‹ Les deux imitations de Jésus-Christ: le De imitatione Christi, et L'imitation, de Corneille, comparées dans leurs parties principalesChapitre 30 sur 30 · Livre IIL Corneille n'est pas tombé au dessous de cette théologie · texte numérisé non relu

Livre IIL Corneille n'est pas tombé au dessous de cette théologie

des Saints; on va le voir.

Super omnia et in omnibus requiesces, anima mea, in Domino semper, quia ipse sanctorum œterna requies {!).

Mon âme, c'est en Dieu par dessus toute chose Qu'il faut qu'en tout, partout, toujours tu te reposes ; Il n'est point de repos ailleurs que criminel, Et lui seul est des Saints le repos éternel.

Saint Augustin, le cœur le plus agité qui fut jamais au temps des passions et des grands troubles delà chair et

(l) Mon âme, reposez vous toujours eu Dieu plus qu'en toute chose parce qu'il est le repos éternel des saints. Vlmitat. de J-C, hv. 111, ch. XXI.

COMPARÉKS DANS LEURS PARTIES PR^CIPALES. 4-^3

encore après, avait dit cela de lui-même, après qu'il s'était essayé à trouver hors de Dieu une assiette telle quelle de l'àme, ou plutôt des semblants de repos parmi les objets de ses concupiscences et dans les extravagances elles-mêmes de sa fougeuse imagination.

Non requiesccs, anima mea, nisi in Deo (1).

N'est-ce pas là en effet, la course achevée, ou près de l'être, de cette misérable vie, le but d'Olympie auquel notre âme arrive toute essoufflée et haletante? Les entichés de rime et d'assonance seront charmés de ce « criminel « et de cet « éternel » qui font si bien à l'oreille. D'autres d'uD goût plus chatouilleux jugeront à première vue que ce « criminel » n'est ici que pour la rime, et qu'il ne dit pas grand chose à l'esprit. Il dit tout au contraire et plus au delà de ce qu'on imagine. Corneille voit loin dans la connaissance de soi-même, et plus loin que pas un de nous. Il connaît bien, pour l'avoir expérimenté à son dam, le faux repos que l'âme cherche hors de Dieu, et qui ne saurait être que criminel. 11 ne l'a trouvé ni dans les amusements du monde, ni dans les enchantements des sens, pas même dans la gloire, qui est la plus vraie et la plus légitime jouissance du génie. Il ne répugne pas à cette grande âme chrétienne d'appeler « criminel » tout repos qu'on cherche « ailleurs » c'est à savoir hors de Dieu qui n'a fait notre cœur insatiable qu'afin de le rassasier pleinement, lui Dieu, de la pleine vue et comme de la substance elle-même de son être. Notre âme, à bien considérer son indigence, irrémédiable ici-bas, n'a faim et soif que de son auteur et de se rejoindre au principe de son être propre et immatériel. « Sitivit anima mea ad Deiim forlem, livum (2;. »

Corneille, théologien très suffisant parce qu'il est bon chrétien, entend ce repos mortel de l'âme en la môme

(1) Tu ne te reposeras, ô cdou âme, que dans le Seigneur. (Confessions.) (â) Mon âme a soif du Dieu fort et vivant. (Ps. XLI.)

manière que l'Église ; II l'entend, soit de la paresse que Bossuet appelle avec raison « le plus grand aiguillon du vice », soit d'une certaine tranquillité du fond produite par l'excès du mal et par une pourriture invétérée. Tout est de poids chez les écrivains de génie, et rien n'y sonne creux.

La prière, qui vient après ce beau commandement à notre âme de s'aller perdre en Dieu pour y jouir du vrai repos, respire des deux côtés, ici dans le cloître, là parmi le monde, l'amour de Dieu le plus embrasé et du caractère mystique le meilleur et le plus constamment raisonnable. Partout dans cette prière de nos deux chrétiens le faux repos que le monde procure à ses amants, ou plutôt à ses esclaves, est opposé à la vraie paix que l'on goûte en Dieu; si bien que ni l'un ni l'autre de nos deux contemplatifs ne perd pas terre, quoique s'envolant aux cieux des cieux, et n'a l'air d'un transfiguré qui fuit ou qui éblouit nos regards. Il y a en effet la bonne et la mauvaise extase; il y a la folie des visions, et la bonne adoration dont l'objet. Dieu, n'excède la religion et la métaphysique d'aucun de nous. Voilà bien, j'imagine, le Dieu de tout le monde, de ceux qui ont les yeux de l'aigle pour le voir en sa pure essence autant qu'il souffre d'être vu de ces bas lieux, et de ceux qui le voient à travers ses œuvres faites pour tous les yeux, qui se remplissent des preuves extérieures de sa providence et de sa bonté, et qui se sentent, en dépit du moi humain si entier, vivre et subsister par lui. Donc aimer plus que tout Celui de qui l'on tient tout n'est pas une illusion non plus qu'une inspiration chimérique de notre âme. Celle-ci est de qualité et de force à se passionner, ce n'est pas trop dire, pour l'auteur de son être, et à tirer vers lui de tout l'élan de son amour, non pour être à lui substance à substance, Dieu en Dieu (les fous du mysticisme n'ont-ils pas imaginé ces énormités spirituelles?) mais pour aimer librement, et autant qu'il est en elle, l'objet aimable par excellence, celui qui Ta

créée spirituelle et immoriclle, le seul duquel elle attend tout aux siècles des siècles. Aussi quels ne sont pas ses transports, quand elle se met à le prier de tout son fond f Da mihi, dulcissime et amantissime Jesii, in te super omnem creaturam requiescere, super omnem salutem et pulcliritudinem, super omnem gloriam et honorew, super omnem potentiam et dignitatem, super omnem scienliam et subtilitatem, super omnes divitias et artes, super omnem lœtitiam et exultationem, super omnem famam et laudem, super omnem snavitalem et consolationem, super omnem spem et promissionem, super omne meritum et desiderium (1).

Fais donc, aimable auteur de toute la nature,

Qu'en toi je trouve plus qu'en toute créature,

Plus qu'au plus long bonlieurde la pleine santé.

Plus qu'aux plus vifs attraits dont charme la beauté,

Plus qu'au plus noble éclat de l'honneur le plus rare.

Plus qu't'n tout le brillant dont la gloire se pare.

Plus qu'en toute puissance, et pins qu'au plus haut rang '

Où puissent élever les charges et le sang,

Plus qu'en toute science, et plus qu'en toute adresse.

Plus que dans tous les arts, plus qu'en toute richesse.

Plus qu'en toute joie et les ravissements

Que puissent prodiguer de pleins contentements,

Plus qu'en toute louange et toute renommée.

Qu'en toute leur illustre et pompeuse fumée,

Qu'en toutes les douceurs des consolations.

Qui soulagent un cœur dans ses afflictions.

Seigneur, puisqu'en toi seul ce vrai repos habite,

Fais-le moi prendre en toi par-dessus tout mérite,

Par-dessus quoi que fasse espérer de plaisir

La plus douce promesse ou le plus cher désir.

(1) Faite~, dou.\ Jésus, très aimable Jésus, que je me repose en vous plus qu'en toutes les créatures, plus que daus la sauté et ilaus la beauté, plus que dans la cioire et daus l'honneur, plus que dans la puissance et dans les di;.'uilés, plus que dans la science et dans l'habileté; plus que dans les ricliesi-eï et dans les arls, plus que dans les plaisirs et dans les divertissements, plus que dans la réputation et ilans les iouanpes, plus que dans les douceurs et les consolations, plus que dans les espérances et dans les prouiesses, plus que daus le mérite et daus \ps bons désirs. L'/mtf. deJ.-C-, liv. 111, cli. xxi.

4o6 LES DEUX IMITATIONS DE JÉSUS-CHRIST

Super omnia doua cl mimera qiiœ pôles dare cl infimdere, super omne gaudium et jnbilalionem, qiiam potesl mens capere et sentire (1).

Deniqiie super angelos et archangelos et super omnetn exercitum cœli : super omnia visihilia et invisibilia, et super quod lu, Deus meus, non es (2).

Par-dessus tous les dons que ta main libérale Pour enrichir une âme abondamment ét^le. Par-dessus tout l'excès des plus dignes transports Dont soit capable un cœur rempli de ces trésors, Par-dessus les secours que lui prêtent les anges, Par-dessus le soutien qu'il reçoit des archanges, Par-dessus tout le gros des saintes légions. Qui de ton grand palais peuplent les régions, Par-dessus tout enfin ce que lu rends visible, Par-dessus ce qui resle aux yeux imperceptible. Et, pour dire en un mot tout ce que je conçoi, Par-dessus, ô mon Dieu, tout ce qui n'est point toi.

C'est le plein repos dans l'amour, non pas dans l'amour absolument exclusif de tout ce qui n'est pas Dieu, et qui va à replonger tout le reste dans un néant inintelligible, tout le reste, excepté lui amour et Dieu duquel il a fait son égal par voie d'absorption insensée et impie. Le vrai et saint amour qui parle ici laisse à leur place et en leur rang toutes les créations de Dieu à commencer par le

(1) l^lus que dans les bienfaits et dans les grâces que nous pouvons recevoir de voire main libérale ; plus que dans les réjouissances et dans les satisfactions dont l'âme est capable, et enfin plus que dans les Aupes, et dans les Archanges, et dans toute l'année céleste, plus que dai:s toutes les choses visibles et invisibles et plus que dans tout ce qui n'est pas vous, mou Dieu! Id., id. C2) C'est lors entièrement en Dieu qu'il se repose,

Eu Dieu sa confiance et son unique appui. En Dieu qu'il voit partout, en soi-même, en autrui. En Dieu qui pour son âme e?t tout en toute chose. Où qu'il foil, quoiqu'il fasse, il redoute, il chérit Cet Être universel a qui rien ne périt, Et dans qui tout conserve une immortelle vie, Qui ne connaît jamais diversité de temps. Et dont la voix sitôt de l'effet est suivie Que dire et faire en lui ne sont point deux instants. [L'Imit. de J. C, liv. I, ch. xxv.)

COMPARÉES DANS LEURS PARllFS PR^CIPALES. 457

Ciron et à finir par l'ArcliaDge, tout le visible (\n\ tombe sous ses regards et dont est fait cet univers, tout l'invisible qui est par Dieu et au-dessous de Dieu,

Par-dessus ce qui reste aux yeux imperceptible

tout, y compris les saintes légions de ces purs esprits, de ces Chérubins qui se voilent la face de leurs ailes pour adorer le Très-Haut. Rien n'est anéanti, même pour la plus grande gloire du Dieu un; rien n'est dérangé des choses visibles et invisibles, reram vifiibilium et inrisibilium par cette théologie toute raisonnable en ses sublimités, selon laquelle Dieu ne réabsorbe en lui aucune des œuvres sorties de ses mains, et animées par lui d'une vie spirituelle, ou matérielle et spirituelle tout ensemble. Elle maintient Dieu à la cime, et tout le reste infiniment audessous par une sorte de dégradation hiérarchique. Cela fait, et le principal intégralement réservé, l'amour se peut bien exalter dès cette vie, jusqu'à se ramasser en Dieu seul pour s'y établir en joie et en repos (1), sanctorum requies, nous dit la Liturgie catholique ; et nous pouvons y tendre dés ce monde, sans pour cela extravaguer, et sans nous proclamer consubstanliels à Dieu, comme le Fils le dit de soi par rapport à son Père.

Et pour dire en un mot tout ce que je conçoi, Par-dessus, ô mon Dieu, tout ce qui n'est point toi (2).

Le sitrsmn corda se soutient des deux parts à des hauteurs égales dans l'empire des cieux; il n'y a qu'à nous y laisser ravir. A ce point l'enthousiasme séraphique, l'ontologie sacrée se sent à l'aise pour ce qui est de définir la suprême essence, et d^'accumuler les raisons que nous avons d'aimer Dieu par dessus toutes choses. Soyons tout attentifs à cette ravissante théologie, si forte en ses nii-

(1) Le repos des saints.

(i) Voir Bossuet. Les Etats d'oraison.

4S8 LES DEUX IMITATFONS DE JÉSDS-CHRTST

sons, d'un démonstratif si nourri et si convaincant, et si plein de suavité.

On a dit avec raison que nul n'a parlé de Dieu comme l'a fait Bossuet. C'est que Bossuet, outre son génie de théologien révélateur, ne manquait pas de maître en la divine science sur qui se régler. Il n'y a pasdedifférencede temps entre les croyants de la même communion. Legrand Corneille et le grand Bossuet sont les frères en la foi catholique du Saint de Vlmitalio Christi,

Quia ht, Domine Deus meus, super omnia optimus es : tu sohis altissimus et gloriosissi7uus super omnia ; in quo cuncta bona simul et perfecta simt, et semper fnerunt et erunt (1).

Tu solus puîcherrimus et amantissimus : tu sohis nohilissimus et gloriosissimus super omnia : in quo cuncta hona simul et perfecla sunt, et semper fuerunt et erunt.

Atque ideo minus est et insufficiens quidquid prœter te ipsum mihi donas, aut de te ipso révélas vel promittis, te nonviso, vec plané adepto.

Quoniam quidem non potest cor meum veraciler requiescere, non totaliter contentari, nisi in te requiescat, et omnia dona omnem que creaturam transcendât.

Car lu possèdes seul en un degré suprême La bonté, la grandeur et la puissance même.

