‹ Les deux héritages;Chapitre 82 sur 138 · LE GOUVERNEUR, ANNA ANDREÏEVNA, MARIA ANTONOVNA · texte numérisé non relu

LE GOUVERNEUR, ANNA ANDREÏEVNA, MARIA ANTONOVNA

LE GOUVERNEUR

Eh bien, Anna Andreïevna? hein? t'en serais-tu y jamais doutée? En voilà-t-il un quine à la loterie? Voyons, dis-moi franchement : est-ce que tu y avais jamais pensé, même en rêve? Tu étais madame la gouvernante pour tout potage... crac!... Quel changement. Il faut que tu sois la fille de quelque diable.

ANNA

Mon Dieu ! rien de tout cela ne me surprend. Il y a longtemps que je l'avais prévu. Gela t'étonne, toi , parce que tu es un pauvre bonhomme qui n'a jamais vu des gens comme il faut.

L£ GOUVERNEUR

Est-ce que je ne suis pas un homme comme il faut, moi, petite maman? Non, vraiment, Anna Andreïevna, c'est drôle de penser que nous voilà devenus tous deux des oiseaux de cette sorte. Hein , Anna Andreïevna , des oiseaux de haut-vol , le diable m'emporte. Ah ! maintenant je m'en vais laver la tête , de la bonne sorte, à tous ces farceurs qui remettent des pétitions et des dénonciations. Holà ! quelqu'un ? (un servent devuie entre.)

Ah! c'est toi, Ivan Karpovitch. Va me chercher messieurs les marchands, mon camarade. Ah! je leur apprendrai, à cette canaille-là, à se plaindre de moi. A-t-on jamais vu de mauvais Juifs comme cela! C'est bon, c'est bon, mes agneaux, je vous ai fait manger des crapauds jusqu'à présent, mais aujourd'hui , parbleu ! vous avalerez des couleuvres. Ah ! je tiens bonne note de tous ces plaignants, surtout des écrivains, des écrivains rédacteurs de placets dont ils ont été l'entourer. Apprends-leur à tous , qu'ils n'en ignorent pas, l'honneur que le bon Dieu envoie à leur gouverneur. Il va donner sa fille, non pas au premier venu, mais à quelqu'un qui n'a pas son pareil au monde et qui peut faire tout, tout, tout, tout! Dis-leur bien à tous pour qu'ils le sachent. Crie-le à tout le peuple; sonne la cloche: le diable m'emporte , c'est mon jour de triomphe , et je triomphe. ( Le sergent de ville sort.) Eh bicu ! Eh bien ! Anna Andreïevna! comment sommes-nous à présent? Où allons-nous vivre, ici ou bien à Piter ?

ANNA

A Pétersbourg, cela va sans dire ? Le moyen de rester ici?

LE GOUVERNEUR

Va pour Piter, puisque Piter il y a. On est bien ici, cependant. Quoi donc? quand j'y pense, faut-il envoyer mon gouvernement au diable, hein , Anna Andreïevna?

ANNA

Cela va sans dire. La belle chose qu'un gouvernement!

LE GOUVERNEUR

Dis donc, Anna Andreïevna, maintenant je puis bien attraper un meilleur grade. Il est à tu et à toi avec tous les ministres, et il va à la cour. Il me fera avoir de l'avancement, et avec le temps, je puis bien accrocher les épaulettes de général. Qu'en penses-tu, Anna

Andreïevna , est-ce que je ne puis pas bien passer général ?

Comment donc ! mais certainement.

LE GOUVERNEUR

Ah ! le diable m'emporte ! c'est fameux d'être général et de se pendre un cordon sur l'épaule. Quel cordon vaut mieux, Anna Andreïevna , rouge ou bleu?

ANNA

C'est le bleu, sûrement.

LE GOUVERNEUR

Peste ! c'est comme cela qu'elle les aime ! Le rouge est beau aussi. Sais-tu pourquoi c'est agréable d'être général ? C'est que , par exemple , on veut aller quelque part: — bon! fekljsegers et adjudants galopent devant vous. Des chevaux ! — Dans le relais il n'y en a pour personne; il faut que tout le monde attende : tous les petits fonctionnaires, capitaines, gouverneurs... tandis ^ que M. le général fait le gros dos sans daigner se mêler de rien. On dîne chez l'intendant, et là le gouverneur

vous fait la cour. Ah ! ah ! ah ! ( n pleure à force de nre.)

Voilà une vie enchanteresse , morbleu !

ANNA

Tu n'aimes que les choses grossières. Tu auras la complaisance de changer complètement de façons de vivre ; car tes relations ne seront plus avec je ne sais quel juge, amateur de chiens, avec lequel tu vas courir des lièvres, ou bien un Zemlianika. Tu auras, au contraire, des relations avec les personnes les plus distinguées, des comtes, des gens du monde... Je t'avoue ^ que je suis en peine de toi. Il t'arrive parfois de lâcher des mots qu'on n'entend jamais dans la bonne compagnie.

LE GOUVERNEUR

Bah ! un mot, ça ne fait de mal à personne.

ANNA

A la bonne heure quand tu étais gouverneur. Mais, maintenant, c'est une vie toute différente.

LE GOUVERNEUR

Oui. On dit qu'il y a là-bas deux petits poissons, le riapouchka et le korîouchka , que l'eau vous en vient à la bouche quand on commence à en manger.

ANNA

Il ne pense qu'aux poiss'ons ! Moi , je veux que notre maison soit la première de la capitale. Je veux avoir ma chambre toute parfumée d'ambre, qu'en y entrant seulement on en ferme les yeux et... (eiu leme u-s yeux en

respirant avec force.) Ah ! que C'eSt déliciCUX !

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