‹ Les deux héritages, suivis de L'inspecteur général et les Débuts d'un aventurierChapitre 77 sur 173 · SCÈNE VIL · texte numérisé non relu

SCÈNE VIL

KHLESTAKOF, LE GOUVERNEUR ET DOBTCHINSKI.

\Le gouverneur fait un pas en avant et s'arrête; tous les deux, effrayai se regardent l'un l'autre un moment, puis baissent les yeux.)

LE GOUVERNEUR, prenant un peu de courage.

Bonjour, Monsieur...

Serviteur.

LE GOUVERNEUR

Pardonnez-moi si...

KHLESTAKOF.

Comment donc... de rien....

LE GOUVERNEUR

Mon devoir, comme le principal magistrat de cette ville, c'est de prendre des mesures pour que les voyageurs et tous les gens comme il faut n'éprouvent aucun...

KHLESTAKOF, balbutiant d'abord, mais se rassurant et grossissant sa voix peu à peu.

Que voulez-vous... que j'y fasse... ce n'est pas ma faute... Je paierai... On m'enverra de chez moi...

(Bobtchinski ontr'ouvre la porto et regarde ) C'est plutôt Sa faute '

il me donne du veau dur comme une planche ; de la soupe.... le diable sait ce qu'on a mis dedans, et j'ai été obligé de la jeter par la fenêtre. Il me fait mourir de faim toute la journée... Du thé incroyable : il sent le poisson, pas le thé.... Pourquoi donc...? voilà une drôle...

LE GOUVERNEUR, intimidé.

Pardonnez, Monsieur, ce n'est pas ma faute. Le veau que j'achète au marché est toujours bon. Ce sont des

marchands de Kholmogor qui l'apportent, gens honnêtes et de bonnes mœurs. Je ne sais pas où il prend celui dont vous parlez. Mais s'il n'est pas.... alors.... permettez-moi de vous proposer de vous faire changer de logement

KHLESTAKOF.

Non pas! je ne veux pas. Je sais bien ce que vous voulez dire avec votre logement : c'est la prison. Mais quel droit avez-vous, et comment osez-vous... C'est que je... je suis employé... à Pétersbourg.... (n? rement.) Je... je... je...

LE GOUVERNEUR, à part.

Ohl mon Dieu! comme il est colère... Il sait tout! Ces maudits marchands lui ont tout dit.

KHLESTAKOF, s'cnhardissant do plus en plu*.

Vous avez beau être gouverneur Je n'irai pas.

J'aurai recours au ministre, (il frappe au poing sur u table.) Qui êtes-vous? qui êtes-vous?

LE GOUVERNEUR, ; rêt à défaillir et tout tremblant.

Ah ! de grâce, Monsieur, ne me perdez pas. J'ai une femme et de petits enfants.... ne ruinez pas un Infortuné!

KHLESTAKOF.

Non, je ne veux pas. Ehl que m'importe à moi que vous ayez une femme et des enfants? faut-il pour cela que j'aille en prison? Voyez un peu la belle raison!

VBobtchinslti ontr'ouvro la porte, regarde et se retire offrayiS.) JNOn, IlOn,

je vous remercie très-humblement. Je ne veux pas.

LE GOUVERNEUR, tremblant

Inexpérience, Monsieur, inexpérience de ma part, et Insuffisance rie la place. Mon Dieu, daignez en juger vous-même. Les ;ip|>ointements ne me rendent pas le fliéel le sucre seulement. S'il y a eu de cadeaux, Je Tous proteste que c'étaientdes misères... Quelque chose pour la table, ou peut-èlre une couple d'habits. Quant

à la veuve du sous-officier qui faisait le commerce, que j'aurai-; fait fouetter, c'est une calomnie, Monsieur, sur mon honneur, c'est une calomnie. Ce sont mes ennemis qui ont inventé cela. Les gens d'ici sont si méchants, qu'ils sont prêts àm'assassiner...

KHLESTAKOF.

Eh bien ! je n'ai pas affaire à eux, moi... (métt&hissani.) Je ne sais pas , moi , pourquoi vous me parlez de vos ennemis ou de la veuve de ce sous-officier.... Une femme de sous-officier, c'est autre chose.... mais moi, vous n'oseriez pas me faire fouetter... vous n'y p pas, apparemment? Je vous le répète, je paierai, je paierai.. . mais en ce moment, je me trouve sans argent. Si je suis ici, c'est que je n'ai pas un kopek.

LE GOUVERNEUR, à part.

Oh! le farceur! Quelle diable d'histoire nous fait-il et où veut-il en venir? On ne sait par où le prendre. Ma foi, essayons; il en sera ce qu'il en toujours. (naut.)Si vous aviez besoin d'argent, ou de toute autre chose, veuillez disposer de moi. Mon devoir est d'obliger les voyageurs.

KHLESTAKOF.

Si vous vouliez me prêter quelqm . je satis-

ferais le maître de l'hôtel. Deux cents roubles me -nuiraient, et même moins.

LE GOUVERNEUR, lui donnant des billet».

Voici précisément deux cents roubles; ne vous donnez pas la peine de compter.

Mille remerciemeiiK Je yous renverrai cela de la campagne C'est un accident que Je vois, Mousieur, que vous êtes un galant homme.... C'est une autre affaire.

