‹ Les deux héritages, suivis de L'inspecteur général et les Débuts d'un aventurierChapitre 125 sur 173 · SCÈNE I · texte numérisé non relu

SCÈNE I

GHERAZ EVANGHEL, YOURII.

GHERAZ.

Où me m ' nes-tu ? Je ne puis aller plus loin. Autant vaut mourir ici qu'ailleurs.

YOURII.

Courage, père ataman ' ! nou.s sommes en sûreté. Les païens ont perdu la piste. Le dieu des Russes est grand "... Et celui des Zaporogues donc ! (n saute légèrement à terre, dépose Gheraz Evanghel sur le gazon et délride le* che- Taux.)

GHERAZ.

Sauve-toi, enfant, et laisse-moi... Pourquoi t'embarrasser d'un vieillard qui n'a pas une heur.' à vivre?... Emporte seulement la masse d'armes 3... Que les Tartaresnela pendent pas dans la mosquée d'Islain- Kerman !

YODRII.

Oui dà? Tant que je vivrai, les Tartares n'emporte-

1 Ataman, capitaine, chef parmi les Cosaques. ' Proverbe rus^e.

3 La masse d'armes plaquée d'argent {boulava ou nasedka) était alors l'insigne du commandement chez les Cosaques.

ront ni la masse d'armes ni la tête de I'ataman Gheraz Evanghel. Allons, réjouis-toi, père. Tu n'asplosàgaloper avec une flèche dans le ventre. Demain, il fera jour. Nous reverrons le grand camp du Dnieper... Souf fres-tu? Veux-tu boire? J'ai encore on peu d'eau?de-

vie dans ma gourde Pour du pain c'est autre

chose.

GHERAZ.

Je ne reverrai plus notre île verte du Dnieper... Toi, dès que les chevaux auront souillé, reprends ta course... Tu diras aux chefs...

YOURII.

Merci de la commission. Crois-tu que j'aurais le front de dire aux atamans et aux anciens : Bien des compliments de la part de I'ataman Gheraz Evanghel. Je l'ai laissé dans un bois avec une flèche tartare entre les côtes. — Nos vieillards ne disent-ils pas : « Celui qui abandonne un camarade dans la peine, celui-là aura la mort d'un chien ? »

GHERAZ.

Je ne t'ai fait que du mal... et pourtant tu es resté seul auprès de moi.

YOURII.

C'est vrai que tu as la main lourde, et parfois il me semblait que tu m'avais pris en haine ; mais aussi n'est-ce pas toi qui m'as appris à mener un cheval , à. tirer de l'arquebuse, à couper une tête de Tartare ?...

(il examine ses armes et rs corne à poudre.) LllCOrC trois COUpS d

tirer. Les anciens disent que, quand on a trois charges de poudre, on peut en employer une a tuer un lièvre pour son dîner... Ah ! si j'avais un lièvre!... Je voudrais pouvoir manger de l'herbe comme nos chevaux. — Il faut serrer son ceinturon d'un point, (n m «nubt •or ie g&ioo.) Bah 1 nous avons eu de pires bivouacs.

GIIERAZ.

Je t'aimais pourtant, Yourii. Ah! si tu savais... rouan.

Qui aiaie bien châtie bien. Souvent j"ai trouvé que tu m'aimais trop... Regarde donc comme nos chevaux mangent après cette longue course... Ah! les braves nogaïs,!..t Ils donneraient de l'appétit à un mort.... Est-ce que le sang coule toujours?

GI1ERAZ.

Bientôt il ne coulera plus.

YOURII.

Je voudrais bien savoir la chanson del'ataman Korela qui arrête riiémorrhagie.

GHERAZ.

Oh ! ce n'est pas un sorcier... c'est un prêtre que je voudrais auprès de moi. Oh ! si j'avais un prêtre !

YOURII.