(I) Parce que vous êtes infiniment meilleur que toutes choses, mon Seigneur et mon Dieu ; vous êtes seul très haut, seul très puisnaul, seul très parfait et seul suffisant à tout, seul très doux et seul capable de donner de véritables consolations, seul très beau et très aimable, seul très noble et seul rempli de ploire au-dessus de toutes clioses, dans qui tous les biens ensemble se trouvent, se sont toujours trouvés et se trouveront toujours parfaitement. Ainsi, tout ce que vous me donnez, hormis vous ou que vous me révélez de vous, ou que vous me promettez, est très peu et ne me suffit pas, si je ne vous vois et si je ne vous possède entièrement; parce que mon cœur ne peut jouir d'un véritable repos ni être pleinement content, s'il ne repose en vous, ou s'il n'est pas élevé au-dessus de tous les dons et de toutes les créatures, id , id.

Toi seul suffis i lout, toi seul en toi contiens

l/immense plénitude où sont tous les vrais biens;

Toi seul as les douceurs après qui l'àine vole,

Toi seul as dans ses maux tout ce qui la console,

Toi seul as des beautés dignes de la charnier,

Toi seul es tout aimable et toi seul sais aimer;

Toi seul portes en toi ce noble et vaste abîme

Qui t'environne seul de gloire légitime;

Enfin c'est en toi seul que vont se réunir

Le passé, le présent avec tout l'avenir;

En toi qu'à tous moments s'assemblent et s'épurent

Tous les biens qui seront, et qui sont, et qui furent,

En toi que tous ensemble ils ont toujours été,

Qu'ils sont et qu'ils seront toute réternité.

Ainsi tous tes présents autres que toi-même

N'ont point de quoi suffire à cette âme qui t'aime ;

A moins que de te voir, à moins que d'en jouir

Rien n'ofi're à ses désirs de quoi s'épanouir,

Quoiqu'assure à ses vœux ta parole fidèle,

Quoi que de tes grandeurs ta bonté lui révèle,

Elle n'y trouve point à se rassasier;

Quelque chose lui manque où tu n'es pas entier,

El mon cœur n'a jamais ni de repos sincère.

Ni par où pleinement se pouvoir satisfaire,

S'il ne repose en toi, si de tout autre don

Il ne fait pour l'aimer un solide abandon,

Si porté fortement à travers les nuages

Jusqu'au-dessus des airs et de tous tes ouvrages

l'ar les sacrés élans d'un zèle plein de foi.

Sur les pieds de ton trône il ne s'attache à toi.

Quelle force a l'esprit humain ! Dieu le surpasse infiniment ; il est tout troublé de ce mystère des mystères, de cet incompréhensible, de cet inaccessible, de cet inconnu, à le regarder par rapport à nos faibles moyens de connaître. Néanmoins il l'entend, et il ne se peut pas qu'il ne le confesse. Et non-seulement il entend Dieu, mais encore il a su en tout temps parler de Lui, de l'Absolu, spécifiquement et clairement; non qu'il puisse se vanter d'avoir jamais pénétré de sa plus fine pointe Dieu en sa pure et impénétrable essence ; mais il l'a toujours atteint de la

iOO LES DEUX IMITATIONS DE JKSUS-CHRIST

seule manière dont il se laisse atteindre, à savoir, dans ses attributs ; ce que Bossuet disait avec tant de force aux contemplatifs outrés de son temps et à ceux d'avant, qui prétendaient à la claire vue dès ce monde, et avant d'être sortis de ce corps pesant et ténébreux. Ces attributs de la Divinité, l'Intelligence, la Toute-Puissance, la toute Bonté, et le meilleur comme le plus nécessaire à l'homme, la I\Jiséricorde, ont moins parlé à l'esprit des grands métaphysiciens de la Grèce, à un Platon, à un Aristote que l'Etre en lui-même, sa quiddité abstraite, et l'Idée sans second (1) « de la pensée qui se pense ». Ils étaient quelques-uns dans cette Grèce, pleine d'esprit et merveilleumenl douée, à entendre le divin et à en disserter avec cette subtilité supérieure. Combien peu se piquaient de pouvoir les suivre sur ces hauteurs à perte de vue de l'ontologie dogmatique t C'est qu'ils s'attachaient plus à l'être de Dieu qu'à ses attributs, « à la pensée qui se pense » qu'au Dieu dont la Providence toute agissante et l'indéfectible Justice tombent en qualité de notions communes dans l'entendement humain. Le Christ, Dieu fait chair, est venu qui a représenté en sa personne tous les attributs du Père invisible, et qui par eux l'a rapproché de nous et nous de lui, parlant plus à notre humanité malade et affamée de soulagement qu'à notre esprit, affamé lui aussi, mais de science et de vérités primordiales dont la possession et pleine jouissance lui sont différées jusqu'au jour des clartés éternelles.

De la même manière que le Christ, en vulgarisant les attributs divins, a comblé les immenses intervalles qu'il y a entre Dieu et l'esprit humain et qui tiennent celui-ci à distance ; de la même manière il nous a fait voir en sa personne, étant un avec son Père, l'objet le plus intelligible à notre religion, le plus s'approchant de nous, et le plus aimable qui puisse être. Celan'emporte-t-il pas Tacle

(1) NoTjl'.a. VOYldcWÇ.

COMPARÉES DANS I.KUKS PARTIES PRINCIPALES. i61

d'adoration tendre et passionnée que voici, et dont pas une parole ne s'évapore en un mysticisme fuligineux.

0 midilcclissime sponse Jesu,amator purissime, dominator universœ creatnrœ, qiiis mihi det pennas vcrœ libevtatis ad volandum et pausandnm in te ? (1)

Quandô ad plcntun dabitur milii vacare et videre 'quàiii siiavis es, Domine Deus meus.

Adorable Jésus, cher époux de mon âme,

Qui dans la pureté fais luire tant de flamme,

Souverain éternel, et de tous les humains,

Et de tout ce qu'ont fait et ta voix et les mains.

Qui pourra me donner ces ailes triomphantes

Que d'un cœur vraiment libre ont les ardeurs ferventes,

Afin que hors des fers de ce triste séjour,

Je vole dans ton sein pour y languir d'amour?

Quand pourrai-je. Seigneur, bannir toute autre idée.

Et l'âme, toute en toi, de toi seul possédée,

T'embrasser à mon aise, et goûter à loisir

Combien ta vue est douce au pur et saint désir ?

Où Jésus, l'Homme Dieu, est nommé le Fils du Père et adoré par un acte de foi aussi explicite il n'y a plus lieu aux égarements mystiques, et à croire que l'âme, toute enfermée dans le corps, puisse on ne sait par quel transport extravagant s'unir substance à substance au Dieu un, à l'Etre absolu, au Père des esprits, au principe de toute pensée, au seul heureux, et qui se complaît dans sa félicité et sa gloire, h -/.joe-. y^^wv, a dit de lui Homère. Où le médiateur intervient, l'âme n'a plus de ces audaces

(Ij Jésus, mon cher époux, amant très pur, Seigneur universel de tout ce qui est créé « qui est-ce qui me donnera les ailes » d'une véritable liberté pour m'élever à vous et m'y arrêter? Quand me sera-l-il permis de vous voir librement et de goûter i)arf.iitement combien voud i';tes doux, mon Seigneur et mon Dieu? Id.. ul. Ps. LiV. 7.

qui l'induisent à croire qu'elle est la mên:ie, esprit pour esprit, que Dieu, et qu'une absorption pleine et consommée en son-Créateur et « Souverain éternel » lui est chose facile. Avec ce médiateur et par lui seulement elle monte au plus haut qu'elle peut vers Dieu le Père, y étant portée par un amour humble, délibéré et fervent, et ne doutant pas pour cela de l'état de dépendance dans lequel elle a été créée, non plus que de sa condition de pécheresse ici bas inguérissable.

Telle est bien la doctrine de l'amour chez nos deux auteurs, de l'amour qui se sait faible et insuffisant eu égard à son objet, qui demande à Dieu aide et comme une secousse à se soulever de terre jusqu'à lui, non pas instantanément, mais de degrés en degrés, par le moyen puissant et doux de l'IIomme-Dieu, Notre-Seigneur Jésus-Christ, sans lequel nulle âme, si parfaitement épurée qu'elle soit, ne peut percer par la pensée jusqu'à l'Essence de Dieu. A vrai dire, cet amour, pour ardent qu'il soit, connaît que sa flamme ne peut aller si haut et égaler celle des Séraphins « qui se font, dit Bossuet, une couverture de leurs ailes » de peur d'être consumés par la face du Très Haut. Il n'a ici-bas de vie que pour sentir sa pesanteur originelle et ses langueurs terrestres.

Fiat mihi. Domine,^ possibile pcr gratiam, qiiod mihi impossihile videtu?' per naturam (1).

Donne-moi donc ta grâce et par elle, Seigneur,

Fais pouvoir à ta créature Ce qui semble impossible à la morne langueur

Où l'ensevelit la nature.

Cet amour n'est jamais recueilli assez pour ne plus 0 faire au dehors d'imprudente saillie j> (id). Il ne sait pas s'oublier dans les troubles et les tiraillements des sens ; il est toujours à la terre par des restes de conçu-

Seigneur, que votre grâce me rende possible ce qui me paraît nalurellcmeut impossible. L'Imil. deJ.-C , liv. III, ch, xix.

piscence. Gomment ne se servirait-il plus « d'yeux, de langue, ni d'oreilles » (id) dans ce corps que les plus saints parmi les saints, les plus mortifiés parmi les mortifiés, n'ont jamais fini d'exténuer et de rendre insensible aux objets extérieurs, aux plus admirables de cet univers, Dieu ayant fait ces objets pour être regardés? Il ne peut qu'aspirer, attendant le jour de la Vision béalifique, à entrer dans l'Essence de Dieu; mais c'est là tout; et ce n'est rien de plus que Facte d'espérance qui nous est recommandé à nous tous de la Communion catholique, aux plus doctes et aux plus ignorants, à ceux du cloître comme à ceux du siècle. Cet amour, duquel tout homme est capable, reste donc ici-bas une manière d'aspirer incessamment à Dieu, et non pas d'entrer en possession du plus aimable des objets, encore moins de s'absorber d'emblée dans TEssence de Dieu par une mystagogie effrénée qui commence par mettre de côté notre Médiateur. Rien de semblable dans cette prière, toute emportée qu'elle est vers Dieu. C'est le Médiateur qui en règle l'essor, et qui la fait s'arrêter là où elle doit s'arrêter, à l'Incompréhensible, à l'Incommunicable.

Quandô ad plénum me recolligam in le, ut prœ amore tno non senliam me, sed te sohim siiprà omnem sensum et niodiim, in modo non omnibus noto (1).

Quand poufrai-je, Seigneur, bannir toute autre idée, Et, l'àme toute en toi, de toi seul possédée, T'em brasser à mon aise, et goûter à loisir Combien la vue est douce au pur et saint désir.

Corneille, on va le voir, n'est pas aussi maître que le moine de son enthousiasme pieux et de ses spirituels désirs. 11 ne se croit pas si peu théologien que les sublimités les plus divines de la science de l'Être soient pour

(1) Quand serai-je si parfaitement recueilli en vous, que votre amoir nie fasie oublier iiioi-uiêiiie et que jo vous connaisse seul mieux que tout et d'uuo manière inconnue a tout le monde? M.,iU.Liv. 111, ch. xxi. L'Imit. de J.-C.

46i LES DKUX IMITATIONS DE JÉSUS-CHKIST

l'effrayer ou le déconcerter. L'inspiration poétique fait qu'il s'y dilate et qu'il surabonde en conceptions expresses de l'Invisible et de l'Incompréhensible ; non pas qu'il enchérisse sur l'illuminisme humble, révérencieux et tremblant du cloître, et sur les visions intérieures de ces âmes consommées dans l'adoration ; il ne dira rien de plus fort, rien de plus haut, de plus épuré que ce « suprà omnem sensum et modum, in modo non omnibus noto : mais il dira les mêmes choses d'une foi renforcée de génie, à laquelle les paroles enflammées ne manqueront pas, si ce n'est à ce point où les langues humaines, ayant fait l'effort d'exprimer tout l'Etre de Dieu, s'arrêtent par indigence ot faute de termes exacts et, comme parle la théologie, équipollents.

Certes dans les vers qu'on va lire Corneille ne s'est point fait un jeu de développer ce qui est d'une concision théologale si excellente en ce latin sans apprêt du cloître : nul doute que ce grand chrétien ne se soit reployé sur luimême pour s'exciter à Toraison la plus intérieure dont l'esprit soit capable, et la plus approchante de l'Essence incompréhensible, du souverain Bien. Les Saints, qui se sont perdus en Dieu par la contemplation extatique, par celle de la bonne sorte, d'où les attributs divins ne sont pas exclus, ont-ils donc tenu leur âme plus maîtresse d'elle-même en ses angéliques transports que ne le fait ici Corneille? Et peut-on analyser soi-même et convertir en un français et plus délié et plus lumineux les conceptions les plus transcendantes de l'esprit humain? Un homme, tout au combat de la vie, assailli à sa droite et à sa gauche par « les escadrons ennemis » pour parler sa langue, amoureux de la gloire et de tout ce qui charme ici-bas et trouble les sens, ayant gardé jusque dans le vieil âge un cœur de vingt ans, un tel homme tomber aux derniers anéantissements du moi humain devant Dieu, et tirer vers lui de toute la force des spirituels désirs, et cela sans ombre de folie ou de galimathias mystique, n'est-ce pas là un effet

dé la foi bien étounant à cause de sa concomitance avec le génie, et la preuve non contestable de l'originalilé de Corneille dans la métaphysique religieuse ? Voyez ce que devient, passant par cette grande imagination, le siiprà omnem sensam et modunt de l'original latin.

