SCÈNE IX
Les Mêmes, M. KERMOUTON.
LOUIS, bas à Saqueville.
Est-ce qu'ils reconnaissent un rat sous un cachemire ? (a M. KermontoB, qui entre.) Mou cher monsiour de Kermouton , je suis si heureux de vous voir ! notre ami commun, M. le sous-préfet de Morlaix, m'avait annoncé votre visite ; si j'avais su votre adresse , je l'aurais prévenue. Eh bien , nos petites Qu'aires électorales , comment vont-elles?
M. KERMOUTON.
A merveille, Monsieur. Je désirais avoir l'honneur de vous entretenir un moment d'une petite affaire où M. le sous-préfet dit que vous pouvez m'être fort utile.
Disposez de moi, Monsieur.
M. KERMOUTON.
Mais vous êtes en aflaires et en agréable compagnie... Je vous dérange... je repasserai.
LOUIS
Nullement, Monsieur, nous allions sortir... mais... C'est mon oncle le colonel de Saqueville.
M. KERVfOUTON.
Ah! M. le colonel de Saqueville, qui a fait cette charge décisive à Isly. Très-humble serviteur. (Bas k Louis.) C'est sa dame? Elle fume? On m'avait bien dit que c'était l'usage en Algérie.
LOUIS, bas.
Excusez un spahi revenant du désert
M. KERMOUTON.
Ah I fort bien ! j'entends. — Monsieur, vous avez pris la peine de lire ma petite brochure... Excusez un provincial étranger aux lettres...
LOUIS
Je l'ai lue avec infiniment de plaisir.
M. KERMOUTON.
Veuillez m'en dire votre opinion... là, bien franchement.
LOUIS
D'honneur, elle est parfaite. Pas un mot à y changer.
Cependant vous y avez fait des notes... J'ai mes espions, Monsieur.
LOUIS
Ah! oui, c'est vrai... un passage que je voulais montrer au ministre de l'inté^'ieur.
M. KERMOUTON.
C'est-à-dire au ministre du commerce. Les races ovines...
LOUIS
C'est ce que voulais dire.
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Mais les chèvres?... les chèvres... lu ?
LOUIS
Les chèvres?...
M. KERMOUTON.
Oui ; je crains que la mesure ne vous ait paru hardie.
LOUIS
Hardie?... Peut-être... Mais il y a des cas...
M. KERMOUTON.
Oh! Monsieur, je prévois ce que vous allez mo dire... Mais permettez-moi de vous demander si vous voulez avoir des bois?
Des bois? — Oui, j'aimerais assez à en avoir.
M. KERMOUTON.
Monsieur, elles vous mangeront tout.
LOUIS
C'est juste : c'est une bête si vorace !
M. KERMOUTON.
Tout, Monsieur!
LOUIS
En effet, mon oncle me parlait à l'instant de tout ce qu'elles mangent en Algérie. Elles empêchent la colonisation... Mais cette affaire. Monsieur, dont vous vouliez me parler...
M. KERMOUTON.
Monsieur, il y a des lais de mer le long d'une petite terre que j'ai à l'embouchure de notre rivière , j'y fais des clayonnages qui me coûtent peu, et je gagne des prairies qui me rapportent beaucoup.
LOUIS
Bravo l
M. KERMOUTON.
Dans ces prairies j'ai mis des moutons du Lancashire, que j'ai fait venir avec de grands risques, car ces mau-
dits Anglais ne veulent pas les laisser sortir de chez eux : peine de sept ans de transportation pour chaque mouton exporté.
C'est odieux !
M. KERMOUTON.
Il m*en a coûté deux cents livres sterling à un smuggler pour les emmener chez moi ; mais je ne plains pas l'argent qu'ils m'ont coûté. Leur laine , Monsieur, c'est la toison d'or ! Je la vends ce que je veux. Bref , mon industrie prospère ; mes prairies s'étendent, mes moutons se multiplient... La viande est excellente, vrai Présalé! On vient de partout m'acheter leur laine. L'année dernière , on m'offrait cinq cent mille francs de mes prairies, sans les moutons. J'ai refusé, car j'aime à faire fleurir l'agriculture, et puis je crois servir mon pays.
LOUIS
L'agriculture est le premier des arts.