Malheureusement je n'en connais pas à cent verstes d'ici. Mais à quoi bon ? Un Zaporogue ne meurt pas pour une flèche... Et si tu mourais, tu sais que, pour le Cosaque qui meurt dans la guerre sainte, les portes du paradis s'ouvrent à deux battants... Allons, allons, père ataman, patience ! Le Tartare qui t'a blessé, n'en sois pas en peine. Le chien qui voulait te manger ne mordra plus. Je lui ai cassé ma lance sur la poitrine, mais le fer sortait par le dos... Que veux-tu? nous sommes tous mortels... Mais il ne faut pas s'abandonner... Voyons, serre les dents, garde ton souffle... ou bien, jure un peu. cela soulage. Bats-moi, si tu veux, comme tu faisais quand ton humeur noire te prenait...

1 Bakhmut ou chevaux de guerre des Tarlares nogals. donl la race était en grand honneur panu les Cosaques.

GHERAZ.

Ah ! Démétrius, Démétrius ! je suis un grand coupable !... Pardonne-moi !

Younn.

Démétrius n'est pas ici, père ataman. Dmitri Terechenko, pauvre diable! il est mort là-bas. C'est Iouchka ', ton porte:arquebu e, qui est auprès de toi. Ne me reconnais-tu pas, mon petit père?

GIIERAZ.

Yourii... dis-moi, tu es un clerc. Tu étudiais au séminaire quand je t'enlevai en 1 I aine... Tu dois savoir cela? — l'eut-il échapper à l'enfer celui qui a versé le sang innocent ?

YOURII.

Belle demande ! Que faisons-nous donc tous les jours? Et cependant le père Oelase, notre pope, dit qu'en notre qualité de Zaporogues, nous entrerons au paradis tout bottés.

GIIERAZ.

Des Russes... orthodoxes... j'en ai tué... mais en guerre... Des païens de la Pologne ou des Tartares... ce n'est pas cela qui m'effraie... Mais, Yourii, tu as été tonsuré...

Oui, je serais peut-être moine ou jésuite à l'heure qu'il est, si tu n'avais mis le feu au séminaire, coupé le cou au régent qui me fouettait et rôti mes camarades... Est-ce là ce qui te chagrine?... Ma foi! je te remercie de m'avoir fait Zaporogue. Tu pouvais me laisser dans le feu avec les autres.,,

(HN'.UAZ.

Ah ! Yourii, si tu étais moine, tu pourrais m'absoudre peut-être... ou prier pour moi... Ne peux-tu?... Ah I le

1 louchka est le diwiuulif familier de Yourii ou George.

DÉBUTS D'UN AVEXTURILIî. &75

voilà !... la gorge ouverte, qui palpite comme une colombe... Il me poursuivra donc toujours !...

YOURII.

Qui? le Tartare... Je t'ai dit qu'il est à bas... Ce n'est pas lui qui viendra te chercher ici.

GIIERAZ.

Mon cher Yourii... Il faut que je t'ouvre mon cœur... mais tu me diras après si je dois espérer encore... Oh ! non, tu me diras que c'est impossible !...

YOURII.

Serre ta ceinture sur la plaie, au lieu de parler et de te démener ainsi.

GHERAZ.

Écoute-moi... Je suis un grand criminel... mais, ô mon Dieu! il y a un plus grand coupable que moi... Boris ! Boris ! je t'attends en enfer... je t'y reverrai, et ce sera ma consolation.

Boris, le tsar de Moscou?... j'espère bien qu'il ira en enfer. Il nous vend la poudre et l'eau-dc-vie au poids de l'or ; il nous fait la guerre, ou bien il avertit le Tartare de nos expéditions.

GHERAZ.

Ah! si tu le connaissais, cet infernal trompeur!... C'est lui qui fut l'assassin, non pas moi.

YOURII.

Tous les Moscovites nous disent qu'il a fait assas iiner à Ouglitch Démétrius, le fds du Terrible; mais <q\ Moscovites s'entre-tuent, que nous importe à nous autres Zaporogues ?

è U K II A Z.

Oui, c'est Boris, c'est lui !... Mais, moi... Je n'aurai jamais la force de le dire.

YOURII.

Tu t'épuises à parler, et demain il faudra remonter à cheval.

GHERAZ.