Quand verrai-je cette àme en toi bien recueillie, Sans plus faire au dehors d'imprudente saillie, S'oublier elle-même à force de l'aimer, Sensible pour toi seul, en toi se transformer, Ne se plus servir d'yeux, de langue, ni d'oreilles Que pour voir, pour chanter, pour ouïr tes merveilles. Et par ces doux transports que tu rends tout puissants Passer toute mesure et tout effort des sens. S'unir pleinement aux grandeurs de ton être D'une façon qu'à tous tu ne fais pas connaître?

Il semble que portée sur les ailes d'un Corneille la contemplation spirituelle doive excéder toute mesure, et se prendre, comme l'ont osé les fous du mysticisme, à l'essence elle-même de Dieu, et traiter avec elle d'égale à égale; il n'en est rien; et tout aboutit dans cette prière du plus intérieur de l'àme au véhément désir qu'ont les saints de voir Dieu, une fois qu'ils seront» hors des liens», et de le voir en la manière qu'il lui plaira de se révéler à ses élus. Corneille n'a forcé ni excédé le texte latin; il n'a fait qu'illuminer davantage et par des traits de feu ces profondeurs spirituelles sur lesquelles la vue des Saints eux-mêmes demeure penchée et comme étourdie par l'abîme.

Et, pour laisser chaque chose en son rang dans ce parallèle, combien j'aurais à revenir sur ce latin d'une hauteur et d'une splendeur théologales accomplies, et que notre Corneille s'est employé de tout son génie à égaler et à maintenir en ses précisions dogmatiques?

J'ai touché quelque peu à ce latin tout chrétien de Vlmitatio Chrisll dans une Étude que le Correspondant

a publiée, et qui n'a point déplu aux lecteurs de celte Revue (1).

Mais que ne reste-t-il pas à dire de cette latinité sacrosainte, mise en regard de la langue de Corneille, et transformée en un français d'une telle trempe? Relevons donc ici, où il s'agit de Dieu, les termes les plus significatifs et les plus pleins de cet Être incompréhensible sur lequel nous n'avons de prise que par ses attributs. C'est le latin de l'Église catholique, le latin liturgique, dans lequel le commun des fidèles invoque Dieu et, en ne faisant que l'invoquer, raffirme, le définit et le démontre de la manière la plus simple, la plus probante, et le plus à la portée de l'entendement d'un chacun. Depuis que le Christ nous a appris h prier, et qu'il a dénoué nos langues comme il convenait de faire pour des enfants auxquels on enseigne à prononcer le nom de leur Père, qui est au Ciel (Pater noster, qui es in cœlis), nous sommes tous devenus des théologiens d'une science suffisante, que dis-je, de grands théologiens, sans le savoir. La femmelette la plus ignorante qui dit son « Notre Père » a des sublimités d'oraison que sa foi porte à défaut de son pauvre esprit. Les plus lettrés d'entre nous et les plus rompus à la syllogistique, s'ils descendent quelquefois à prier Dieu dans ses sanctuaires, ne disent rien de plus haut de lui que ces femmelettes, n'affirment pas moins qu'elles ni à un moindre degré chacun des attributs divins. Nos communes oraisons, les latines aussi bien que les françaises, redisent toutes ces qualités superlatives de Dieu le Père. Tii soiits super omnia opîimiis, sohisaJtissimtis, soluspotentissimus, sokis siifjîcientissimus el plenissimtis, soins suavlssinms et solaciosissimus. Tu sohis pidcherrimus et amantissimiis; Tu solus nohilissimtis et gloriosissimus super omnia,

Les beaux esprits, les ignorants, les rustiques, tous

(1) En la rééditant aujourd'hui en tète de ce parallèle des deux Imitations de Jésiis-Chrisl nous ne faisons que la uialulenir à sa place.

COMPAREES DANS LE[mS PARTIES PR^CIPALES. 467

pensent, tous allirment de Dieu les mêmes choses; tous s'éi)uisent à trouver des termes qui ne soient pas trop audessous de rÊlre-Souverain. Cela se voit surtout dans ce latin du cloître par reflorl ingénu et transcendant qu'y fait notre Saint pour nommer Dieu comme il veut être nommé, dût la langue de Cicéron cire viciée par de sublimes barbarismes. Ce sont justement ces naïfs barbarismes qui soutiennent le plus de substance ihéologique. Su/fkiennssimiis et solaciosissimus ne le prouvent-ils pas de reste? Un enfant, mis au latin depuis peu, commettrait de tels barbarismes. Et le Maître en Jésus-Clirist de Vlmilatio Christi qu'est-il autre ou de plus par rapport à l'incompréliensibililé de Dieu qu'un enfant qui balbutie, comme il le peut, les qualités supcrexcellentes du Très^ Haut, forgeant des termes qui soient de force à contenter sa religion tendre et enthousiaste, totaliler contentari, comme il le dit bonnement et sans plus se soucier du thésaurus eleg antiarum latinaruml Savez-vous quelque chose de plus doux à l'oreille et à l'àme que cet ad volandum et pausandum in te, qui n'a rien du tout de cicéronien? Les dévots peintres ou les imagers du moyen âge n'ont pas décrit plus au vrai et avec une plus sainte réalité la colombe mystique du baptême du Christ par saint .Jean, au moment où la troisième personne de la Sainte-Trinité s'en vient voletant au-dessus de la tête du Fils et amoureusement s'y repose.

Ce latin de Vlmilatio Christi (il en est de même de celui de nos Offices catholiques) est d'autant plus original qu'il est plus théologal. Il tire tout son suc des saintes Écritures, et principalement de l'Évangile. Il est nouveau de la nouveauté de la Révélation : et ce qui le prouve, c'est qu'il se fait anli-cicéronien et quasi barbare; c'est qu'il est forcé à cela par l'original divin des idées et de la métaphysique chrétiennes, et que (1) ceux-là sont bien

(1) Dante a n.réé sa laupue, celle de sou Paradis, de son Purgatoire et lie sou Enfer.

obligés de créer leur langue desquels le génie a eu des ailes pour voler jusqu'à Dieu, et pour nous expliquer les perfections de l'Être-Souverain de la manière la plus intelligible à nos petits entendements. Tout est de génie dans les choses théologales; tout est d'un transcendant qui veut être exprimé par des termes spécifiques ou approchants. Tout y est d'un abstrait sublime et néanmoins concevable à des esprits chrétiens recueillis en Dieu et nourris dans la croyance qu'il existe et que rien n'existe plus ni autant que lui. Que la science de Dieu procède par une argumentation savante, qu'elle soit d'intuition naïve et en quelque sorte primesautière, elle se crée dans l'un et l'autre cas une langue qui dira bien ce qui se peut dire de Dieu; et je ne pense pas être hors du vrai en assignant le premier rang, dans la science sacrée, au discours sans effort de VlmUatio Chrisli, à ces cordiales Élévations qui nous font nous entretenir, presque de bouche à bouche, avec Dieu, comme l'ayant tout proche de nous, quoi de plus? comme l'ayant en nous. Et ce petit latin n'est-il pas la prière chrétienne elle-même toute formulée pour les doctes et pour les ignorants, la prière dérivée de sa source, du Pater noslei\ l'eau vive dérivée de l'eau vive, en un mot, la parole intérieure qui est en nous, et que nul ne peut faire taire ?

Il ne se peut pas qu'il ne s'établisse entre une âme chrétienne, éprise des perfections de Dieu, par lesquelles elle monte à lui comme de degrés en degrés, et le Médiateur, Notre-Seigneur Jésus-Christ, un dialogue intérieur tout enflammé d'amour, d'un amour aussi raisonnable qu'il est abandonné. C'est par ce dialogue que se termine ce magnifique chapitre XXI ; et il semble que ces deux âmes, l'une et l'autre ravies du plus beau des objets de la pensée, chantent à l'unisson la gloire de l'Invisible Tri-

nité : non que par un eiïort mystique insensé elles tâchent à se dégager des liens de la chair et de cette prison du corps; au contraire, leur plus grande peine est de sentir qu'elles ne peuvent se tirer « de cette prison mortelle » (Corneille). Et c'est de cola qu'elles se plaignent, faisant la comparaison de leur captivité et de la bienheureuse liberté dont jouissent les âmes au séjour de la lumière et de la paix. Il y a loin de ces aspirations à la claire vue humbles et ardentes à la possession anticipée de Dieu par l'identification substantielle et immédiate. Il y a tout l'abîme qui sépare le créé de l'incréé, le contingent de l'éternel, les deux substances, le corps et l'âme, ici-bas comme indistinctes, et le Dieu tout esprit. Ceux de l'exil ne sont pas encore dans la patrie; ils ne font que la voir de loin et naviguer, toutes voiles tendues, vers ces fortunés rivages.

Espère, endure, attends.

— Moveat te suspirium nieiim, et desolatio multiplex in terra (1).

Laisse-toi donc toucher, Seigneur, à mes soupirs ; Laisse-toi donc toucher. Seigneur, aux déphusirs Qui de tous les côtés tyrannisent la terre, En cent et cent façons nie déclarent la guerre.

Ah, ce desolatio multiplex in terra ne nous est pas rendu en notre langue I Qu'est-ce que « ces déplaisirs » au lieu et place de nos innombrables désolations d'ici-bas? Corneille nous fait à peine tremper nos lèvres dans ce torrent de nos amertumes.

— 0 Jesu, splendor œternœgloriœ, solamen percgrinantis animœ, apud te est os meum sine voce, et silentiuiii meum loquitur tibi (2).

Ineffable splendeur de la gloire élernelle, Consolateur de l'âme en sa prison mortelle...

(I) Soyez touché de mes soupirs et de toutes les différentes afflictions qui iii'arrivenl sur lîi lurre. M., id.

(2; 0 Jésus, splenilour de la ploire éternelle, consolaleur de l'inné éparée, rua bouche est sans parole devant vous, et mon silence vous parle. Id., id.

Ces deux âmes, touchées du bon amour de Dieu, de l'amour qui soui)ire après son objet, et qui ne s'en fait pas dès ce monde le possesseur inerte et passif, ne se répondent-elles pas l'une à l'autre dans ce cantique passionné? Laquelle des deux pousse au Ciel les plus doux soupirs? On est en peine de le dire, tant sont pareils leurs transports I Tant leurs supplications au Médiateur Tout- Puissant partent du même fond de misère adamique et ressentent les langueurs de l'exil ! Et, néanmoins, nous ne pouvons rien changer à l'ordre des temps, ni faire que la foi du moyen âge ne soit pas par excellence la foi nue, la foi sans littérature, sine litteraturâ (David), sans ornements du génie ou de la rhétorique, la foi qui voit presque à plein dans ce qu'elle espère, qui déjà le tient et s'y repose. De là cette manière, unique au monde, de parler à Dieu, qui est comme articulée à nos oreilles en ce latin de rimitatio Christi, et qui nous ravit par une sorte de mélodie mentale. D'où vient qu'on ne s'en lasse pas, que l'on ne s'en ennuie pas, sinon parce que nous sommes faits au dedans ainsi que ce beau livre, ce second Évangile, nous le dit sans aucune finesse métaphysique, et parce que tous, même ceux qui s'en défendent comme d'une momerie, nous donnons cours à celte prière intérieure de l'homme, de la plus indigente des créatures I Disons tout en un seul mot : Vhnilatio Christi, c'est, avec les psaumes de David, et après eux, la prière elle-même, formulée pour tous; c'est l'oraison universelle, parliculièreDient exquise pour les Latinistes. Oui, il ne se peut pas que nous ne lui donnions partout la préférence sur Corneille. Mais aux endroits, et combien il y a de ces endroits-là I où le poète a le souffle sacré et où sa foi est sœur de la foi du saint, les différences s'évanouissent, le plus ou le moins de vérité et d'éloquence n'est plus guère saisissable; et nos deux exilés s'envolent ensemble au pays des réalités éternelles.

COMPARÉES DANS LEURS PARTIES PRINCIPALES. 47t

En ce pèlerinage où le céleste amour.

Lui montrant son pays la presse de retour.

Ici le poète a la partie belle; tout son Polyeucte lui revient en l'esprit et il nous redit avec une suavité nou-' velle a ces adorables idées » qui ravissent le martyr allant au supplice, et qui ouvraient les portes des cieux à cette âme exilée, peregrinantis animœ. Corneille n"a-t-il pas rendu et surpassé en douceur et profondeur mystique ce peregrinantis animœ ?