M. KERMOUTON.
J'ai aussi introduit des vaches suisses, qui paraissent des éléphants auprès de nos bretonnes. J'ai une petite manufacture de fromages de Hollande qui rapporte assez, à cause du commerce maritime.
LOUIS
Vous avez de tout.
M. KERMOUTON.
Uu peu de tout. La fromagerie commence ; cependant, j'en ai refusé cent quatre-vingt mille francs
LOUIS
Vous devez avoir des fermiers électeurs?
M. KERMOUTON.
Quelques-uns, Monsieur, à vos ordres. Vous verrez... J*ai encore une petite tannerie... et puis je pense aux
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ouvriers. Je fais bâtir à Morlaix quelques maisons à l'instar de Paris, que je loue assez bien.
LOUIS
Propriétaire, agriculteur, fabricant....
Que voulez-vous. Monsieur? je suis soutenu dans la tâche que je me suis imposée par l'idée que je suis utile à ma ville natale, à mon département, à mon pays.
LOUIS
Qui en doute ?
M. KERP/IOUTON.
Eh bien! Monsieur, voilà ce que je tenais à vous dire... Vous comprenez...
LOUIS
Mais en quoi pourrais-je...?
M. KERMOUTON, aprùs un silence.
Monsieur, ma femme a la fantaisie de faire faire mon portrait pour servir de pendant à celui de son frère, lieutenant de vaisseau ; mais ce ne sera jamais un vrai pendant.
LOUIS
Comment! à cause de l'uniforme?
Oh ! l'uniforme ne serait rien, je suis capitaine dans la garde nationale... mais mon beau-frère est décoré...
et... (il montre sa boutonnière.)
LOUIS
Comment ! Monsieur, vous n'êtes pas décoré I...
M. KERMOUTON.
Non, Monsieur.
LOUIS
Mais c'est une horreur ! Mais le ministre ne sait donc pas ce que vous avez fait pour votre pays ! Un grand citoyen qui n'est pas décoré !
M. KERMOUTON.
C'est àcau53 d3 ce portrait, surtout... et cela ma toujoursfait retarder...
LOUIS
Que voulez-vous? les ministres ne savent rien. Je ne Fais à quoi pensent les préfets ! Mais tout peut se réparer : permettez-moi de parler au ministre de Tintérieur...
M. KERMOUTON.
Du commerce.
LOUIS
Sans doute, du commerce. Je le connais, il a de la bienveillance pour moi. Je lui porterai votre brochure.
Je lui en ai envoyé un exemplaire, avec une pétition,
LOUIS
Il n*a le temps de rien lire, mais je lui en ferai l'analyse. Je lui parlerai des bois et des chèvres, et il faudra bien...
M. KERMOUTON.
Oh! Monsieur, que je vous suis reconnaissant!... Mais, diable! ne parlez pas des chèvres; toute réflexion faite, j'ai été un peu vif. Notre préfet les soutient peutêtre... Je me rappelle que sa femme prend du lait de chèvre...
LOUIS
Eh bien! nous ne parlerons pas des chèvres, — Dites-moi, monsieur, M. Mériadec, comment vote-t-il?
M. KERMOUTON.
Bien, toujours avec moi. Il me doit de l'argent. J'en tiens plus d'un parla, allez. — Le ministre m'a répondu une lettre fort polie ; la voici : il dit qu'il examinera mes titres à la première occasion, avec l'intérêt qu'ils méritent: mais l'occasion...
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LOUIS
Nous la ferons naître, reposez-vous sur moi. — Pouvez-vous m'avoir le notaire de Saint-Aubin? Le souspréfet dit qu'il est influent dans son canton.
M. KERMOUTON.
Yvon Lantillerac'h, c'est un malin 1 Mais j'y pense : je suis en marché pour les prés du Kist-Vaën, je lui ferai faire l'acte.
Admirable l Monsieur de Kermouton, excusez-moi de vous recevoir si mal. Donnez-moi votre adresse, et ne quittez pas Paris sans venir me demander à dîner. J'ai besoin de causer longuement avec vous.
M. KERMOUTON.
Toujours à vos ordres, Monsieur ; hôtel des Messageries royales, numéro 89. Un mot à la poste, et je suis
chez vous. (il sort, reconduit par Louis.)