‹ Les deux héritages;Chapitre 95 sur 138 · SCÈNE IL · texte numérisé non relu

SCÈNE IL

CHOUBINE, YOURIL

CHOUBINE, à part.

De fièvre en chaud mal ! J'échappe aux Tartares , et je tombe sur un Zaporogue ! Saint Nicolas, ayez pitié de nous î

YOURII, l'apercevant et le couchant en joue.)

Halte-là 1 Qui es-tu? Que viens-tu faire ici?

Ah! seigneur ataman ', ne tuez pas un chrétien orthodoxe ! Hier les païens ont failli me prendre. Notre petite caravane s'est dispersée , et je me suis perdu dans cette forêt en fuyant.

YOURII.

As-tu de quoi manger ?

CHOUBINE.

La moitié d'un pâté et quelques galettes.

YOURII.

Vite, déjeunons de ce que le bon Dieu nous envoie. Vous autres Moscovites, vous marchez prudemment,

toujours bien approvisionnés, (ll mange avec avidité.) CHOUBINE.

Tu enterrais un mort, et tu manges sans te purifier.

YOURII.

L'eau est à plus de trois verstes d'ici, et il y a deux jours que je n'ai mangé. Allons, mange; il y en a pour deux. .

CHOUBINE.

Mon père ataman, ne fais pas attention à moi.

' On donne par courtoisie le titre ù'ataman à de simples Cosaques.

YOURII.

Tu as vu les Tartares, de quel côté vont-ils ?

OHOUBINE. ■

Vers le sud, mon petit père. Je les ai aperçus de loin, et me suis hâté de fuir. Hier, j'ai traversé un champ de bataille couvert de cadavres sans tête. C'étaient des chrétiens sans doute?... Malheur sur nous !

YOURII.

Oui, ils nous ont surpris, les chiens ! Dix contre un ; mais qu'y faire? Tiens, voilà ce qui reste du plus brave ataman qui ait porté la masse d'argent.

CHOUBINE.

Que le Seigneur lui ouvre son paradis... Pourquoi ce sourire ? Serait-ce un païen ?

YOURII.

Les morts sont morts. Maintenant il est temps de partir.

CHOUBINE, à part,

Il ne me demande pas la bourse ou la vie. (Haut.) Seigneur ataman... je suis un pauvre marchand d'Ouglitch... égaré dans ce bois...

YOURII.

Ouglitch! c'est là que le fils du tsar Ivan fut assassiné ?

CHOUBINE.

Assassiné I je n'ai pas dit cela... 11 est vrai qu'il y est mort

YOURII.

Tout le monde sait qu'il a été assassiné par l'ordre de Boris.

Boris est notre glorieux tsar, que le Seigneur le protège et la sainte Russie... Ne parle pas mal de lui, mon père.

YOURII. ■

As-tu peur que ces arbres ne lui répètent qu'il est un meurtrier ?... A ce que je vois, vous autres Moscovites, vous vous êtes laissé couper la langue par votre glorieux tsar. Nous autres, libres enfants de la steppe, nos lèvres et notre cœur parlent à la fois.

CHOUBINE.

J'estime les Cosaques. Ils sont orthodoxes et font la guerre aux païens... Seigneur ataman, permets au pauvre marchand de marcher dans ton ombre. Elle le protégera dans toute mauvaise rencontre.

YOURII.

OÙ vas-tu ?

CHOUBINE.

A Ouglitch , s'il plaît à Dieu.

YOURII.

Ma foi, il me prend envie de t'y accompagner...

CHOUBINE.

Mon petit père, si tu me fais cet honneur, ma pauvre maison sera la tienne... Mais sauras-tu te reconnaître parmi ces bois et ces marécages ?

YOURII.

Ne crains rien... Un Cosaque est-il jamais dans l'embarras là où il y a de la mousse ou de l'herbe ' ?... Aide-moi seulement à recouvrir ce cadavre de terre et de pierres... (Après un silence.) Combien y a-t-il qu'il est mort?

CHOUBINE, étonné.

Mais tu le sais mieux que moi.

YOURII.

Je parle du tsarévitch Démétrius.

' On dit que les Cosaques, en examinant de quel côté certaines mousses ont cru sur des troncs d'arbre ou en comiiarant entre eux les brins d'une louff..' d'I.Cibe, savent s'orienter avec la plus grande précisiou.

CHOUBINE.

Il est décédé en 7099 "... il y a douze ans... le 15 mai.

YOURII.

Décédé... d'un coup de poignard dans la gorge.

CHOUBINE.

Dieu le sait... Je n'y étais pas. Puisse-t-il être en paradis, l'innocent!

YOURII.

Tu l'as vu ce Dmitri ?

CHOUBINE.

Plus de cent fois. C'est moi qui lui ai vendu son dernier collier de perles... des noisettes, veux-je dire.

YOURII.

Tu es joaillier ?

Monseigneur... je ne possède rien... je suis un pauvre marchand.

YOURII.

Crois-tu qu'un Zaporogue dépouille le voyageur avec qui il vient de partager le pain et le sel ? Rassure-toi. 11 est inutile de tenir ta ceinture à deux mains. Je ne suis pas curieux de voir ce qu'il y a dedans... Le tsarévitch était blond, m'as-tu dit ?

CHOUBINE.

Oui, approchant de ta couleur... (n le regarde avec attcn-

tion.) Ah!...

YOURII.

Pourquoi me considères-tu ainsi avec tant d'attention ?

CHOUBINE.

Rien, père ataman... C'est que ce signe que tu as sous l'œil droit...

YOURII.

Eh bien ! je l'ai de naissance. Allons ! en route.

* C'esl-à-dire en 1591, selon l'èie des Russes à celle époque.

CHOUBINE.

Quoi ! tu ne mets pas une croix sur cette fosse?

Tu as raison. Je l'oubliais. Tiens, deux bâtons et un bout de ficelle feront Tafifaire... C'est une belle ville qu'Ouglitch ?... Voilà qui est bien. Gheraz, Gheraz ! dors en paix, si l'on dort au pays où tu es allé... A cheval, monsieur le marchand de noisettes, (n sort ca chantant.) Embarquons-nous, ami, sur Don Ivanovitch ', le brouillard nous protège et la lune est couchée...

CHOUBINE, à part.

Il a l'air d'un honnête jeune homme... Singulière ressemblance ! (n sort.)

La maison de Çlioubine à Ougliich. Sa femme Akoulina surveille les apprêts d'un diiier.

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