bonne heure si cela se faisait publiquement, mais c'est comme en famille que cela se fait.
LE JUGE
Mauvaise affaire, mauvaise affaire ! Dites donc, Anton Antonovitch, j'ai bien envie de vous céder un petit chien. C'est le propre frère de mon chien que vous savez. On vous a dit que Tcheptovitch est en procès contre Varkhovniski ; alors je m'en donne. Je cours des lièvres tantôt chez l'un tantôt chez l'autre.
Mon petit père (1), j'ai bien autre chose maintenant X que VOS lièvres en tête. Ce diable d'incognito ne me sort pas de l'esprit. Je m'attends à chaque minute que ^;', la porte va s'ouvrir et que...
i Batouchka, expression familière Irès-usilée dans la conversation , et que Ton emploie sans faire attention au rapport d'âge entre les personnes qui causeut ensemble.