‹ Les deux héritages;Chapitre 98 sur 138 · SCÈNE m · texte numérisé non relu

SCÈNE m

Les Mêmes, GUSTAVE et CHOUBIJNE.

GUSTAVE

Je ne veux pas que tu te déranges, ami Choubine. Je viens pour causer avec toi , et je ne prétends pas priver tes hôtes de ta présence, (a s'assied.) Mes amis, asseyez-vous ; continuez.

CHOUBINE.

Monseigneur, nous connaissons notre devoir.

GUSTAVE

Non, asseyez-vous, je le veux ainsi. Akoulina Pëtrova, donne-moi un verre. A votre santé, mes amis ! A son costume, ce jeune homme est étranger ?

CHOUBINE.

C'est un brave Cosaque d'au delà des rapides "^ qui m'a accompagné dans mon voyage, et je lui dois d'avoir

' Celle histoire ridicule est sérieusement ra;ipûrtée par Margerel. ' Les raiiidcs du Dnieper, d'où les Zaporogues liraient leur nom.

sauvé ma vie et des pierreries qui valent bien davanta^^e. Dmitri Ivanof, baise la main de monseigneur.

GUSTAVE

Dinitri? Tu as un nom cher h la Russie. Puisque tu as rendu service à mon ami Ghoubine, tu es un brave homme et je fais cas de toi. — Mon cher Ghoubine, j'ai appris que tu revenais d'Astrakhan, et je suis aussitôt accouru pour que tu m'expliques une petite difficulté qui m'embarrasse. C'est un point de science.

GHOUBINE.

Moi, monseigneur ! Votre Altesse sait tout, et moi je ne sais rien.

GUSTAVE

Oui, mais tu es un homme sincère et tu viens d'Astrakhan. Tu vois bien ce livre : c'est la relation d'un voyage en Russie que fit, il y a quelque cinquante ans, le noble baron d'tlerberstein, auteur estimé, estimable, mais qui rapporte peut-être à la légère, et sur des témoignages non contrôlés, des faits fort étranges. Voici ce qu'il nous dit d'Astrakhan... c'est page 105... Comme tu ne sais pas le latin, je vais te traduire le passage en russe.

GHOUBINE.

Et Votre Altesse sait encore le latin I Elle sait donc toutes les langues ?

GUSTAVE

Quelques-unes seulement, mon ami, quelques-unes... Ah! voici: « ... Aux bords du laïk, près d'Astrakhan, on trouve une graine ronde, un peu plus grosse qu'une semence de melon. Si on la met en terre, il vient quelque chose de tout point semblable à ui agneau, qui croît à la hauteur de cinq palmes. Cela a une tête, des oreilles et toute l'apparence d'un agneau nouveau-né. Le poil en est d'une merveilleuse finesse, et l'on s'en sert pour couvrir les bonnets des grands. Cette plante,

DEBUTS D'UN AVENTURIEPw 295

s'il est permis de l'appeler ainsi, a du sang, et, au lien de chair, une espèce de pulpe comme celle des écrevisses. Elle tient à la terre par une grosse racine qui part du nombril de l'agneau, et, quand il a mangé toute l'herbe aux environs, ladite racine se dessèche et meurt. Ladite plante a un goût délicieux, et les loups en sont très-friands '.,. » Dis-moi, Choubine, as-tu entendu parler de cette plante merveilleuse?

CIIOCBIKE.

Oui, Monseigneur, on m'a proposé même de me la faire voir; mais il fallait aller aux bords du laïk, près des Calmouks, et le voisinage de tels païens m'a effrayé,

YOURII.

C'est un conte de vieille que nos Cosaques font aux Moscovites, prince Gustave. Il y a deux ans, j'accompagnai l'ataman Evanghel dans une guerre aux bords du laïk. J'ai vu les moutons des Calmouks, qui donnent de si belles fourrures. Souvent nous leur avons enlevé ces beaux moutons, et j'en ai mangé mainte fois ; mais, crois-moi, ils trottent par la steppe comme les nôtres et ne tiennent pas à la terre par une racine. L'auteur du livre que tu tiens est un menteur ou un imbécile. Un agneau-plante est chose impossible.

GUSTAVE

Je te crois, puisque tu as vu et m^ngé les moutons des Calmouks; mais, mon enfant, ne dis jamais qu'une chose est impossible. Qui connaît toutes les forces do la nature? Qui sait les limites du pouvoir créateur? Tous les navigateurs hollandais te diront qu'on trouve sur les rivages de la mer des Indes des arbres dont les

<. Tout ce passage csl traduil n)ot à mot de la rclalion 1res curieuse du baron de Ilcrbcrstein : Rerum iloscovilicarum Cotnmenlani, Basileœ S. d.(lo5l).

fruits, tombant dans les flots, se changent en poissons... Impossible! Rien n'est impossible, mon brave. Je vis, je vous parle, mes amis, tout me semble possible après cela. Quand mon malheureux père fut détrôné, mon oncle commanda qu'on m') jetât dans la mer. J'avais un an alors ; personne pour me défendre. On me mit dans un sac, on attacha un boulet au sac, et l'on me porta sur le rempart pour me précipiter... Eh bien I qui m'aurait vu passer porté par mes bourreaux aurait dit qu'il était impossible que je leur échappasse. Pourtant me voici causant avec vous dans la bonne ville d'Ouglitch... Mon fils, il faut dire : Ce que Dieu permet est possible, ce que Dieu défend est impossible.

