SCENE II
Les Mêmes, CHOUBINE et YOURIT.
CHOUBINE.
Ah ! te voilà , Grichka. Que fais-tu à Ouglitch , mauvais sujet. ]Mon cher hôte, je te présente le vénérable Grégoire Bogdanovitch Otrepiëf , du couvent de Saintj\icolas, prieur peut-être aujourd'hui...
GRÉGOIRE
Pas encore, pas encore... Il faut que notre cafard de patriarche me colloque d'abord à ma fantaisie. Et toi, compère, toujours gaillard...
CHOUBINE, à Yourii.
Mon cher hôte , daigne honorer cette humble table. Femme! de l'eau-de-vie. A ta santé, seigneur ataman... A propos, je ne sais pas encore ton nom ni celui de ton père '.
YOURII.
Mon nom ? (Après «n silence et en riant.) Dmitrî IvaUOf. CHOUBINE.
A ta santé , Dmitri Ivanof ! Cette eau-de-vie est de l'année 7099.
YOURII.
L'année que le tsarévitch est mort.
' Lorsqu'on adresse la parole à quelqu'un en russe, on l'appelle toujours par son nom de baptême suivi du nom de baptême de son père, dont on fait un adjectif terminé en ovilch ou evHch, si l'on parle à un gentilhomme, en of ou en ef, à un marchand ou à tout individu qui n'est pas
noble.
GRÉGOIRE
L'année qu'il fut félonement occis... Encore un verre. A sa santé î
CHOUBINE.
Chut, Grégoire! Prends place, moucher hôte... Metstoi là, Grichka. Ce serait à toi, Grichka, de dire la prière ; mais la loi veut que ce soit le père de famille.
(DeTjout et les mains jointes .) « MOn DiCU, UOUS tO priOUS pOUr
le salut du corps et de l'âme de Boris, notre tsar, l'unique monarque chrétien de l'univers, que les autres souverains servent en esclaves , dont l'esprit est un abîme de sagesse, et le cœur rempli d'amour et de magnanimité. Amen ' ! »
GRÉGOIRE
Amen, et buvons.
YOURII.
Quelle diable de prière est-ce là? Boris est-il fou pour se croire Tunique monarque chrétien de l'univers ?
CHOUBINE.
Mon cher hôte, mon respectable sauveur, qu'il te souvienne, je t'en prie, que nous ne sommes point aux bords du Dnieper, dans l'honorable camp des Zaporogués. Nous sommes dans la sainte Russie, où il est dangereux de mal parler du tsar, notre père... Bien qu'il n'y ait ici que des chrétiens orthodoxes, incapables de te dénoncer... Mais mangeons,
C'est bien dit. D'ailleurs nous sommes ici pour nous réjouir, et quand on parle de Boris, on a moins envie de rire que de pleurer... Savez-vous qu'on meurt de faim à Moscou ? Et le tsar au Kremlin fait bombance,
^ Cette prière avait été composée par Boris, ei&^ae père de famille devait la réciter à l'heure des repas.
et il dit : Qu'ils crèvent les Moscovites ! Ce sont des séditieux qui ne m'aiment pas. Vrai, il empêche les convois de grains d'arriver.
CHOUBINE.
Bois donc, Grégoire, et ne sois pas mauvaise tête.
GRÉGOIRE
[1 n'y a pas de domestiques ici, donc pas d'espions, et ces murs sont épais. Il faut bien de temps en temps se soulager le cœur. — Depuis qu'on a su qu'il avait fait mourir le tsarévitch, il n'est sorte de ruse infernale qu'il n'invente pour faire oublier son crime. Groiriez-vous, mon frère Dmitri, qu'en 7099 il a fait mettre le feu aux boutiques des marchands de la grand'place ? — Gela les empêchera de causer, a-t-il dit... G'est sa manière.
CHOUBINE.
Oh ! Grégoire !
GRÉGOIRE
Je les ai vus brûler... Mais ce n'est rien. Ensuite il écrit au khan Kassim Ghereï qu'il vienne nous rendre visite avec cent mille Tartares, pillant et détruisant tout sur leur passage. — Bon ! dit-il , les Tartares les empêcheront de penser au tsarévitch Dmitri.
Oh ! Grégoire !
GRÉGOIRE
La preuve que c'est Boris qui les a appelés, c'est qu'il a envoyé notre armée manger des pastèques à Fazan, tandis que les Tartares ont passé l'Oka. Suffit !... Enfin saint Nicolas et saint Serge ont tant fait, que Kassim Ghereï s'en est allé comme il était venu... Que fait mon homme ? Il n'avait qu'à se tenir tranquille. Il était régent... Le pauvre tsar Fëdor lui laissait tout faire à sa fantaisie... N'importe, il tenait la place... Un potage bien
accommodé envoie Fëdor rejoindre son frère Draitri et son père le Terrible.
CIIOUBINE
Oh ! Grégoire I
GRÉGOIAE.
Laisse-moi donc parler. J'ai vu, moi qui vous parle, j*ai vu le tsar Fëtlor exposé sur son lit de parade... C'était bien; ce n'est pus pour dire... Des cierges par milliers, du brocart, du drap de Prusse, de Teau-de vie à discrétion après les offices... Nous avons fait ce jour-là une glorieuse buverie... si bien... Qu'est-ce donc que je disais ?...