Demain... Il n'y a plus de lendemain pour moi... Oui... un lendemain terrible! .Mon fils, donne-moi ta main... C'est moi, moi... séduit par l'or de Boris, qui ai enfoncé le couteau dans la gorge de l'innocent. — « Regarde donc, Evanghel, mon beau collier, » disait-il en écartant sa veste *... Je l'ai frappé, là, au cou... un enfant de dix ans, qui ne m'avait jamais fait de mal... Tu retires ta main... Ali! je meurs maudit... et Boris ! il régne et prospère.

YOURII, aprî-9 un silence.

Un enfant de plus ou de moins... Quand nous mettons le feu à un village, que deviennent les enfants ?... Et puis, par compensation, tu as tué bien des Tartares.

GHERAZ.

Le sang chrétien ! le sang des tsars ! le dernier rejeton clos saints!... Non, jamais... Je le vois toujours, ce malheureux enfant... Tiens, tiens, là-bas... le vois-tu ?

YODRII.

C'est ma capote blanche. Il n'y a pas d'enfant ici. G h r. r A z.

11 m'aimait le pauvre innocent!... Il jouait toujours avec moi... Il avait tes yeux bleus.., tes cheveux blonds... il avait ce signe que tu as sous l'œil droit. C'est pour cela, vois-tu, que je t'ai sauvé des flammes... .(<! t'ai adopté... j'ai voulu racheter mon crime... je voulais t'appeler Dimitrii... je n'ai pas osé.

1 Telle est la tradition populaire consacrée par les annalistes russes.

YOUF.II.

louchka, Dimitrii, qu'importe ? Seulement je ne sais quel nom mettre après. Mon père a toujours négligé de se faire connaître.

GHERAZ.

Tu lui ressemblais... Souvent j'étais tenté de tomber à tes genoux et de te demander grâce. D'autres fois je te croyais un démon acharné après moi... Ta vue me rappelait l'innocent... Vingt fois j'ai été sur le point de te tuer.

Merci de ne l'avoir point fait.

GHERAZ.

C'était ma pénitence de t'avoir sauvé, pour revoir sans cesse auprès de moi le fantôme qui me torturait.. Quel âge as-tu ?

YOURII.

Vingt ans, je crois. N'avais-je pas douze ans quartPtu m'as enlevé ?

GHERAZ.

Il aurait vingt ans. 11 régnerait aujourd'hui!... Oh! je suis damné ! damné ! Je le sens bien , il n'y a plus de miséricorde pour moi... Au moins dis partout que c'est Boris qui l'a tué... Il m'a donné une bourse d'or, puis il a voulu me faire mourir aussi... Oh ! que ne puis-je publier mon crime... me confesser à un évoque et mourir absous !

YOURII.

Il vaut mieux ne pas mourir. Allons, calme-toi, père ataman ; essaie de dormir.

GHERAZ.

Dormir !... Il y a longtemps que je ne dors plus... Le soir, au pied de mon lit, dans nos bivouacs, quand les feux s'éteignent et que le brouillard tombe sur la steppe, il vient auprès de moi... Maintenant encore il

DÉBUTS D'UN AVENTURIER, me fait signe là, contre cet arbre tout blanc

YOURII.

C'est un bouleau. Rassure-toi. S'il y avait un revenant ici, nos chevaux auraient peur.

G II E r a z.

Yourii, je souffre horriblement... je vais mourir... Dans ma selle, il y a cent vingt ducats cousus entre deux cuirs... Tiens, prends encore ceci... c'est sa croix de baptême '... Il y a quelque chose écrit dessus... son nom sans doute... Je n'ai jamais osé la vendre... Toi, tu le peux. Il y a du sang sur cette croix, mais tu ne l'as pas versé... Si tu la vends, tu seras riche. Tu feras dire des prières pour moi...

YOURII.

Assurément.

GnERAZ.

Maintenant, adieu... Prie pour moi, si tu en as le courage... récite les prières que tu sais.

YOURII.

C'est que je ne m'en souviens guère... Voyons cependant : — Notre père, que votre volonté soit faite...

GIIERAZ.

Que votre volonté soit foite !

YOURII.

Pardonnez a un misérable pécheur...

GIIERAZ.

A un misérable pécheur. ,

YOURII.

Qui va comparaître devant vous (n s'endort.)

<; ii i; R A z.