La métaphysique d'école serait mal venue à faire la difficile sur le bon mysticisme, j'entends sur le mysticisme raisonnable et maître de ses transports. Voilà-t-il pas que Corneille, le poète des passions et des catastrophes du théâtre, se mêle de la redresser à cet égard. Que la métaphysique me démontre, et elle est là dessus d'une grande force, la spiritualité de mon âme, ce m'est certes un intérêt capital; cela emporte le tout de ma destinée; et à la rigueur je pourrais dormir tranquille sur cet oreiller fait de la plus fine fleur des raisonnements et déductions humaines. Cela est d'un démonstratif touchant mon être spirituel auquel tant s'en faut que j'aie rien à redire qu'au contraire j'y acquiesce en toute persuasion et contentement. Par là il est vrai que je sais ontologiquement la nature de mon âme et le principe de mes idées : mais je ne sais pas, si non de science révélée (1), d'où je viens, et où je retourne, pourquoi mon âme se tourmente cherchant ses origines plus haut et encore au delà des percées luininenses de la métaphysique; pourquoi elle a souvenance d'un état primitif et meilleur que n'est celui-ci, d'une innocence gâtée en sa fleur, d'une félicité perdue ; pourquoi, pensant à Dieu, quand il lui arrive de penser à Dieu, ses concei)lions les plus fortes de ce côté-là et les plus épurées tombent toujours au-dessous de sa faculté de

(1) Homo svpirba putredo. (Saint Aiipustin.) L'hoiume est une pourriture orgueilleuse.

concevoir ; pourquoi elle traîne plutôt qu'elle ne porte le corps qu'elle habite ; pourquoi elle s'ennuie ici-bas, quand elle ne s'agite pas dans les passions et dans les souffrances ; pourquoi cette horreur persistante de la mort, quand tout en elle lui crie que la mort n^est point faite pour les substances spirituelles. Eh! c'est que l'homme, a dit l'un de nos grands poètes chrétiens :

L'homme est un Dieu tombé qui se souvient des deux!

Et notre Corneille bien avant lui, et du même fond des croyances chrétiennes :

En ce pèlerinage où le céleste amour

Lui montrant son pays la presse de retour.

Notre âme n'est pas qu'espérante : Corneille en savait d'elle davantage par ce génie théologique dont la lumière s'épanche sur toutes les pages de son Imitation de Jésus- Christ. Oui, notre âme est impatiente de retourner à Dieu, non pas certes de cette impatience naturelle de nos désirs humains et déréglés, mais d'une impatience qui languit après je ne sais quoi de parfait et d'éternel.

Et voici qu'un dialogue d'une mysticité suave et d'un familier plein d'amour s'établit entre le divin médiateur le Dieu iiomme et ces deux âmes languissantes. Elle l'on tant et tant invoqué, tant supplié dans leurs langueurs, qu'il est venu vers elles et comme à portée de la voix, parlant à elles avec sa bonté toute divine. C'est ainsi qu'au fort de ses peines et des assauts du malin saint Thérèse (elle nous dit cela si naturellement !) consultait son Jésus» et lui demandait ce qu'elle devait faire ; et lui de répondre en termes précis à son humble servante. Cela n'était pas d'une hallucinée, comme il estde modedele dire des saints.

mais d'une âme consommée en foieten amour, élevée par là jusqu'aux visions et qui voit et attend son bien-aimé. Chose unique entre les choses surnaturelles! La raison de sainte Thérèse ne lui manque jamais dans ses extases les plus ardentes, et « la tète ne lui grouille pas » (Molière. — Le Bourgeois gentilhomme.)

— Citons les plus beaux traits de ces deux plaintes à Jésus-Christ vraiment délicieuses.

Usqueqnô tardât venire Domimismeus?(i).

Combien dois-je encore attendre?

Jusques à quand tardes-tu, 0 Dieu tout bon, à descendre Dans mon courage abattu ?

Ve7}i, veni, quia sine te nulla erit lœta dies aut hora, quia tu lœtitia mea, et sine te vacua est mensa mea (2).

Ma joie en toi seul réside, Tu fais seul mes bons destins :

Et sans toi ma table est vide Dans la pompe des festins.

Miser sum et quodam modo imarceratus, et compedibus gravalus; donec luce prœsentiœ tuœ me reficias, ac libertati dones, vultumque amicabilem demonstres (3).

Sous les misères humaines, Infecté de leur poison, Et tout chargé de leurs chaînes Je languis comme en prison.

Jusqu'à ce que ta lumière Y répande sa clarté, Et que ta faveur entière, Me rende ma liberté.

(1) Jupques à quand, mon Seiimeur, différera-t-il de venir? Id., id.

(2) Venez, venez, car sans vous je ne saurais passer en joie un seul jour ni même une heure. Vous êtes ma joie et sans vous ma table est vide. Id., id.

(:?) J'; suis misérable et en quelque façon emprisonné, les fers aux ple<ls, jusqu'à ce que vous me consoliez par la lumière de votre présence, que vous me nielliez eu liberté, et que vous me fassiez voir votre aimable visage. Id., Jd.

47i LES DEUX IMITATIONS DE JÉSUS-CHRIST

Jusqu'à ce qu'après l'orage, La nuit faisant place au jour, Tu me monlres un visage^ Qui soit pour moi tout d'amour.

Et la prière d'aller à Jésus de plus en plus pressante, et jusqu'à l'importunité, qui est la manière en laquelle Dieu veut qu'on le prie :

A^ow reticeho, nec deprecari cessaho, doneo gratia tua revertalur, mihique tu intùs loquaris (1).

Tant que ma triste voix enfin mieux entendue, Tant que ta grâce enfin à mes soupirs rendue, Tu daignes, pour répondre à cette voix sans voix, D'un même accent me dire et redire cent fois...

« Cette voix sans voix » est-ce assez la prière du cœur, l'oraison mentale? Il n'est qu'un Corneille pour dire ainsi les choses en théologien et en poète : outre qu'il n'entre pas un grain d'illuminisme dans cette définition transcendante de la prière ; n'étant pas nécessaire que les lèvres articulent des paroles, quand le cœur est seul à prier. Et ejfudi in me animam meam, a dit le psalmiste. Il n'est pas non plus de traduction plus parfaite du Tibi silentiiim laus.

C'est pourquoi Jésus, comme éveillé par ce cri de foi et d'espérance, se hâte de répondre à ces deux âmes avides de l'écouter. Il le fait de sa voix la plus douce et la plus familière. Le ciel et la terre ont l'air de converser ensemble par le Médiateur Jésus-Christ. Tel est le miracle des dévotions ardentes; telles les vertus de communication immédiate et supra-sensible des âmes que dévore le pur amour, et auxquelles Dieu parle à sa manière, c'est à savoir, sans bruit de paroles humaines, sans forme discursive, par le seul esprit infus le plus au dedans de l'homme religieux. De ce qu'on n'a pas expérimenté cela soi-même, parce qu'on est à mille lieues de ces voies spi-

(1) Je ne me tairai point, et je ne cesserai de prier, jusqu'^ ce que votre grâce revienne et que vous me parliez intérieurement. Id., id.

rituelles des saints, il ne s'en suit pas que la chose soit au-dessus de la nature de l'esprit et de ses puissances psychologiques. Il n'y a do mauvais mysticisme que celui qui entreprend sur l'essence de Dieu, et qui va jusqu'à se prétendre consubstantiel à lui. Mais le mysticisme, ou la contemplation sim[)le, intense, et qui ne sait comment s'anéantir assez devant l'invisible, et qui ne se défait pour quoi que ce soit de l'acte de la prière expresse, est le bon mysticisme. 11 lasse les forces de l'Esprit humain ; il ne les tarit ni ne les épuise. Platon et Aristute n'ont-ils pas. à force d'abonder dans l'abstrait, touché aux confins de la métaphysique? Ce qu'ils ont fait par le moyen de la méditation philosophique le chrétien le fait plus aisément et plus excellemment par Toraison mentale, poussant à Dieu par son Christ, per Jesuiii Clirislum, ses élans les plus sublimes. Ecoutons la réponse de Jésus.

Eccc adsum; ecce ego ad te quia invocaslime.Ldcrymœ tiiœ et desiderium anhnœ tuœ, hiimiliatio tua et contritio cordis încUnaverunl me (1).

Me voici, je viens h Ion aide :

Je viens guérir les maux où lu m'as appelé, Et ma main secourable apporte le remède

Dont tu dois être consolé.

De mon trône j'ai vu tes larmes, J'ai vu de tes désirs l'amoureuse langueur , J'ai vu tes repentirs, tes douleurs, tes alarmes.

Et l'humilité de ion cœur.

J'ai voulu si peu me défendre De tout ce que leur vue attirait Je pilié, Que jusque dans ton sein il m'a plu de descendre

Par un pur excès d'amilié.

(1) « Me voilà, je viens à vous parce que vous m'avez appelé », vos larmes et le désir de votre Ame, voire humilité et la componction de voire cœur m'ont fait tourner de votre coté et m'ont coudait à voijs, Id.,td.

Effet admirable, ne disons pas, illusion de la prière ! La vraie oraison ne donne pas dans l'illusion : elle ne fait pas les apparitions miraculeuses qui l'éblouissent, non plus que le face à face avec Dieu. Elle n'en est que la cause occasionnelle. Et n'est-il pas d'expérience spirituelle, sans pour cela nous comparer aux Saints, que dans l'oraison commune et quotidienne notre âme se fait à elle-même la demande et la réponse, quand elle se plaint à Dieu de ses besoins, et quand, à force d'humilité et d'instances, elle se croit exaucée (1). Oportet orare et nunquam deficere, a dit saint Paul le grand expérimentateur de l'oraison mentale.

C'est cela que nous dépeignent, d'une manière qui tient du dramatique, les dernières paroles de ce divin dialogue.

Et Dixi, Domine, invocavi te, et desideram frtii te paratus omnia respuere propter te. Tu enim prior excitas ti me, ut quœrerem te (2).

A ces mots tout saisi d'un transport extatique, Ma joie et mon amour, te diront pour réplique :

Il est vrai, mes gémissements

Ont eu recours à ta clémence

Pour obtenir la jouissance

De tes sacrés embrassements.

Il est vrai tout mon cœur épris Du bonheur que tu lui proposes Veut bien pour loi de toutes choses Faire un illustre et saint mépris.

Mais tu m'excites le premier A rechercher ta main puissante, Et sans ta giàce prévenante, Je me plairais dans mon bourbier.

(1) 11 faut prier et ue jamais s'en lasser.

(2) J'ai dit : Seianeur, je vous ai appelé ; je vous ai invoqué, et j'ai désiré de jouir de vous. Je suis prêt à renoucer à tout pour l'amour de vous. C'est vous qui, le premier, m'avez excité à vous chercher. Id., id.

COMPAREES DAMS LEUUS PARTIES PUINCIPALES. 477

Je nie plairais dans mon bourbier !

Gela est-il ici pour la rime? Qui ferait celle injure à Corneille de le penser? C'est le chrétien du siècle qui se niellant bien au-dessous du saint de Vlmitatio Chrisli, son modèle inimitable, parle pour soi avec cet accent de contrition presque honteuse. Le saint est hors « du bourbier » ; le séculier lui ne s'en est pas encore tiré, ou il ne s'en est tiré qu'à demi. Voilà pourquoi il crie si fort du fond de cet abime des passions charnelles encore vivantes et bouillantes. Cela u'est-il pas plus prés de nous? que dis-je? cela u'est-il pas l'affaire de chacun de nous?

Dieu, le centre de l'éternel repos et de Tindéfeclible lumière, Dieu, l'objet incompréhensible et toujours attirant de la contemplation interne, Dieu en qui « l'union fruilive » (1) (Corneille, liv.III, ch. xxxvii) commence dés ici-bas pour les Saints en attendant qu'elle se consomme là haut, Dieu en son être unique, forme la conclusion de ce chapitre XXI% comme il en a été les prémisses. Après que le pur amour s'est agité, ainsi que nous l'avons vu, autour du plus aimable et du plus fuyant des objets, il en demeure là ; et, sans oser pousser plus haut son vol, il s'arrête en la contemplation des principaux attributs de Dieu, et il s'y repose. C'est ainsi que nos deux Imitations de Jésus-Christ ne sortent en aucun endroit d'une théologie raisonnable et saine, et dont le démonstratif le plus spirituel, le plus délié, le plus épuré, ne laisse pas detomber sous notre entendement, de parler à l'homme intérieur, d'échauffer et de remuer noire cœur. D'où l'on peut inférer ceci, que la bonne théologie, celle des maîtres, ne fait pas que nous exercer aux spirilualilés les plus transcendantes, mais qu'elle a un rapport immédiat avec

(1) Unio fruUiva. Imil. de J.-C.

la conduite et les mœurs d'un chrétien. Si l'idée d'un Dieu, témoin et juge en dernier ressort de nos sentiments et de nos actions, ne nous est pas de première nécessité pour vivre en honnêtes gens, qui fera cela? Quelque maître disert de philosophie, sans doute! Hélas, lui-même il ne croit pas beaucoup à une telle efficacité de sa parole; et nous donc encore moins.

Non enim est similis tihi in cunctis miirihiUbiis cœîi et terrœ (1).

Sîint opéra tua hona valdè, judicia ver a, et proinclenlià tiià reguntur universa-

Laus ergô tihi et gloria, ô Patrie sapientia: te laudet, te henedicat os meum, anima mea, et cuncta creata simuî.

Quoi qui charme sur terre ou l'oreille ou les yeux, Quoi que l'esprit lui-môme admire dans les deux. Ces miracles n'ont rien qui te soit comparable ; Tu demeures toi seul à toi-même semblable; Sur tout ce que tu fais ta haute majesté Grave l'impression de sa propre bonté; ï)ans tous tes jugements la vérité préside ; Ta seule Providence au monde sert de guide. Et son ordre éternel (|ui régit l'univers En lait, sans se changer, les changements divers. A toi gloire et louange^ ô divine sagesse ! Puisse jusqu'au tombeau mon cœur l'en avouer, Ê't tout être créé s'unir ^ te louer 1

•Quelle raison, après ce français-là, de marquer de la préférence pour le latin de Vlmilatio Christi, si ramassé ett sa propriété doctrinale, si bref en sa leltt^e, et qu'échauffe néanmoins un tendre et divin enthousiasme ? En cet endroit les deux théologiens ne sont qu'un même

(1) Tout ce qui est merveilleux dans le ciel et sur la terre « n'a rien qui vous resseoible. > « Toutes vos a?u\'Tes sont infiniment bonnes ; vos jupemeuts soûl véritables. » Et toutes choses soûl gouvernées par votre Providence.