YODRII.

Et votre oncle, vit-il? Avez-vous pu lui rendre la pareille ?

GUSTAVE

Il est mort roi. Jamais l'idée de lui faire du mal ne m'est venue à l'esprit. Souvent, du fond de mon cœur je le remercie de m'avoir procuré un bonheur que le sort semblait m'avoir refusé.

YODRII.

Quel bonheur donc ?

GUSTAVIi.

Le bonheur d'être libre et de poursuivre en paix des études qui font mes délices. Sans cet oncle, je serais roi à présent, accablé d'affaires, maudit par les uns, trahi par les autres, cherchant à faire le bien... Oui, je l'aurais cherché toujours... Mais un roi, malheureusement, n'a pour voir que les yeux de ses ministres, et il se trompe souvent. Roi, j'aurais pu faire le mal... tandis que, pauvre exilé, je n'ai pu nuire à personne. J'ai acquis, à la sueur de mon front, quelques connaissances qui , un jour, seront utiles à mes semblables.

Dans toutes mes fortunes, mes bons amis, j'ai loué le Seigneur... Je n'ai jamais été plus heureux, je crois, que lorsque je suivais, à Thorn, les leçons du docte professeur Rudbeckius. Je n'avais pas un sou, et, pour gagner mon pain... j'en ris encore, je m'étais fait garçon d'écurie. La nuit, je pansais les chevaux dans une auberge ; le jour, j'allais à l'école... Je me sentais alors plus libre que mon oncle Jean sur son trône à Stockholm... Je lui pardonnais alors, comme je lui pardonne aujourd'hui.

YOURII.

Je n'ai pas suivi les leçons du professeur dont parle Ton Altesse... Ma joie la plus vive, à moi, c'est quand j'ai rapporté au camp du Dnieper, au bout de ma lance, la tête d'un mourza tartare qui m'avait piqué de sa flèche. — Prince Gustave, si j'étais ataman des Zaporogues, je voudrais te ramener dans ton pays avec dix mille de nos vieilles lances du Dnieper.

GUSTAVE

Grand merci de ta générosité, mon camarade. Puisse ma pauvre Suède ne voir jamais tes Zaporogues ! Je ne veux pas être roi,

YOURII.

Il est beau pourtant de dire je veux et d'être obéi.

GUSTAVE

Tu n'as que vingt ans, je pense?

Je ne suis qu'un pauvre Cosaque et je n'ai jamais commandé qu'à mon cheval, mais c'est déjà quelque chose. Je fais siffler mon fouet ; aussitôt il se lance au milieu des flèches et des arquebusades. Il me craint plus que la mort... Et c'est à des hommes qu'un roi dit : Faites-vous tuer !

GUSTAVE

Tristes illusions, jeune homme! Faire tuer des hom-

mes, c'est chose facile : leur férocité naturelle n'a pas besoin qu'on l'excite. Mais, dis-moi, n'est-ce pas une bien belle mission, celle de persuader, de montrer aux hommes la route du salut, de les consoler dans leurs misères, de les éclairer par son savoir?... Ne xr?uves-tu pas cela vraiment beau ? Mets en comparaison la gloire de ces pieux apôtres qui ont apporté dans ce pays les lumières du christianisme, avec la gloire des guerriers qui l'ont agrandi par leurs conquêtes...

YOURII.

Si j'étais tsar... ah ! ah ! ah !

GUSTAVE, souriant.

Pourquoi pas?... Ne disions-nous pas tout à l'heufe qu'il n'y a rien d'impossible ? Je suis né prince royal... je suis un pauvre philosophe alchimiste présentement. Tu vis dans un pays où l'on a vu des particuliers devenir souverains.

YOURII.

Je ne sais ni manier le poignard ni distiller des poisons...

CIIOUBINE.

Mon cher hôte !

GUSTAVE

Un trône coûte toujours plus cher qu'il ne vaut... Laissons cela, (u se lèvc.) Dmitri, tu viendras mo voir; tu me parleras du laïk et des animaux que tu as chassés dans la steppe.

A K 0 u LI N A.

Monseigneur, daignez prendre en grâce mon humble prière. Voici mon fils, pauvre petit, que j'ai sevré le mois passé; daignez lui regarder dans la main et mo dire quelle destinée il aura dans ce monde.

GUSTAVE

Il faut demander cela aux Finnois et aux Bohémiens, ma bonne. Jadis, il est vrai, je me suis un peu occupé

d'astrologie ; mais ces études-là sont des chimères, je crois.

AKOULÎNA.

