SCENE L Les Mêmes, DOBTCHINSKL
ANNA
Allons, parlez, je vous en prie. Je vous demande un peu si c'est honnête de votre part? Moi qui ne comptais que sur vous seul, comme sur un homme raisonnable, et vous vous enfuyez et nous laissez là. Et depuis ce moment-là, personne pour me dire la moindre chose l. N'avez-vous pas de honte ! moi qui été la marrai'^^e de votre Vanitchka et de Lizanka J Voilà comme^it vous êtes avec moi ?
Eh ! mon Dieu, ma commère, j'ai tant couru pour vous présenter mes respects que je n'en suis pas encore remis... Mes respects, ]\îaria Antonovna.
MARIA
Bonjour, Pëtr Ivanovitch.
ANNA
Voyons donc, parlez ! Que se passe-t-il ?
DOBTCHINSKI.
Anton Antonovitcli vous envoie ce billet
ANNA
Eh bien I qu'est-ce que c'est ? un général ?
DOBTCHINSKI.
Général, non ; mais il vaut bien un général. Un air, des manières, une dignité...
ANNA
Ainsi, c'est bien le fonctionnaire dont on annonçait l'arrivée à mon mari.
DOBTCHINSKI.
En personne. Et c'est moi qui l'ai découvert le premier avec Pëtr Ivanovitch.
ANNA
Eh bien, parlez donc I vous disiez...
DOBTCHINSKI.
Ah I grâce à Dieu tout s'est arrangé. D'abord il a reçu Anton Antonovltch un peu sévèrement. Oui, il s'est échauffé, et il a dit que dans l'auberge cela n'allait pas bien, qu'il n'irait pas chez lui, et qu'il ne se souciait pas d'aller en prison pour lui ; mais ensuite, lorsqu'il a reconnu l'innocence d'Anton Antonovitch, et quand il a eu une petite explication avec lui, alors il a changé d'avis, grâce à Dieu, et tout s'est bien passé. Ils sont allés voir les établissements de bienfaisance... C'est bien comme nous le pensions, Anton Antooovitch et
moi, une dénonciation secrète... Savez-vous que j'aî eu aussi fameusement peur pour moi ?
ANNA
Qu*avez-vous à craindre, vous? Vous n'êtes pas employé.
DOBTCIIINSKI.
C'est égal. Savez-vous, quand on entend parler un grand personnage comme cela, on se sent saisi.
ANNA
Mais enfin, comment est-il?... Tout cela ce sont des chansons. Quel homme est-ce? Dites-moi, comment est-il de sa personne, vieux ou jeune ?
DOBTCHINSKI.
Jeune, il est jeune. Vingt-trois ans. Mais il parle tout à fait comme un homme d'âge. Si vous le permettez, dit-il, j'irai là, et là... (cesucuiant.) comme cela; J'aime à lire, dit-il, et à écrire; mais ce qui me gêne, a-t-il dit, c'est que la chambre est sombre.
ANNA
Mais de quelle couleur a-t-il les cheveux ? Bruns ou blonds ?
Non, plutôt châtains, et des yeux d'une vivacité... comme des étincelles... qui vont toujours comme cela... le regard CQmme s'il avait le diable au corps.
ANNA
Voyons ce qu'il me mande dans son billet : « Je m'empresse de t'informer, m'amour, que ma position a été fort critique ; mais je dois h la miséricorde divine deux concombres salés et une demi-portion de cavia**, roubles, zéro, vingt-cinq kopeks... » Qu'est-ce que cela veut dire? des concombres et du caviar?...
DOBTCHINSKI,
Ah ! c'est que dans sa précipitation, Anton iVntono- \ itch s'est servi de papier écrit : il aura pris le mémoire (lu restaurant
ANNA
Ah ! oui, c'est cela, (continuant do lire.) « Maîs je dois à la miséricorde divine de voir tout jfinir heiireasement. Fais préparer au plus vite une chambre pour un hôte d'importance, celle où il y a du papier doré. Il est inutile de te donner de la peine pour le dîner, nous allons manger à l'hospice chez Artemii Philippovitch ; mais il faut du vin, dis au m.archand Avdouline qu'il en envoie du meilleur, ou sinon je mets sa cave en cannelle. Je te baise les mains, et suis ton Anton Skvoznik-Dmoukhanofski. » Ah I mon Dieu ! il n'y a pas un moment à perdre ! Ilolà ! quelqu'un 1 Michka l
DOBTCniNSKI, courant à la porte et criant.
Michka I Michka I Michka I Michka entre.
ANNA
Écoute. Cours chez le marchand Avdouline... attends,
je vais te donner un billet, (clle s'assied au bureau et écrit tout
en parlant.) Tu vas donucr cette lettre à Sidor, au cocher, pour qu'il aille tout de suite chez Avdouline, et qu'il rapporte du vin. Et toi , tu vas préparer joliment cette chambre pour un monsieur qui vient icL Tu mettras un lit, une cuvette, et cœtera.
DOBTCHINSKI.
Moi, Anna Andreïevna, je m'en vais voir comment il inspecte là-bas.
ANNA
Allez, allez, je ne vous retiens pas.