Ou vous doit tout honneur et toute ploire, ô safre&sc du Pèrel Que ma boucbe, mou âuie et toutes les créatures vous louent et vous bénissent! Id., id.

COMPARKKS DANS LEURS PARTIL'S PRINCIPALES. 479

qu'elle le domine ? C'est la religion du grand Corneille; esprit, un même cœur, une même voix. Et cependant la poésie étale ici des avantages qui n'appartiennent qu'à elle, et des trésors qu'elle répand avec je ne sais quelle surabondance de piété et d'amour. La théologie de Corneille déborde, cela est évident, celle de notre Saint, mais elle la déborde [)ar les choses, et non par les mots : moins brève et moins resserrée dans le dogme que n'est le latin du sanctuaire, elle sedilale davantage par renlhousîasme et par les libertés de l'imaginalion. Et puis le poète ne peut pas ne pas faire taire ses sens, éteindre la lumière de ses yeux, et boucher ces oreilles à tout ce qui nous dénonce en cet univers visible les grandeurs et la présence de Dieu. (1) Cœli enarrant gloriam Dei.

Quoi qui charme sur terre ou roreille, ou les yeux...

Le Saint lient, pour ainsi parler, son Dieu sous la pointe de son esprit, etse conceuire en cette vision obscure, en ces saintes ténèbres. Le poète, remué ou charmé par tout ce qui a cours ici-bas, ne voit que rapports justes et harmonieux entre Dieu et les objets de ce monde, entre le Créateur et les créatures, et il jouit à la fois du visible et de l'invisible. L'un lui sert de degré pour monter à l'autre, et chacun des attributs divins, TÉtre en soi, la souveraine Bonté, la souveraine Justice, l'adorable Providence, reluit à son esprit transporté, et contente sa foi par des preuves palpables et spirituelles tout ensemble. N'est-ce pas ainsi que David raisonne de Dieu, et l'exalte de toutes les forces de son intelligence et de son cœur? N'est-ce pas ainsi qu'il le voit et le signale partout, dansles cieux, sur la terre, etdans les abîmes de la mer?N'estce pointeu ceci que consiste la vraie religion, celle qui nous prend par le sens et par l'esprit, celle qui tient sous ■elle tout l'homme, corps et âme, et qui le captive autant

(1) Le? cieux racontent la gloire de Dieu. Ps.

et nous en avons ici l'aveu et comme une confession expresse dans ce magnifique développement de la doctrine chrétienne.

Ces miracles n'ont rien qui te soit comparable; Tu demeures toi seul à toi-même semblable.

qui dit plus à mon intellect que le non est similis tibi de Vlmitatio Christi. En effet rien n'a été dit de plus fort sur Dieu en son essence, si ce n'est le « Ego sum qui sum » proféré par le Très-Haut lui-même aux oreilles de son serviteur Moïse. Il paraît bien que les grands poètes, nous parlant de l'Être des êtres, n'excèdent pas plus dans le discours que dans les choses. Ils se mettent au large, voilà tout, et à l'aise dans la science théologique ; ils achèvent d'élucider, de vulgariser, de communiquer à nos esprits l'incommunicable par la propriété et la splendeur des images. Ce sont de radieux théologiens à qui a des yeux pour voir, et des oreilles pour ouïr :

Sur tout ce que tu fais ta haute majesté Grave l'impression de sa propre bonié.

Et ils ont, avec les ailes de la prière pour nous ravir au plus haut des cieux, toutes les tendresses et toutes les sublimités de l'adoration.

A toi gloire et louange, ô divine sagesse ! Puisse ma voix se plaire à te bénir sans cesse !

Une définition souveraine de l'Être de Dieu manquerait à ce chapitre xxi, si nous ne l'allions pas chercher au chapitre XL :

Quod hoiito nihil boni ex se habet, et de miUo gloriari potest. — Que l'homme n'a rien de bon de soi-même et ne se peut glorifier d'aucune chose.

r.O.MPAUÉES DANS LliURS PAKTIKS PIUNCIPALKS. V*l

Cette maîtresse définition épuiserait son objet, Dieu, si cet objet n'était pas inépuisable, et toujours de plus en plus au-dessus de l'esprit humain. La voici chez nos deux auteurs. Tous deux y ont mis de leur foi et de leur génie ; lequel plus, lequel moins? Cela est difficile à dire. Mieux vaut nous en tenir avec l'un et l'autre théologien aux espèces théologiques et admirer comme ils conviennent de la principale, de l'essence de Dieu, et avec quelle rigueur de doctrine ils le distinguent de tout ce qui n'est pas lui, et qui sans lui ne subsisterait pas. Et néanmoins il nous sera difficile, à nous de nation et de langue française, de ne pas nous laisser ravir à ce français superexcellent du Pulyeucte, et de ne pas lui donner la préférence sur le latin, tout substantiel qu'il est et plein de Dieu, de Vlmitatio Christi. N'aime-t-on pas du môme amour et son pays et la langue qu'on y parle?

Tu aatem Domine, semper idem ipse es (Psal.) et permanes in œtermim; semper bonus, justus, et sanctus; benè, juste ac sanctè agens omnia, et disponens in sapientiâ{;V).

Toi seul toujours le môme, el toujours immuable (2), Te soutiens dans un être à jamais perdurable ; Toujours bon, toujours saint, toujours juste, et toujours Dispensant saintement ton bienheureux secours, Ta bonté, ta justice agit on toutes choses, El de tout el partout sagement tu disposes.

i\) Pour vous, Seigneur, vous êtes toujours le môme, vous êtes étcraelleiiif'.ul bou, juste et saint; vos actions sont bonnes, justes et saintes, et vous réplez toutes choses avec sagesse. L'Iinit. de J.-C., liv. 111 ch. XL, Sap., XII, 15.

(-2) Quel place convient mieux que oelle-ci à la théologie d'un Bossuet ?

Corneille, Bossuet, quels pénies se donnent plus la main sur ces hauteurs (le l'ontolo}-'ie chrôlienne ?

< Si nous aimons Dieu (1<3 tout notre cœur, de toute notre intellicrence, « de toutes nos forces, noire parlaj-'e est de nous en réjouir. Réjouis- « sons-nous de la ploire de Dieu, de sa perfection, de son bonheur, de € la naissance éternelle de son Verbe, de réleruelle procession de sou

Essayer de définir Dieu en soi et dans ses attributs, et cela d'une manière absolue et sans relation aucune avec ce monde et avec l'homme, n'est-ce pas se consumer l'esprit en un effort de métaphysique vain et toujours hors de proportion avec l'objet à définir? Mais le rapport, si petit qu'il soit du côté de l'homme, entre le Créateur et la créature, n'aide pas peu notre conception du divin. Et même celle-ci n'est un peu lumineuse et ferme que par ce rapport. Dieu possède au suprême degré ce que l'homme n'a que petitement et d'une manière qui lui a été mesurée. Où il y a manque pour l'homme de ceci et de cela, il y a plénitude et surabondance du côté de Dieu; et c'est de l'abime de notre indigence et de nos nécessités que notre esprit se hausse le plus sûrement et aussi le plus humblement vers l'Être à qui rien ne fait défaut (1).

C'est ce que nos deux humbles de cœur nous disent excellemment chacun en sa langue maternelle.

Sed ego qui ad defectum sum magis promis quàm ad profectum, non sum semper in imo statu perdurans, quia septem tempora miilantur super me (2).

Mais pour moi qui toujours penche plus fortement

Vers l'imperfection que vers l'avancement,

Je n'ai pas un esprit toujours en môme assiette ;

Il cherche, il craint, il fait, il embrasse, il rejette ;

Et son meilleur état par un triste retour.

Est sujet à changer plus de sept fois le jour.

Saint-Esprit, de ce qu'il se connaît, de ce qu'il s'aime, de ce qu'il est tout action, tout intelliprence, tout amour, toute vie, si ?rand qu'il ne peut rien acquérir, aussi Itieufaisant que riche, plein de vie, plein d'être, l'être môme, la vérité même, le parfait, le tout- Dieu est une nature heureuse et parfaite, et en même temps une nature bienfaisante et b-alifiaate. L'aimer, c'estvivre, c'est être juste, c'est être véritable, c'est être heureux, c'est être parfait, autant que le peut être ce qui n'est pas Dieu. » {Méditations sur VÉvanijile, XXIX^- jour.)

(1) Te soutiens dans un être à jamais perdurable.

(2) Mais moi, qui ai plus de penchant au mal qu'au bien, je ne demeure pas toujours dans le même état parce que « je suis sujet à changer sept fois. » Id., id. Daut., IV, 13.

COMPARÉES DANS LEURS PARTIES PRINCIPALES. i85

Et cet état inconsistant et tourmenté ne peut cesser pour aucun de nous, à moins que Dieu, touclié de nos supplications, ne veuille bien mettre un terme à notre mutabilité malheureuse. On ne raisonne bien de Dieu qu'autant que l'on se considère soi-même, et que le plus petit ose bien se mesurer avec le plus grand.

Nos deux chrétiens font cela, chacun à sa manière, et eu égard au temps où il vit; l'un demeurant dans les bassesses volontaires du cloitre, l'autre essayant de se dégager des vanités d'un siècle plein de beaux esprits. Il en coûte peu à notre Saint de confesser devant Dieu son propre néant; il s'y abime chaque jour, et il reconnaît qu'il ne s'y abîme pas encore assez. Mais il en coûte davantage au grand Corneille de faire litière de sa gloire et des applaudissements du public, et de traiter tout cela de néant. Lequel des gens de lettres, et des plus petits d'entr'eux, se diminue d'un atome de son importance individuelle? 11 ne fait pas cela devant les hommes; il ne le fait môme pas en son for intérieur, et seul à seul avec Celui de qui nous viennent tous les dons de l'esprit, les grands et les menus. Quel bienheureux contentement de soi-même I Quel vin capiteux ou assoupissant ! Qui n'est pas tombé plus de sept fois le jour dans le péché d'Aulolàtrie? Écoutons ce qu'en pensent nos deux chrétiens par rapport à Dieu.

Gralias tibi undè totum venit , qitotiescunque mihi benè succedit (1).

Ego aulem vanitas et nihilum ante te, inconstans homo et infirmus.

C'est de toi, mon Sauveur, c'est de toi, source vive, Que se répand sur moi tout le bien qui m'arrive. Je ne suis qu'un néant boufïï de vanité, Je ne suis qu'inconstance et qu'imbécillité.

(1) Je vous rends prâce?, Seigneur ; c'est de voue que vient tout le bieu qui m'arrive. Je ne suis que vauilé, « je suis ua rien devautvous », je suis un homme inconstant et faible. Id., id. Ps. XXXVill, 0.

484 LES DEUX IMITAilOJSS DE JÉSUS-CHUIST

Undè ergo possunigloriari, aut ciir appeto reputariiiyi Namquid de nihilo, et hoc vanissimiim est?

D'où prendre quelque gloire, et chercher quelque estime? Je vois pour tout appui de mes plus hauts efforts Le néant que je suis et le rien d'où je sors.

« Le néant que je suis et le rien d'où je sors ! » ne lombe-l-il pas sur moi de tout le poids de boue dont je suis formé, sur l'homme que je pense être, et que je ne suispas?Ettoutevaniléhumainen'enest-ellepasassommée?

Et les Chartreux, ces-mourants, ne parlent-ils pas comme il faut au monde par la bouchede Corneille? Il eût étél'un d'eux qu'il n'eût pas mieux dit. En aucun endroit de son Imitation de Jésus-Christ noive poète n'est plus lui-même, à savoir, le personnage qu'il a fait au temps du plus grand épanouissement de son génie. Nulle partit ne se découvre plus à nous, par cela même qu'il se découvre plus à Dieu, « au Dieu de son cœur. » Nulle part non plus il n'est descendu à des états d'humilité chrétienne plus avoués et plus magnanimes. L'immolation de sa gloire à la croix et au Dieu crucifié se consomme véritablement en ce chapitre XL. Voyez avec quelle chaleur il s'applique le verset que voici de Ylmitatio Christi, et comme d'universel qu'il est il se le rend personnel :

Omnis quidem gloria humana, omnis honor temporatis, omnis altitudo mmdana, œternœ gloriœ comparata, vamtas et stultitia (2).

0 vent pernicieux, ô poison des esprits !

Que le monde sait peu ton véritable prix 1

0 fausse et vaine gloire, ô dangereuse peste,

Qui n'est rien qu'un néant, mais un néant funeste !

(1) De auoi doue puis-ie me glorifier, ou pourquoi veux-je acquérir de li réputation? E»t-ce de mon uéaat ? Eu cela même, il y a une va-

'''f2)'Touleîa "loire'des hommes, tous les honneurs temporels, toute l'éfélJlion du monde, quand ou les compare à votre gloire étemelle, ne sont que vanité et folie. Id., id.