LE GOUVERNEUR, à part.

Dieu soit loué! il a pris l'argent Nous allons être

d'accord, à ce que je vois. Au lieu de deux cents, je lui en glisse quatre cents.

KIILESTAKOF.

Osip! (osip entre.) Appelle le garÇOn. (Au gouverneur et a

ski.) Comment! vous êtes debout! Faites-moi donc le plaisir de vous asseoir, (a DobtcMnsiti.) Asseyezvous donc, je vous en supplie.

LE GOUVERNEUR

Ne faites pas attention ; nous sommes bien.

KHLESTAKOF.

Faites-moi donc la grâce de vous asseoir! Ah ! je vois toute la cordialité et toute la franchise de votre caractère... Et moi qui m'étais imaginé que vous veniez pour

me... (A Dobtchinski.) Asseyez -VOUS dOnC. (lo gouverneur et Dobtobinskl s'asseoient, Dobtchinski ontr'ouvro la porto et écoute.)

LE GOUVERNEUR, à part.

Allons, un peu plus d'audace. Il veut qu'on respecte son incognito. C'est bon, nous sommes t\ deux de jeu pour la comédie. Faisons semblant de ne pas savoir quel homme c'est. (naUt.) J'étais sorti pour des affaires de service, avec Pëtr ïvanovitch Dobtchinski, gentilhomme de ce pays, et nous avons voulu entrer dans l'hôtel pour voir si les voyageurs étaient convenablement reçus, parce que, voyez-vous, je ne suis pas comme bien des gouverneurs, qui ne se mêlent pas de ces affaires-là. Mais, moi, outre les affaires de mon administration, par pure charité chrétienne, je veux que tout mortel reçoive ici un bon accueil. Et c'est ane récompense de mon zèle quand je trouve l'occasion de faire une connaissance si agréable.

K II L E s T A K 0 7.

Pour mon compte, j'en suis ravi. Sans vous, j'aurais été contraint de rester longtemps ici. Je ne savais comment faire pour payer.

LE GOUVERNEUR, à part.

Oui, oui, conte-nous cela. Tu ne savais comment payer! (Haut.) Oserais-je vous demander de quel côté votre voyage se dirige?

KHLESTAKOF.

Je vais dans le gouvernement de Saratof, dans ma terre.

LE GOUVERNEUR, à part, ironiquement.

Il a un fameux front! Il faut jouer serré avec lui. (Haut.) C'est une chose bien intéressante que les voyages, les particularités de la route.... d'un côté, les contrariétés qui résultent des chevaux en retard , d'un autre côté... c'est une grande dissipation pour l'esprit. Monsieur voyage sans doute pour son agrément?

KHLESTAKOF.

Non, c'est papa qui me demande. Il se vexe, papa, parce que, jusqu'à présent, je n'ai pas eu d'avancement à Pétersbourg. Il s'imagine comme cela que, dès qu'on est arrivé , on va vous mettre la croix de Saint-Vladimir à la boutonnière. Ma foi , qu'il aille luimême faire sa cour à la Chancellerie.

LE GOUVERNEUR, à part.

En voilà de sévères; et ce papa qu'il nous coule en douceur... (Haut.) Est-ce pour longtemps que vous vous proposez de vous absenter?

KHLESTAKOF.

Mon Dieu! je ne sais pas. Mon père... mon père est bête, entêté comme une mule, un vieux roquentin dur comme du bois. Je lui dirai tout bonnement : faites ce que vous voudrez, je ne puis pas vivre hors de Pétersbourg. Pourquoi donc serais-je condamné à passer ma vie avec des paysans...? Cessez d'exiger cela de moi ; mon àme a soif de civilisation.

LE GOUVERNEUR, 1 part.

Comme il défile son chapelet, et sans se couper. Il so

170 L'INSPECTEUI; GENERAI*

figure qu'il me fait avaler toutes ses histoires. Va, va, tu n'as pas trouvé ta dupe. Je te laisse faire et t'en donner, (mut.) La remarque que vous avez bien voulu faire est parfaitement juste. Que peut-on faire dans l'ignorance et l'obscurité? Ici, par exemple dans notre petit endroit, on ne dort pas la nuit, on s'extermine pour son pays, on n'épargne rien, sans seulement songer à quand la récompense.... (a paomfep ses regards par u cha-niire.) Il me semble que cette chambre est un peu humide.

KHLESTAKOF.

Abominable 1 et des punaises comme je n'en ai jamais vu. Elles vous ont des dents comme des chiens.

LE GOUVERNEUR

Est-il possible! Un étranger si distingué exposé à des tortures semblables; d'indécent< s punaises connu" il n'en devrait pas exister dans le mondel —Est-ce qu'il ne fait pas bien sombre dans cette chambre?

KHLESTAKOF.

Horriblement sombre! Le maître d'hôtel n'a pas L'habitude de donner des bougies. On ne peut rien faire. On veut lire, ou bien l'envie vous prend d'écrire quelque chose, impossible; on n'y voit goutte.

LE GOUVERN Kl I..

Oserais-je vous demander... mais non, je ne suis pas digne....

KHLESTAKOF.

Quoi donc?

Page 1