Ah ! Monseigneur, vous êtes si savant ! vous avez prédit que la lune s'obscurcirait, et elle s'est obscurcie juste ù l'heure que vous aviez marquée. Vous avez prédit que les cerisiers gèleraient, et ils ont gelé. N'avezvous pas dit à Michel lîakof qu'il serait exilé, et il est ù. Pelim, en Sibérie. Par chanté, Monseigneur, dites-moi quelle sera la fortune de cet innocent.

GUSTAVE

Allons, il faut bien faire ce qu'une femme s'est mis en tête. Voyons sa main. Nous allons opérer selon les règles de la chiromancie, c'est-à-dire la divination par l'inspection des lignes de la main. Oh ! rien qu'à la manière dont le petit luron serre les poings, on voit bien qu'il ne laissera pas perdre les ducats du père Choubine. Vrai marchand, bon joaillier, qui ne prendra pas un grenat pour un rubis, ni une perle de Venise pour une perle d'Orient. Tiens, petite mère, vois toimême cette ligne dans sa menotte, comme elle monte droit sans un pli qui la traverse : vie heureuse, vie tranquille; de l'argent, pas de soucis, pas de gloire...

(U embrasse l'enfant.)

AKOULINA

Soyez béni, Monseigneur. Il sera heureux! (mie baisou

main de Gustave.)

YOURII.

Et moi, Monseigneur, ne me direz-vous pas mon horoscope ? (il présente sa main ouverte.) GUSTAVE.

Ta main m'étonne... Qui es-tu, et d'oià viens-tu?

YOURII,

J'ai été Zaporogue... mais que serai-je ensuite?

GUSTAVE

Tu es le fils d'un ataman, sans doute ?

YOURII.

Fils d'adoption. Je n'ai jamais connu mes parents.

GUSTAVE

Ta ligne de vie est courte... mais glorieuse. En vérité!... La chiromancie, après tout, est une science qui n'est fondée sur rien de solide ; mais... c'est étrange! Tu es un Zaporogue? Si tu étais fils de roi, je te dirais... Folies que tout cela !

YOURII.

Courte et glorieuse, c'est la vie que j'ai rêvée.

GUSTAVE

Regarde-moi. L'audace de ton regard... Tu as l'œil du lion.

YOURII.

Je voudrais en avoir la griffe.

GUSTAVE

Tu es bien jeune, et tu as des rides déjà. Je devine que tu as beaucoup souffert. Je ne me trompe pas à ces signes. J'ai connu la misère de près.

YOURII.

Souffert? Non, je n'ai rien souffert. La faim, la fatigue... qu'est-ce que cela ?

GUSTAVE

Tu as connu d'autres souffrances; les souffrances de l'âme : vouloir et ne pouvoir point.

YOURII.

Oh ! oui.

GUSTAVE

Bt cependant dans tes yeux et sur ta bouche, qui n'a pas encore de moustache, je lis une résolution que rien n'arrête. Les gens de ta trempe , Dmitri , peuvent ce qu'ils veulent. Tu n'as commandé qu'à ton cheval; quand tu voudras, tu commanderas à des hommes.

CHOUBINE.

Il sera un jour un riche ataman, ou bien un capitaine de strelitz gros et gras.

GUSTAVE

Ataman? est-ce assez pour lui? Llle qui renferme votre grand camp du Dnieper te paraît petite , n'est-ce pas?

TOURII.

Nous avons la steppe au delà,

GUSTAVE

Tu me plais, et tu me fais peur... Enfant, tu méprises les hommes ; tu les méprises trop, et pas assez. Tu les crois bien lâches; mais peut-être ne sais-tu pas combien ils sont méchants. Trop de confiance peut te perdre... As-tu étudié les lettres?

YOURII.

Quelque peu , autrefois , au séminaire. Je sais lire et écrire ; je sais le polonais, quelques mots de latin ; je puis parler à nos esclaves tartares dans leur langue.

GUSTAVE

Et pourquoi , ayant commencé à étudier, n'as-tu pas continué? Pourquoi as-tu quitté l'école?... Mais je comprends, tu aimes mieux commander qu'obéir. Un sabre te paraît plus beau qu'un livre. Prends garde ! un autre sabre peut briser le tien.

YOURII.

Nos anciens disent : Frappe le premier, on ne te frappera pas.

GUSTAVE

Ma is rÉcriture dit que celui qui frappe du glaive périr a par le glaive.

YOURII.

Qu'importe? Ne faut-il pas mourir un jour?

GUSTAVE

Oui, mais en mourant il faut pouvoir se dire : le bien que j'ai pu faire, je l'ai fait.

Younii.

Sans doute ; je veux dire cela à l'heure de ma mort, mais je veux ajouter : ce qu'il était possible à mon cœur d'entreprendre, à mon bras d'exécuter, je l'ai fait.

GUSTAVE

Que le Seigneur te conduis3, enfant I Fnta vlam inrei.fenf. Je voudrais que tu fusses né sur le trône à ma place. Si tu t'arrêtes ù Oujlitch, viens voir quelquefois l'alchimiste exilé. Adieu, mes bons amis.

(U sort reconduit par Chonbiae.)

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