Et l'âme de ton soiifilo indignement souillée, Des grAcesde son maître est par toi dépouillée. Oui, notre âme, Seigneur, tout ton portrait qu'elle est, Commence à te déplaire alors qu'elle se plaît.

Laissons toute sa beauté et toute sa liauteur dédaigneuse à cet omnis aUiludo mundana, qui a une odeur de cloître et un goût de mort. Corneille a manqué le trait. Il n'en est pas au même point de dépouillement que le saint moine et, comme lui, en état de mort. Aussi est-il tout entier aux prises avec soi-même et avec le monde qui l'enchante et l'infecte de ses poisons. A-t-on jamais traité la gloire comme il le fait? « 0 poison des esprits! » Et ne retrouvons-nous pas dans cette soi-disant paraphrase de VlmitaUo Christl l'original que nous étudions, et considérons à la lumière de son unique et franc génie ? Irai-je jusqu'à soutenir, et pourquoi pas? qu'il ne relève que de soi dans l'éthique théologique; tant il s'y montre hardiment et toujours à propos un esprit illuminateur! Et l'Ame de ton souffle indignement souillée.

Ainsi ce grand génie chrétien a le don d'édification, sinon au môme titre, au moins par les mêmes effets d'éloquence et de persuasion que nous ressentons à la lecture des Traités et Uowélics des maîtres de la doctrine. Et d'où lui vient à lui séculier et l'un de nous dans la bataille de la vie cette autorité de la raison et de la parole, sinon du fond ingénu de sa foi, de la grande honnêteté de ce cœur chrétien, d'une entière indépendance de conscience à l'égard des jugements du monde, et d'une attention à s'examiner devant Dieu qui ça et là le dispute en acuité et en ferveur à celle des Saints? — L'humble profession qUe voici de mettre ce qu'on est et tout ce qu'on vaut en ce monde au-dessous du nom et de l'être de Dieu, au-dessous du seul subsistant, du seul qui donne de son abondance, qui donne sans se priver, sans s'appauvrir, quoi de plus? sans se dessaisir !

Laudetur nomen tuiim, non meum ; magnificetur opus

486 l'ES DEUX IMITATIONS DE JÉSUS-CHRIST

timm, non meum; henedîcatur nomen sanctum tuiim; nihil aiUemmihi aWibiiatur de laudibtis hominum (1).

Je le veux, ô mon Dieu, si je fais quelque bien, Pour en louer ton nom qu'on supprime le mien. Que même en celui-ci (ce monde) mon nom soit ignoré, Afin que le tien seul en soit mieux adoré.

Et que puisse à mes yeux s'emparer qui voudra De la plus douce odeur que mon vers répandra I

Ce dernier vers est bien mauvais, loin qu'il soit de bonne odeur. Mais qu'est-ce qu'il ne découvre pas du fond d'humilité de ce prince des poètes, de ce roi des lettrés, et pour la plus grande confusion de ceux de sa descendance et de sa compagnie? Ils ne sont pas beaucoup à faire ainsi bon marché de leurs vers; et peu confessent une paternité poétique autre et plus haute que la leur, à savoir. Dieu la source des dons de l'esprit. Dieu l'illuminateurdes intelligences. Corneille chrétien, et qui se pèse, pour ainsi dire, dans les balances du souverain juge, n'inflige-t-il pas à ces infatués une assez verte leçon de modestie, sinon d'humilité? il traite « d'amusements de cerveaux égarés » les « communs suffrages du siècle. »

A ta gloire éternelle une fois comparés

Ne sont qu'amusements de cerveaux égarés.

Et pour finir cette confession à cœur ouvert de l'un des plus glorieux enfants de l'Église, qui se ravale aux bassesses du moine de Vlmilatlo Christi :

0 Veritas mea et misericordia mea, Deus meus, Trinitas heata, tibi soli laus, honor, virtus et gloria, per infmita sœcula secuîorum.

(l) Que votre nom soit loné, et non le mien ; que vos ouvrases soient gloi'ifiés, et non les miens; que votre saint nom soit béni et que je ne sois loué de rien par les hommes. Id., id.

{-2} Seule vérité que je crois, seule miséricorde en qui j'espère, mon Dieu, bienheureuse Trinité « à vous seule soit louange, honneur, vertu et gloire dans tous les siècles des siècles. » Id., id, Tim., I, 17.

0 toi, Trinité sainte, espoir du vrai fidèle, A toi pleine louange, ;\ toi gloire immortelle ;" Puisse tout l'univers, puisse tout l'avenir, Toute l'éternité te louer et bénir!

Ce sont là tous mes vœux, c'est 1;\ tout l'avantage Que mes faibles travaux demandent en partage; Trop beureux si l'éclat de mon plus digne emploi Laisse mon nom obscur pour rejaillir sur toi !

Dieu nous gai^de d'cphicher les vers de Corneille, même ceux de son Imitation de Jésus-Christ, dans laquelle il a jelé les derniers feux de son génie I Les vers médiocres, faits de lassitude et par la nécessité des redites, ne comptent pour ainsi dire pas. 11 faut se laisser emporter au vol de l'aigle et à ce souffle puissant qui l'enlève ici aux plu? hautes cîmes de la Ihéodicée et de l'oraison mentale, et qui l'y soutient sans obscurcissements, sans fumée ni apathie mystique. Ils ont tous deux, lui et son maître et modèle, l'auteur de Vlinitatio Cltristi, la pleine santé de l'esprit; et nous n'apprenons pas moins de l'un que de l'autre en quel état de quiétude il faut s'établir pour bien méditer et bien prier. Je dis plus et ceci est à l'avantaga de Corneille, que son Imitation de Jésus-Christ, lue, hélas f par peu de gens, et même des plus lettrés, nous est une méthode pour bien lire Vlmitatio Christi, et pour nous introduire aux profondeurs de cette métaphysique chrétienne, et de ce petit latin qui, plus il se fait bas, mieux il nous explique la lettre de l'Évangile, et plus il nous met près de Dieu.

On a vu sous ce titre « Dieu », dans les chapitres XXI et XL du livre III, qui sont les plus pleins de l'Être infini, essence et attributs, combien de vigueur théologique, vraie et de source personnelle, Corneille a déployée. Dans les définitions dogmatiques il ne se montre au-dessous

d'aucun des maîtres de la divine science; et là où il s'étend et s'amplifie pour donner cours à la poésie, il le fait de la bonne manière, illustrant par des images empruntées à la nature toute cette sublime ontologie, et revêtant les attributs divins de couleurs radieuses, et d'un manteau de gloire qui nous éblouit sans nous aveugler. Ainsi Moïse put soutenir la face de Dieu lui apparaissant au milieu des flammes du buisson de l'Oreb. Là où la théologie se ramasse en axiomes ou sentences brèves et substantielles, le poète lui- aussi ramasse et accourcit tout exprès son vers, afin de ne dire de l'essence de Dieu, unique et incompréhensible rien de plus que ce qu'elle souffre qu'on dise d'elle. Il excelle à rendre le nécessaire et le sommaire dans les définitions.

Et que mon cœur enfin, plein de zèle et de foi, Ainsi que dans son centre ait son repos en loi.

Sed in te nno cor meum convertatur et quiescat(l).

Bossuet ne s'écrie-t-il pas à son tour : « 0 source de toutes choses! 0 centre 1 » Et ailleurs dans la lettre LIV à la sœur Cornuau : « Laissez évanouir tout le monde, et « sou éclat et tout ce qui le compose; et quand tout sera « mis en pièce, en morceaux, et absolument détruit, vous « ne resterez plus que seule avec Dieu, environnée de ces « débris et de ce vaste néant. Laissez-vous écouler en ce « grand Tout qui est Dieu; en sorte que vous-même ne « soyez rien qu'en lui seul. »

Et dans le Sermon sur le mystère de l'Incarnation :

« Est-il rien de plus majestueux et de plus auguste « que (2) cette solitude de Dieu? Pour moi je me repré- « sente, Messieurs, cette Majesté infinie toute resserrée « en elle-même, cachée dans ses propres lumières, séparée « de toutes choses par sa propre étendue, qui ne ressemble

(1) Mais que mon cœur se mette en toi seul et qu'il s'y repose.

(2) De saint Auaustin.

« pas les grandeurs humaines, où il y a toujours quelque « faible, où ce qui s'élève d'un côté s'abaisse de l'autre, « mais qui est de tous côtés également forte et également « inaccessible... Cet unique, incomparable, se fait des « compagnons, ô nouveauté admirable ! des hommes mor- « tels et pécheurs : non angdos apprehcndit. »

Il n'y a pas de théologie qui soit seulement rationnelle et doctrinale, et qui exerce les seules puissances de l'intelligence. 11 n'y a pas de contemplation de Dieu en son essence et en ses attributs qui ne tourne à l'amour, et parlant à l'anéantissement de soi-même en présence d'une telle Majesté. C'est le moins que font les Saints dans les ordinaires Oraisons. Il leur reste si peu à sacrifier à Dieu de leur moi, de leur sens propre, et du fond de la concupiscence adamique! Ce sont des immolés en Jésus-Christ, des consanguins de l'Agneau; et le peu qu'il leur reste ici-bas à résigner de leur chair matée, encore qu'ils n'en viennent pas autant à bout qu'ils le voudraient, leur est par rapport à nous mondains une matière à de médiocres combats. Mais nous chrétiens du siècle, qui touchons à tout ce qui déçoit, éblouit, ou brûle! Mais un Corneille, un génie, une imagination, un cœur si vivants, et si adonnés au spectacle de ce monde, se retirer de là pour vaquer à la connaissance de l'Être de Dieu, pour se perdre dans cet abîme des abîmes, et de clartés en clartés métaphysiques, passer jusqu'à l'amour de Finvisible objet, et par l'amour à l'anéantissement de soi-même, cela n'est-il pas tellement hors du commun qu'il vaille la peine qu'on s'y arrête? Et cela nous conduit au chapitre XLII du même livre.

Quod pax non est ponenda in hominibus. Titre que Corneille prend sur lui d'étendre ainsi qu'il suit :

Qu'il ne faut point fonder sa paix sur les hommes, mais sur Dieu, et s'anéantir en soi-même.

Quel champ à parcourir pour celui qui, chemin fesant, regarde comme se comportent les hommes, ce qui les occupe le plus ici-bas, l'inanité de leurs goûts et de leurs attachements! La consistance n'est pas des choses en apparence les plus stables de ce monde. Par exemple, qu'est-il de la plus douce de toutes et de la plus solide en son espèce, de l'amitié? Elle est toute formée de convenances de mœurs et d'attraits réciproques; et néanmoins elle périt par les mêmes causes, ou grièves ou futiles, qui mettent la brouille entre les amants ; elle meurt des mêmes blessures; elle saigne le même sang du cœur, quand celui-ci est percé des traits du cruel amour. Quel fond donc faire sur l'amitié? Aucun, à vrai dire. C'est ce que nous donne à entendre en son doux langage et avec sa profonde expérience notre Saint de Vlmitatio Christi.

FiU, si poîiis pacem tiiam cum aJiquâ personâ, propter tmim sentire et convivere, instahilis eris et implicatus (1),

Corneille s'est approprié le discours, et voici comment il l'a fait sien, lui-même étant de plain pied avec le théâtre des amitiés caduques, et, lâchons le mot (il est du sujet), des folles amours, avec ce monde.

Si la douceur de vivre ensemble.

D'avoir les mêmes sentiments, Te fait de ton repos asseoir les fondements Sur ceux de qui l'humeur à la tienne ressemble ; Quelque sûr que tu sois de leur fidélité.

Toute cette tranquillité Que tes yeux éblouis trouvent si bien fondée.

Ne sera qu'une vaine idée Que suivront l'embarras et l'instabilité.

(1) Mon fils, si vous prétendez établir votre paix sur quelque homme, parce que vous l'aimez, et que son commerce vous plaît, vous serez toujours dans l'incertitude et l'embarras, L'Jmit. de J.-C, liv. III

cU. XLII.

Qui ne s'en lient pas, sans plus hésiter, à ce pauvre lalin, où tout est or et myrrhe, comme à la parole elle' môme du Christ? Soit, mais Corneille n'est pas un Reclus; il n'a la paix, ni en lui, ni au dehors; il a expérimenté, il expérimente encore toutes les sortes de liaisons; il ne se lasse pas de bâtir sur le sol mouvant desamitiés humaines; il s'attache, comme nous faisons tous, à ceux « de qui rhumeur à la sienne ressemble » propter tirum sentire et concivere, qui est tout un traité (/(' ainicidâ en substance. Le poète, acteur et spectateur dans la comédie où nous faisons tous notre partie ici-bas, n'a pas que des duperies d'amitié à essuyer, de faux commerces à rompre ou à découdre; il connaît aussi deséblouissements auxquels ses yeux et son cœur ont peine à se dérober. 11 a des causes « d'embarras » de plus d'une sorte. Il se démène parmi comme nous faisons tous, gens de beaucoup de mouvement, quoique de peu d'importance et renom. Il n'amplifie donc pas, à proprement parler, le propter tiium sentire et convivere. Il y met toutes les circonstances qu'il connaît bien lui séculier et trop souvent le jouet des hypocrisies et des tristesses de la gent mondaine, de laquelle il lui est arrivé maintes fois de se déprendre par des dégoûts et des tristesses chrétiennes d'une amertume infinie. C'est ce qui fait qu'il abonde ici avec toute l'eflusion de son cœur dans Vinstabilis et Virnplicatus de l'original latin; d'où il se rejette comme lui dans le seul subsistant, le seul non sujet à la mortalité. Il n'y demeurera pas, hélas f comme notre Saint dont c'est l'état; mais il s'y reposera un moment; et cela le rafraîchira des vicissitudes perpétuelles et des concupiscences inextinguibles de ce monde.

