J I LIE
Mais c'est donc un interrogatoire en l'orme?
SAQUEVILLSi
Vous avez causé ensemble..
Probablement; mais de quoi? je l'ai oublié... ah! d'élections sans doute.
SAQUEVILLE.
Il a tort d'en parler a d'autres qu'à ses électeurs ; mais je crains que vous ne l'ayez peut-être... un peu... querellé...
JULIE
Moi, le quereller! oh! mon Dieu, non! Une querelle avec lui ! Je n'aurai jamais de querelles qu'avec une personne... pour qui... Tenez, j'en aurais peut-être avec vous.
SAQUEVILLE.
Oh ! j'espère bien ne jamais mériter votre courroux. Écoutez-moi, ma chère enfant... vous me permettez de vous appeler ainsi... Nous autres hommes, nous accusons les femmes d'exigences et de susceptibilité... et nous sommes cent fois plus exigeants et susceptibles qu'elles... C'est que pour un homme... c'est une peine... bien cruelle, Vojrez-vtHis... d'aimer, de nourrir une affection que nous sentons n'être pas partagée... il n'y a pas au monde de plus grand malheur. Vous traitez mal mon pauvre Louis.
Comment cela?
SAQUEVILLE.
Je m'en aperçois moi-même. Vous n'avez pas pour lui...
JULIE
Que faut-il donc que j'aie 7
Tout ceci est bien délicat à dire... mais vous excuserez l'indiscrétion d'un homme qui a vécu si longtemps parmi les sauvages... Vous ne paraissez pas avoir pour lui l'affection à laquelle peut prétendre la personne qui vous est destinée.
JULIE
U trouve que je manque d'affection ?
SAQUEVILLE.
Il s'en désole et s'en irrite, au lieu de chercher à la gagner, cette affection. — Voyons, ma chère Julie, parlez-moi à cœur ouvert. A mon âge, vous pouvez me dire bien des choses... Quoique vieux, j'aime la jeunesse... Que vous n'aimiez pas Louis, cela peut tenir à deux causes... ou bien vous n'aimez encore personne... C'est cela, sans doute... vous êtes si jeune, et votre éducation...
JULIE
En effet, on nous défendait cela au couvent, et de nous manger les ongles.
SAQUEVILLE.
Vous dites cela singulièrement. Regardez-moi, je suis un peu physionomiste. Au travers de ce joli sourire, je vois une petite moue qui m'effraie... Après tout, un attachement ne se commande pas... Vous avez peut-être cru trouver ailleurs ce qui manque à Louis : cette vivacité expansive, cet enthousiasme qu'à votre âge on croit la preuve d'une affection véritable. (Eiie fait un signe de t.'to afQrmatif.) Je le craignais ! — Écoutezmoi. Vous êtes bien jeune, bien jolie, sans expérience... Voila de grandes chances pour mal placer son affection ; mais n'avez-vous pas près de vous une bonne mère qui vous aime, qui ne vit que pour vous? C'est votre meilleure amie, c'est elle que vous devez consulter.
JOLIE
C'est qu'elle corrige ses épreuves.
SAQUEVILLE.
Ah ! — Ainsi vous aimez... et ce n'est pas le pauvre Louis que vous aimez... Je ne vous en parlerai plus... Je ne pense maintenant qu'à vous seule... Au moins, celui que vous aimez, ètes-vous sûre qu'il soit digne de vous?
JULIE, souriant avec malice.
Oui.
SAQUEVILLE.
On croit toujours ce qu'on désire. Regardez dans cette glace cette jolie tête rose et blanche... Demandez-vous si tant de grâces... si ce petit cœur si noble doivent appartenir à un fat.
JULIE
Non, jamais !
SAQUEVILLE.
Votre accent me rassure. Je crois qu'il est digne de vous. Votre mère sait-elle que vous l'aimez?
JULIE
Non ; elle corrige...
SAQUEVILLE.
Ah ! laissez cette triste plaisanterie. Nous parlons, hélas ! du bonheur ou du malheur de toute votre vie, ma chère enfant. Je tremble, quand je pense qu'un homme peut ensorceler une pauvre jeune fille, parce qu'il danse bien.
JULIE
Oh ! pour cela, je parie qu'il danse fort mal !
SAQUEVILLE.
Tant mieux, si c'est d'après des qualités plus recommandablesque vous lejugez; mais pourquoi ne parle-t-il pas à madame votre mère?
JULIE
Ah !... c'est que je ne sais pas trop s'il pense à moi.
SAQUEVILLE.
S'il pense à vous ! Ah ! Julie, Julie ! voilà un roman comme on en faisait de mon temps! Vous aimez un inconnu qui vous aura sauvée de quelque danger au clair de la lune.
JOLIE
Peut-être.
SAQUEVILLE.
Folies, mon enfant, déplorables folies! La contredanse valait mille fois mieux. — Comment! il ne sait pas que vous l'aimez? Mais c'est donc un imbécile?...
JULIE, riant.
Oui... ou bien peut-être il ne se rend pas justice.
SAQUEVILLE.
Vous n'avez pas le sens commun, ma pauvre enfant ; mais vous voilà toute sérieuse, vous changez de couleur : est-ce une larme que je vois dans ces grands yeux? Pauvre jeunesse ! pauvre jeunesse ! que de chagrins elle se prépare avec un seul moment d'étourderie ! — Enfin, ce bel inconnu...
MISS JACKSON, se levant avec inquiétude.
Miss Julia, madame la marquise doit avoir fini. Je vais la prévenir que le colonel est ici...