‹ Les deux héritages;Chapitre 38 sur 138 · LE MÉDECIN · texte numérisé non relu

LE MÉDECIN

LE JUGE

Ma foi, je ne sais trop s'il y aura moyen. Il dit que c'est un coup qu'il a reçu en nourrice, et depuis ce temps-là, il sent l'eau-de-vie.

LE GOUVERNEUR

Ce que je vous en dis , c'est seulement pour vous avertir. Quant à l'ordre qu'il y a ici, et à vos affaires intérieures qu'on vient éplucher, comme dit André Ivanovitch, je n'y comprends rien. Parbleu ! on le sait bien, il n'y a personne chez qui l'on ne trouve quelque chose à éplucher. Mais, c'est la providence qui le veut

ainsi, et les voltairiens ont beau dire, ils n'y peuvent rien. Chacun a ses péchés.

LE JUGE

Qu'appelez-vous péchés, Anton Antonovitch ? Il y a péchés et péchés. Moi , je ne m'en cache pas , je me laisse faire des cadeaux ; mais quels cadeaux ? des cadeaux de chiens courants. La belle affaire !

LE GOUVERNEUR

De chiens ou d'autre chose, ce sont toujours des cadeaux.

LE JUGE

Allons donc, Anton Antonovitch... Ah ! je ne dis pas, par exemple, que si quelqu'un se laissait donner une pelisse de cinq cents roubles, et un châle à sa femme, alors...

LE GOUVERNEUR, en colère.

C'est bon ! Savez-vous pourquoi vous prenez des cadeaux de chiens ? c'est parce que vous ne croyez pas en Dieu. Vous n'allez jamais à l'église; tandis que moi, au moins, j'ai de la religion. Tous les dimanches je vais à la messe. Mais vous... Allez, je vous connais. Quand vous vous mettez à parler de la façon dont le monde s'est fait, les cheveux m'en dressent sur la tête.

LE JUGE

Que voulez-vous? chacun a ses opinions.

LE GOUVERNEUR

A la bonne heure ; moi je dis que quand on a trop d'esprit, c'est pis que si l'on n'en avait pas. Au reste, moi, je ne vous parle que du tribunal du district ; et pouïj dire la vérité, personne ne s'avise d'y mettre le nez. C'est un lieu privilégié, et Dieu lui-même l'a sous sa protection, (au recteur.) Mais vous, Louka Loukitch, en votre qualité de recteur de l'Académie, vous avez vos professeurs à surveiller. Je sais que ce sont des

gens instruits, qui ont été éduqués au collège, cela n'empêche pas qu'ils n'aient d'étranges façons, qui naturellement ne vont guère avec leur état. Tenez , par exemple, vous en avez un, ce gros joufflu... Je ne me rappelle pas son nom... Sitôt qu'il monte en chaire, il ne peut pas s'empêcher de faire la grimace. Il fait comme cela, (n fait la grimace.) Et puis, il vous met la main dans sa cravate, et le voilà qui se gratte le menton. Qu'il fasse la grimace aux écoliers, passe encore, c'est peut-être nécessaire pour professer, vous le savez mieux que moi ; mais je vous en fais juge, s'il s'en va faire ainsi des mines à l'inspecteur, cela peut tourner mal. M. l'inspecteur général, ou n'importe qui, n'a qu'à croire qu'on veut se moquer de lui, et le diable sait comment il le prendra.

LE RECTEUR

Mais qu'y faire ? Mon Dieu, je lui en ai déjà parlé. Il n'y a pas longtemps, quand l'examinateur est venu, il lui a fait une grimace comme jamais je n'en avais encore vue. Je sais bien qu'il n'y met pas de malice, mais on me réprimande : on me dit qu'il ne faut pas inculquer des habitudes d'indépendance à la jeunesse.

LE GOUVERNEUR

Il faut encore que je vous parle de votre professeur d'histoire. C'est une tête solide, bien farcie, cela se voit. Il a pénétré dans les brouillards de la science, mais dans ses explications il apporte tant de feu, qu'il ne fait plus attention à rien. Une fois je fus l'entendre.

Il nous parla des Assyriens et des Babyloniens

Passe. Mais voilà-t-il pas qu'il en vient à Alexandre de Macédoine, et alors je ne puis vous dire tout ce qu'il a fait. J'ai cru que le feu était à son estrade. Il se démenait, il sortait de sa chaire, il vous travaillait son fauteuil. Je sais bien qu'Alexandre de Macédoine est un héros , mais ce n'est pas une raison pour casser les

chaises. C'est ainsi qu'on entraîne le gouvernement dans des dépenses.

LE RECTEJR.

Ah ! oui, il s'échauffe un peu trop. Je lui ai déjà dû'... il me répond : Comme vous voudrez, mais je me sacrifie pour la science.

LE GOUVERNEUR

A la bonne heure, mais comment savoir si c'est un homme d'esprit ou bien un ivrogne qui vous fait des grimaces à faire peur aux saints (1) !

LE RECTEUR

Le Seigneur nous soit en aide ! Si vous saviez ce que c'est que l'enseignement ! Moi, je meurs de peur. En matière d'enseignement chacun s'y prend à sa manière, pour faire voir qu'il est homme d'esprit.

LE GOUVERNEUR

Tout cela ne serait rien. C'est ce maudit incognito. Figurez-vous qu'il nous tombe ici : — « Ah ! c'est vous, mes farceurs? Qui est-ce qui est juge ici? — M. Liapkine- Tiapkine. - Avance ici, Liapkine-Tiapkine. — Qui est-ce qui est administrateur des établissements de bienfaisance ? — M. Zemlianika. — Avance ici , Zemlianika. » — C'est le diable que cela I

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