Sed si recursum hahes ad semper viventem et manentem veritatem, non contristahit amicus recedens ac moriens (1).

(1) Mais si votls avez toujours recours à la vérité éternelle et peruianeute, le départ ui la mort d'un ami ue vous atlristerout point. M..

Mais si ton zèle invariable

Réunit ses désirs flottants A celte vérité qui parmi tous les temps Demeure toujours vive et toujours immuable ; Qu'un ami parte ou meure, ou que son cœur léger

Ose ni^me te négliger, Ni son triste départ, ni sa perte imprévue.

Ni même son change à ta vue.

N'auront rien dont jamais tu daignes t'affliger.

Ah ! que c'est bien là Dieu et au-dessous de lui, dans un infini néant, ce monde sublunaii^e !

« Qu'un ami parte ou meure » I Combien de cette petite troupe ont pris congé de nous au beau milieu de leur vie et de la nôtre I Qu'est-ce des derniers que vieillissant et nous acheminant chaque jour vers le sépulcre nous rayons de nos chères tablettes? Et c'est la manière de les perdre qui nous est la moins douloureuse, ayant nous-mêmes si peu à attendre pour les aller rejoindre.

Itâ et tu aliquem nccessarium et dilecttim amicmn pro amore Deidisce relinqiiere (1).

Nec graviter feras, cùm ah amico derelictiis fueris, sciens quia oporlet nos omnes ah invicem separari...

Que notre Corneille a étendu, comme on va le voir, nous parlant de lui-même et de ses chers défunts, consanguins et amis, et repassant dans son cœur ses tables de mortalité.

Apprends de cet exemple à desserrer les nœuds... Par qui raff"eclion, par qui le sang te lie (2)...

(1) Ainsi et toi apprends à quitter peur l'amour de Dieu un parent et un auii chéri. Ne sois pas trop afUiL'é, quand tu as été quitté par uu ami, parce qu'il nous faut tous nous séparer les uns des autres. Ll.. ici.

(2) Ces puissants et doux nœuds qui font aimer la vie, Et sans qui l'homme a peine à s'estimer heureux. Quitte uu ami sans trouble alors que Dieu l'ordonne; Vois sans peine un ami te quitter à son tour; Comme un bien passager regarde son amour;

Sois égal quand il t'aime, et quand il L'abandonne Ne faut-il pas enfin chacun s'entre quitter?

COMPARÉES DANS LEL'llS PARTIES PRINCIPALES. hO^

N'est-ce pas là le monde pris sur le vif et daus ses alTections naturelles, et dans ses amitiés ou ses liaisons prétendues éternelles et indissolubles?

Comme un bien passager regarde son amour.

Notre Saint nous dit cela brièvement et un peu durement, à nous qui nous sentons si vivants en notre chair et notre sang. Il nous le dit avec la dureté de l'école chrétienne en laquelle on ne înàche pas les paroles aux disciples du Christ. Chez Corneille au contraire c'est l'homme, c'est le sang du père, de l'époux, de l'amant, du frère, qui crie de ces séparations cruelles, prévues ou inopinées, de « cespuissants et doux nœuds » rompus par la mort. (1) L'on se sent vivre tout soi-même dans ces beaux vers, disons plutôt dans ces plaintes et ces larmes de nos maisons, quand la noire visiteuse y a mis le deuil.

« Le tonnerre est tombé sur notre maison », comme je Fai entendu dire à une vieille et dévouée servante, jetant les hauts cris et pleurant des larmes vraies sur son bon maître qui venait de passer; elle est présente à son agonie, et prêle son assistance vaine au moribond. Mais après ces foudres du Ciel combien de coups moindres, qui ne laissent pas de nous percer le cœur, nous viennent des hommes ! Ce sont les amitiés, Corneille, on le voit bien, s'y donne du champ, qui font de ce monde le lieu le plus rempli de misères délicates ou de mécomptes imprévus. Laquelle de ces amitiés, pour invétérée qu'elle soit, se peut dire assurée contre les poisons ou les déchirements? Ou c'est l'ami qui un beau matin vous manque, ou

(1) Ne le priez pas qu'il adoucisse la rigueur du coup, mais qu'il vous souUenne pour le bieu porter. Les temps des croix sont les temps précieux de la vie. Il faut se donner en proie à Celui qui, par les plaies qu'il nous fait, veut tirer tout notre sanir, c'est-à-dire, toute la vie des sens... Ne déchirez pas votre babit, mais laissez-vous déchirer le cœur par Celui qui a voulu vous mettre à celte rigoureuse épreuve... Réunissez en lui seul tout ce que cet objet mortel pouvait attirer, et vivez de la vérité. (Uossuet. Lettres de direcliuii.)

c'est VOUS qui lui manquez. Ou commence, les plus anciens, par s'éplucher l'un l'autre. Le grand âge et la mort qui s'approche, nous donnent, hélas ! à l'endroit les uns des autres une clairvoyance effrayante et des lumières sur ce fond de l'homme qu'on ne s'était pas connues au temps des aveuglements, comme cela se dit de l'amour. Quoi de plus? et malheur à nous, quand nous sommes venus à nous pénétrer ainsi 1 Or en remontant le cours de sa vie, et se remémorant certains procédés qu'on n'avait pas même soupçonnés au bon temps du commerce et de la foi mutuelle, on s'aperçoit que l'un avait aimé de tout son cœur, et que l'autre s'était laissé faire, et, la pire des découverteol que l'un y allait honnêtement, et l'autre pas :

Qu'un ami parte ou meure, ou que son cœur léger

Ose même te négliger, Ni son. triste départ, ni sa perte imprévue,

INi même son change à ta vue...

Tout cela n'est-il pas, moins les exemples courants, dans ces vers pleins d^une tristesse chrétienne délicieuse et d'un détachement suprême qui aident à passer à Dieu ?

Si les amitiés sont sujettes au changement et à toutes les corruptions des choses terrestres, que sera-ce de l'amour charnel ? Il faut bien le nommer par son nom, encore que ni l'un, ni l'autre de nos deux auteurs ne le fasse, l'un par une chasteté sainte, l'autre pour rester pudique dans son Imitation de Jésus-Cluist. Mais le poète est le poète ; il ne saurait toucher à la passion, sans qu'il y paraisse à quelques feux de son cœur non encore étouffés, et même à de certaines délicatesses du langage mondain que le poète seul a l'art d'exprimer. Il fait bon prendre Coiiieille sur ce sujet ; nous en voyons mieux l'originalité non douteuse de son Imitation.

Si scires te perfectè annihilare, atque de omni creaturœ

COMPARÉES DANS LEURS PARTIES PRINCIPALES. 49.'î

amore eiacuare, tune chhorem in le ciiin niagnci fjràtiâ

emanare (1).

Quundo tu respids ad creatura^, subtrcihitur tibi aspectus creatoris.

Homme, si tu pouvais apprendre

L'art de te bien anéantir.

De bien purger ce cœur, d'en bien faire sortir Ce que l'amour terrestre y peut jeter de tendre ; Si lu savais, mon lils, pratiquer ce grand art,

Tu verrais bientôt de ma part S'épandre au fond du tien l'abondance des grâces,

Et tes actions les plus basses Sauraient jusqu'à mon trône élever ton regard.

Disce te in omnibus rébus proptcr Creatorem vincere ; tum ad divinani valebis cogitationem pertingere.

Quantumcunque modicum sit, si inordinatè diliyitur, retardât à summo et viliat (2).

Une affection mal conçue

Dérobe tout l'aspect des cieux ; Et quand la créature a détourné ses yeux, Tu perds tout aussitôt le Créateur de vue. Sache te vaincre en tout, et partout le dompter ;

Sache pour lui tout surmonter ; Bannis tout autre amour, coupes-en les racines,

Et les connaissances divines A leurs plus hauts degrés te laisseront monter.

Ne dis point que c'est peu de chose ;

Ne dis point que c'est moins que rien, A qui ton âme prèle un moment d'entretien. Sur qui par échappée un coup d'œil se repose (3) ;

(i) Si vous pouviez vous anéantir parfaiiement, et vous décaper de l'amour, de tout ce qui a été créé, je d'îsceudraii^ alors eu vous avec une prûr.e ahonlanle. Quand vous repaniez les créulures, vous perdez la vue (lu Créateur. Iniit. de J.-C, liv. 111, eh. xxMt.

(2) Apprenez à vous vaincre eu toutes choses pour l'amour du Créateur, alors vous parviendrez à la vraie couuaissauce de Dieu.

Quelque petite que soit une chose, si ou y a trop d'allache, on se gale et ou s'élûipue duSouveraia bieu. Id., id.

(3) < Olez le repard » a dit Bossuet.

400 LKS DEUX IMITATIOîJS DE JÉSUS-CimiST

Ce peu, ce moins que rien, quand son amusement

Attire trop d'empressement, Quand trop de complaisance à ce coup d'œil s'attache,

Imprime aux vertus une tache^ Et retarde l'esprit du haut avancement.

Le point théologique, le plus haut de la science, à savoir le moyen de s'anéantir en Dieu, est défini et résolu des deux côtés avec une propriété pareille et des choses et des mots : Retardât clsummo et vitiat, qui a gardé chez Corneille sa concision et sa divine hauteur et que le poète a dénommé par son nom sacramentel « l'esprit du haut avancement » . Notre Saint soutient dans ces pures idées sa quiétude ordinaire ; il a le cœur si tranquille du côté du monde î encore qu'il rejaillisse de là jusqu'à sa personne séparée et en sûreté quelque chose des créatures, Quantumciinqiie modicum sit. Mais ce quelque chose ne le lient pas bien fort, et il l'a tôt secoué par la prière et par le retour à l'Eternel vivant, ad semper viventem et manen- • tem. Mais Corneille se débat contre la créature ; celle-ci n'a pas cessé de se jeter entre lui et Dieu, et de faire ombre aux clartés de la divine Essence. Ce n'est pas avec des fantômes de concupiscence, tels qu'il en apparaît aux Saints, que le poète a des affaires ; c'est avec la concupiscence elle-même toute vivante et toute proche. Elle se montre assez dans ces prosopopées à nu de l'amour terrestre, dans ces formes enchanteresses que revêt le démon.

A qui ton âme prête un moment d'entretien, Sur qui par échappée un coup d'œil se repose.

Elle séculier, au cœur passionné et faible, le peintre de Chimène, touché sur le tard du pur amour, de se donner à nous en exemple des fragilités de la chair, et de nous

COMPAREES DANS LEUKS PAIU IKS PHINCIl'ALKS. i97

instruire, avec la linesse et presque avec l'aulorité dun casuiste, du charme entrainant de certains entretiens, el du péril que l'âme y court. Quelle science du monde qu'on dirait avoir été ouverte par Corneille à Molière ! C'est fait de tout l'homme, de toute sa liberté, de toute la santé de son âme, si peu qu'il s'attarde à ces mortels entretiens.

Xe dis point que c'est peu de clioso, Xe dis point que c'est moins que rien.

Et cela fait faire un retour naturel au chapitre VIII du Livre I. De cavendd nimià fanuliarilate, au verset I Ne sis familiaris alicui imdicrl .

Évite avec grand soin la pratique des fenuaes; Ton ennemi par là peut trouver ton défaut ; Recommande en commun aux bontés du Très-Haut Celles dont les vertus embellissent les âmes ; Et sans en voir jamais qu'avec un prompt adieu. Aime-les toutes en Dieu.

Nous n'avons donc pas' trop des deux Imitations de Jésus-Christ pour entrer à fond dans la doctrine évangéliqueet dans les mœurs des hommes. Et Vlmitation de notre Corneille, loin qu'elle soit une superfétation du grand original du moyeu-âge, le corrobore et parachève par les exemples et par la vie humaine expérimentée en son lieu, à savoir, le Monde.

Dieu remplit de son être et de ses attributs toute Ylmitatio Cliristi. Il en est l'âme vivifiante et sanctifiante ; il est le sujet auquel se rapportent tout l'actuel de cette vie avec ses vicissitudes multiples et précipitées, et tout le futur dans sa stabilité éternelle. Un chapitre manquerait à cette théologie magistrale et aux démonstrations liimi-

neuses de nos deux auteurs, si nous passions outre au eh pitre VLIIIdu même Livre III, contrd vanam et sœcularem scientiam.

Contre la vaine science du siècle, et de la vraie étude du chrétien.

Avant d'en venir à l'objet capital et triomphant, — ce n'est pas l'enfler trop — de ce beau chapitre, à savoir, au peu qu'est notre science, ou plutôt au néant de nos connaissances comparées à celles de Dieu, il est à propos de nous remémorer ce verset du chapitre XVIII, le dernier du Livre IV de Vlmilatio Christl : Quod Homo non sitcuriosus scrutator Sacramentiy sed humilis imitator Christl suhmittendo sensum suiim sacrœ fidei( 1).

Que l'homme ne doit point approfondir le mystère du Saint-Sacrement avec curiosité, mais soumettre ses sens à la foi ; et le verset : Tolerabilis, pia et humilis inquisitio veritatis (1).

Je ne te défends pas la recherche pieuse Des saintes vérilés dont tu dois être instruit ; Leur pleine connaissance est toujours de grand fruit, Pourvu qu'elle soit humble et non pas curieuse.