Il dort!... il peut dormir... Oh 1 mon Dieu! mon

1 Tout enfant né dans la religion gréco-russe reçoit de son parrain une bapti un;, et l'us;igc est de la porter toujours suspendue au cou.

Dieu !... il me semble que tout l'enfer est déchaîné... Ils s'abattent sur la forêt comme une nuée de corbeaux, et lui, lui est toujours là!... Yourii... Youchka! réveille-toi ! défends-moi !

YOURII se réveille en sursaut et saisit son arquebuse.

Où sont-ils?... qui vive?

L'enfant! l'enfant!... Il me saisit... il m'entraîne!...

Grâce I (il meurt.)

YOURII.

Eh non! personne... Pardon, ataman Gheraz Evanghel !... Je m'étais un peu assoupi... voilà qui est passé... et le jour se lève... Nous allons nous remettre en route, au petit pas. Allons ! courage. Finissons la gourde... hein? Ne vous laissez pas abattre... Une fois que je vous aurai mis en selle, vous verrez que tout ira bien... du courage ! Le dieu des Russes... Hé! Gheraz Evanghel!... ataman!... Ilo! ho! il est ma foi mort! Comme il serre les dents... c'est fini. Ce diable d'enfant lui tenait au cœur ! Qui se serait douté qu'un vieux Zaporogue eût de ces scrupules? Au fond, c'était mal. Un enfant, et un tsarévitch!... Singulier père nourricier que le destin m'envoya!... Pauvre Gheraz Evanghel! c'était un brave pourtant... un vieux routier de guerre... et une mauvaise flèche dans le côté vous le rend plus faible qu'un poisson hors de l'eau... Me voilà seul au monde; ma horde... A l'heure qu'il est, je suis le seul, je pense, pour répondre à l'appel. Les autres ont maintenant leurs tètes sur les créneaux d'Islam Kerman, et leurs corps dans la steppe pour le festin des corbeaux... Cent vingt ducats dans cette selle. C'est une fortune. Ah ! puis cette croix ; c'est de l'or, et des pierreries qui brillent, ma foi, comme des yeux de loup, (n nt.) : « A Démétrius, fils du tsar Ivan, son parrain, le prince Ivan Alstislavski. » Je suis riche. De

plus, deux bons cheyaux... Qu'irai-je faire au camp du Dnieper? Les anciens de l'île me trouveront trop jeune pour être lieutenant. Si j'allais à Moscou, Boris me ferait peut-être capitaine de strelitz... Ah! Boris... il a fait fortune aussi. Pourtant on dit que son grand-père était un Tartare... Ma foi ! vive Moscou ! Projet conçu à L'aube réussit, dit-on... Si j'avais un morceau de pain pour déjeuner !... Pauvre Ghcraz Evanghel, avec tous ses défauts, c'était pourtant la meilleure lance du Dnieper. Adieu, mon vieil ataman. Tu dors, et tu ne rêves plus d'enfants égorgés, j'espère. Je ne veux pas que les loups dispersent tes os... Mettons-lui sa masse d'armes entre les mains, comme il convient à un ataman... Diable! comme il estraide... Jetons de la terre sur son corps... voilà un poignard qui est excellent pour cela. C'est peut-être avec ce poignard... Je me rappelle qu'il ne voulait jamais s'en servir pour coup ir

SOn paiil. 1,11 cliauto en creusant la terre.)

<( Un brouillard est sur la mer bleue, un noir chagrin me tient au coeur. Je vois là-bas, dans la cami, un petit bois de chênes verts^auprès du bois une colline, sur la colline un petit feu, auprès du feu blanche capote, sur la capote est un guerrier. Tout près du cœur une blessure, d'où le sang coule à gros bouillons. Autour de lui, ses camarades viennent lui faire leurs adieux. — Nous partons pour sain!»' Russie, que dirons-nous à tes parents? — Chers compagnons, sainte Kussie, hélas! je ne la verrai plus. Faites mes adieux à ma mère, mes adieux à tous mes amis. Vous direz à ma fiancée; qu'elle cherche un nouvel amant '. »

. nu DU ■ 'ii i ride un cheval chargé di

1 C'csi Ij traduction presque littérale d'une ancienne chanson cosaque.

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