YOCRII.
Tu disais que tu avais vu le tsar Fêdor...
GRÉGOIRE
Ah ! oui. Eh bien ! il était gonflé, tout vert, plus vert que ces choux ! Je ne parle que de ce que je sais... AU I Et puis le prince Jean de Danemark...
Il va épouser la tsarevna Xénia, la fille de Boris.
GRÉGOIRE
Oui, c'est beau, en effet, de donner une chrétienne à un prince païen?... iMais Boris a cliangé d'avis... Le prince Jean a dîné chez lui.... on Ta rapporté ivre, disait-on... Il ne s'est jamais dégrisé.
CIIOUBIItE.
Que veux-tu dire ?
GRÉGOIRE
QuMl avait bu du vin que Boris garde pour ses bons amis... IN'a-t-il pas au Kremlin trois sorciers finnois qui passent les nuits à distiller des herbes, oui, des herbes qu'ils vont cueillir, au décours de la lune, dans le cimetière de Serpoukhof ?
CIIOUBINE.
Comment ! le prince de Da mark est mort J
GRÉGOIRE
Un moine qui arrive de Moscou vient de me rapprendre... Et ce qui n'étonne personne, le tsar a défendu d'embaumer le corps, comme le voulait le médecin du Danois. Non, a dit Boris, on verrait ce qu'ii a dans l'estomac '.
CnOUBINE.
Mais c'est impossible! Le tsar Taimait autant que son propre fils Fëdor.
Aussi est-il inconsolable... Il pleure comme le crocodile qui a mangé un petit enfant,... parce qu'il voudrait bien en manger un autre... Ah l il voyait bien que les Russes l'aimaient tous, ce bon prince Jean... Savez-vous qu'il allait se faire baptiser ?... Le père Alexis me l'a dit. Il le tenait du sommelier du prince... C'est lui qui en avait de la bonne eau-de-vie de Prusse !... Et Boris a eu raison... car enfin tout le peuple aurait dit à Jean, une fois qu'il eût été baptisé : « Soyez notre tsar et délivrez-nous. »
CIIOUBINE.
Quel malheur, grand Dieu ! et moi qui venais d'achever le collier de perles pour le mariage de la tsarevna I
GRÉGOIRE
Bah I elle trouvera un autre mari qui t'achètera ton collier. Par ma foi, mes amis, si Boris manquait de gendre, je m'olfrirais volontiers ; la tsarevna est jolie comme un ange. Seulement, quand le beau-père m'inviterait à diner, je dirais : « Excusez-moi, je n'ai pas d'appétit. » — Dans le temps où nous vivons, mes camarades, il faut faire attention où l'on dîne et s'assurer
• Toutes CCS accusations aLs^rdcs portées contre Doris sont emcrunl^ê» âox anuausics vusscs.
de la digestion. —Mais, seigneur zaporogue, à vous voir manger du bout des dents, on dirait que vous avez quelques doutes sur la cuisine de notre hôte. Rassurezvous. Ici on ne connaît pas la recette des breuvages qui se distillent au Kremlin.
CHODBINE,
Oh ! Grégoire I
Je n'ai plus faim, et je prends grand plaisir à Vécouter.
GRÉGOIRE
A votre santé, mon brave. On ne peut pas toujours manger, mais on peut toujours boire, comme disait Tabbé de Tchoudof.
AKODLINA, regardant à la fenêtre.
Ha ! le prince de Suède... Par ma foi, il entre dans notre cour.
GRÉGOIRE
Le diable emporte les princes qui viennent au milieu d'un dîner 1
CHOUBINE.
Tais-toi ; je cours à la boutique le recevoir, (n sort.)
YOURII.
Un prince de Suède à Ouglitch !
GRÉGOIRE
Oui ; un drôle de prince que le prince Gustave. Ses sujets l'ont chassé... Un singulier prince... Il était né pour être apothicaire... C'est un alchimiste,... un grand savant... C'est même pour cela que Boris l'a recueilli ;... vous m'entendez, pour qu'il lui distillât des breuvages... Mais ce prince Gustave, bien qu'il soit un peu timbré,... c'est un brave homme... Je ne veux pas, a-t-il répondu. Là-dessus on l'a envoyé à Ouglitch... Il a, ma foi, de la chance. Veux-tu que je te dise la vérité?... Gustave s'est tiré d'affaire avec ses Suédois, qui ont voulu le
noyer... Son oncle, le roi de Suède actuel, a voulu bien des fois l'empoisonner... Il lui a fait tirer des arqueousades;... il lui a envoyé des assassins... Mais Gustave a des livres noirs, tu m'entends,... qui lui disent de quel côté vient le danger. C'est ce que nous appelons un astrologue, et des plus malins. . . Mais s'il échappe à Boris, il sera plus fin que je ne le crois... A sorcier, sorcier et demi. Un jour, Gustave recevra une bouteille de vin d'Espagne... comme Boris en envoya l'an passé au tsar Siméon Bekboulatovitch. 11 boit. Bon. Le voilà
aveugle . (Entrent Choubine et GustaTO, tenant un in-folio sous le bras. Tous se lèrent.)