Le christianisme n'est donc pas, comme quelques-uns s'évertuent à le crier sur les toits, l'ennemi né de l'Esprit humain, en tant que celui-ci témoigne de sa vigueur dans les choses de la métaphysique, ou plus prés de nos sens, dans le domaine de la nature. Il n'est l'ennemi que des pensers orgueilleux et de certaines fumées de rinteliect qui se forment dans la boîte osseuse du cerveau, et qui ne prétendent à rien moins qu'à s'interposer entre le visible et l'invisible, et à nous voiler le Dieu créateur et ordonnateur de toutes choses. C'est tout ce que signifie dans sa simplicité théologale le tolerabilis pia et humilis inquisitio veritatis. On ne gêne ni ne rabaisse à plaisir l'esprit

(1) Mais la recherche pieuse et humble de la vérité. L'Imit. de J.-C, liv. IV, eh. xvm.

COMPARÉI-S DANS LEURS PARTIES PRINCIPALES. 'i99

humain. On lui laisse toute sa vigueur propre. Qu'il ne se croie pas plus fort que Dieu, hors duquel il ne peut ni raisonner, ni discourir, ni conclure ; c'est en cela seulement qu'on le veut réfréner. Cet humilis inquisitio ne dit rien de plus.

L'esprit humain ainsi sauvegardé dans son intégrité, ses puissances originelles et son lihre agir, nos deux chrétiens peuvent le prendre de haut et non sans quelque ironie avec les savants de l'école, peu tempérants dans leur dire, et qui s'amusent aux belles paroles, comme si les belles paroles tenaient lieu de bonne vie et de bonnes mœurs. C'est ici que nous apparaît, comme dans la lumière du siècle fuUir, le sérieux de la vie chrétienne, et le peu que pèseront les paroles au[)rès des actions. Ne diriez-vous pas, à lire ce qui suit, une enquête première du Jiige des hommes, et comme une première séance du jugement dernier. Voici ce qu'il en sera des paroles, et ce quelles seront cotées en ces Assises.

Fdi, non te moveant pulchra et subtiUa hominum dicta (1).

Xp. t'émeus donc point, et n'admire Quoique les hommes puissent dire De beau^ de subtil ou de grand.

Veniet tempiis, quandô apparebit Mcujister magiftroruw Christus, Dom'uim Angelomm, cuncloram auditiirus Icctiones, hoc est, suigalorum examinaturus conscieiUias{%).

El tune scrutabilur Jérusalem in luceniis, el manifesta eriint absconaila tenebrariim, tacebunlque argumenta Unguarum.

(1) Mon fils, ne vous laissez point touclier par tout ce que les hommes pourront (lire de beau el ('e sublil. II., ùi.Liv. III, i-.h xLUt.

(:2) Il vieiulra iiii temps que " Jésus-Clirisl le Miiîlre des maîtres et le Seii-'iieur des aiif^es paraîtra» pour faire dire la leçon à tout le monde, c'est à ilire pour examiner la conscience de cliacun. Alors il r<»L'ardera Jérusiileui aux Ilnnibeaux, les ténèbres seront éclairées et les lanrues les plus éloquentes serout dans bî silence. Id., id. ColosJS., 111,4; Soph., I, 12; I Corinth., IV, S. Liv. III, ch. xliu.

■jOO LES DEUX IMITATIONS DE JÉSUS-CHRIST

Un jour viendra que le grand Maître,

Le grand Roi, se fera paroitre

Armé de foudres et d'éclairs ;

Qu'assis sur un trône de gloire.

Il rappellera la mémoire

De ce qu'aura fait l'Univers ; Il faudra voir alors quelle est votre science, Savants ; il entendra votre leçon h tous, Et sur cet examen de chaque conscience Un moment réglera sa grâce ou son courroux.

Alors on verra sa lumière

De Jérusalem tout entière

Éplucher jusqu'au moindre trait ;

Alors les plus obscures vies

Dans les ténèbres éclaircies

Ne trouveront plus de secret ; Les grands raisonnements de ces langues disertes (1) N'auront force ni poids en cette occasion ; La parole mourra dans les bouches ouvertes, Et cédera sa place à la confusion.

De ces sommités de la sagesse chrétienne, tout ce qui est quelque chose ici-bas, puissance, argent, voire même l'esprit et la science, ne paraît plus rien; et cela va bien aux âmes sanctifiées et perdues en Dieu de parler avec une pointe de haute ironie des biens d'opinion, et des savants de la science, comme Molière le dit des « Médecins de la médecine ». Non pas que l'esprit humain, qui lui aussi est une partie du verbe (verbiuu), ne vaille rien aux yeux de ces âmes dédaigneuses de tout ce qui n'est pas Dieu : elles ne font que juger de Tesprit et de la science humaine par comparaison et eu égard au principe de tout savoir à la Suprême Intelligence ; et de la cîme d'où elles prennent la mesure de toutes choses, elles ne peuvent pas ne pas faire un cas médiocre du savant qui s^estime tant, du bel esprit qui se conjouit en lui-même, du beau discoureur qui s'écoute discourir, et pour qui le bien dire

(l) Ils sout '> tout de langue ». (Corneille. l

COMPAUKIÎS DANS LEURS PAUTIES PRIISCI PALUS. SOI

passe avant le bien faire. Or c'est sur le bien agir, ou, eu d'autres termes, sur les faits de conscience que nous serons interrogés à notre sortie de ce monde, et cela sans remise ni ajournement.

Il faudra voir alors qu'elle est votre science, Savants ; il entendra votre leçon à tous.

Ciinctorum auditiirus ïcctionps, hoc est siïu/ulontm e.vamU nalurus conscientias; (1)

non pas une leçon d'Athénée débitée avec grâce et d'une voix mouillée de salive mielleuse, mais une confession bel et bien articulée de vos fautes et de vos manquements à la loi morale, avec les cas par vous même spécifiés, et toute honte bue devant le plus juste Juge (Juste Jadex) (2). Vous serez épluchés jusqu'au moindre trait :

Et les grands raisonnemenis de ces langues disertes K'auront force ni poids en celle occasion ; La parole mourra dans les bouches ouvertes. Tacebunt que argumenta Unguanmi.

Le Saint abat le bel esprit par la simple parole du Christ ; il le met sous les pieds du Juge des vivants et des morts, et c'est tout. Le poète, usant de sa force d'imaginer, peint le jugement dernier plus au vif et plus au large, et par des coups de pinceau qui ont l'air d'être d'un Dante ou d'un Michel-Ange. Il abonde dans celte espèce de moquerie divine que l'Ecriture appelle siihsannalio, et qu'elle met sur les lèvres de Dieu châtiant les empires ou les particuliers prévaricateurs. Ah lia piteuse figure que font ici les savants tomljés tout-à-coup des nues de leur savoir dans les bas-fonds de leur conscience ! De quoi leur servent à pareille heure tout le discursif de l'école et les phrases sonores? Tout ceci n'est plus de mise à ce tribunal qui ne se laisse corrompre, ni par Kor, ni par la rhétorique. Plus d'avocats à la toge bouflante et qui

(1) Pour faire dire la leçon à tout le monde, c'est-à-dire, pour examiner la conscience de chacun. Id, id.

{■2) Du Vies irœ.

502 LES DEUX IMITATIONS DE .ifiSUS-CHRIST

s'époumonnent à plaider, qui le vrai, qui le faux ; plus de palhéliijue pJlri à l'avance, et qu'on apporte lont fait de son officine; plus de ces grands hoquets qui s'arrêtent tout court dans la gorge, et qui font croire qu'on va passer dns une suffocation; plus de sanglots bons pour la circonstance ; plus de larmes dont on a chez soi des urnes pleines. La parole vous est coupée dés les premiers mots par Celui qui vous sait par cœur ; il ne vous admet, ni à vous défendre vous-même, ni à défendre aulrui. Il vous sait trop habile discoureur pour vous en croire. Vous êtes jugé non sur le dire, mais sur le faire, non sur vos belles lettres, mais sur les actes bons ou mauvais de votre vie, sur la bonté ou sur la malice intentionnelle de vos pensées. On se tait devant le Juge des juges ; on écoute et on attend.

La parole mourra dans les bouches ouvertes.

« Les bouches ouvertes » quelle prosopopée, dirionsnous, plus vivante et plus épouvantable, si le ternie prosopopée ne sentait pas son école en un sujet où la parole esta Dieu, et n'est qu'à lui !

Et de fait aucun chapitre de Vlmitatio Cliristi n'est plus rempli de son infinie et ineffable personne. Gela va jusqu'à des condescendances avec les âmes humbles et à des familiarilés charmantes qu'on ne peut s'empêcher de prendre pour soi, sans qu'il s'y mêle la moindre illusion mystii|ue : tant noire conscience seule y est prise à partie, et se retrouve ce quelle est et qu'elle se saitêire! Et c'est bien en ceci que consiste le génie théologal de Vlmitatio Cliristi. Nulle part de rêveries ou de purs accidents extatiques. On a partout la conscience de ce qu'on dit à Dieu, et des choses dont on le prie ; et les adorations les plus ardentes et les plus semblables à de volontaires

COMPARÉES DANS l.KJ'RS PARTŒS PRINCIPALES. 803

absorptions du moi humain en Diou nous laissent présents à nous-mêmes et comme ciiez nous, en notre for intérieur. Arrêtons-nous à ce bel exemple du même chapitre que Dieu occupe tout entier de sa présence, et parlant à nous en personne, si cela se peut dire d'une telle Majesté.

Ego sum qui humilcm in puncto elero mentcm, ut plures œternœ vcritatis capial raliones quàm si quis decem annis sttiduisset in scolis (1).

Ego doceo sine strepitu verborum, sine confiisione apinionitm, sine pista honoris, sine piignatione argument toriim.

Plus une âme est humiliée,

Flus elle s'est étudiée

A ce noble ravalement^

D'autant mieux cette ferme base

Soutient la haute et sainte extase

Où je l'élève en un moment.

C'est alors qu'en secret une de mes paroles Lui fait comprendre mieux ce qu'est l'Éternité Que si toute la poudre et le bruit des Écoles Avaient lasse dix ans son assiduité.

J'instruis, j'inspire, j'illumine.

J'explique toute ma doctrine

Sans aucun embarras de mots,

Sans que les âmes, balancées

D'aucunes confuses pensées

En perdent jamais le repos.

Jamais des vains degrés la pompe imaginaire De son faste orgueilleux n'embrouille mes savants, Et les rusés détours d'un argument contraire Ne leur tendent jamais de pièges décevants.

Quel coup porté à la Scolastique par notre auteur latin au temps même où celle-ci était tout à fait dominante. Ne dirait-on pas que le saint docteur a lui-même assez de

(1) C'est moi, qui en un instant élève les esprits luimhles, et leur duiHie plus (l'iutellipeuce des vérités éternelles qu'où n'eu peut acquérir en dix ans dans les écoles. J'euseij-'ue sans \aiu bruit de parolet;, sous coiifiisioa d'opiuious, sans faslo ui vaine gloire, et sans contrariétés d'ar^'uuicuts. Id., id.

o04 l,ES OECX IMITATIONS DE JKSUS-CHRIST

ces batailles de paroles et de cette raliocination intarissable ? Encore plus notre poète en paraît-il assommé. Cela est si contraire à la divine poésie, et d'un métier tant audessous de l'art sublime des vers. Qu'est-ce que « toute cette poudre, et ce bruit des écoles? Que sont « ces vains degrés » qu'on se décerne entre savants et gens de même latinité et grécité auprès du plus simple acte d'humilité intuitive par lequel une âme, à force de se faire petite devant Dieu, le tire à elle et reçoit de cet illuminateur des esprits toute la lumière qu'elle peut soutenir ici-bas, sans se désapproprier d'elle-même, et sans trop se sentir anéantie ? Ne nous lassons pas de nous tenir avec nos deux auteurs dans ces voies du bon sens que ni l'un, ni l'autre ne quitte, et dont ne les détourne pas l'acte de contemplation le plus tendre et le plus ramassé en sa simplicité. Cette âme, modèle d'humilité, pour qui c'est le moyen d'atteindre aux cîmes de la théologie, elle s'est beaucoup étudiée ; elle a beaucoup travaillé sur son fond; elle a peiné de toute la peine qu'on se donne pour vaincre la concupiscence et pour s'établir dans le bien et le repos. Elle s'est instruite par les choses de la vie, par les mœurs diverses des hommes, par l'intégrité et la fermeté de conduite de ceux-ci, par les vilenies et les chutes de ceux-là. Elle n'est illuminée de Dieu que parce qu'elle s'est rendue grandement experte aux choses de cette vie. Et comment experte? par les enseignements qu'elle reçoit de Dieu immédiatement, par mille canaux mystérieux, et surtout par les claires leçons qui lui viennent des événements et comme de la brutalité des choses :

Sed aliis loquor communia, aliis specialia; aUquihiis in signis et fignris duJciler apparm: quibusdam rerù in multo luminerevelo mj/steria (1).

(1) Je dis aux uns des choses qui sont pour tous, et aux aulre.< j'en dis qui ne sont que pour eux; je me montre avec ménagement aux uns « sous des signes et des figures » et je découvre aux autres toute la lumière et tout l'éclat de mes mystères, Id , id. Coriuth., X, 2; Pîin, II, 28.

COMPAUÉKS DANS l.KUhS l'VUUKS PRINCIPALES. .W)

Ma façon d'instruire est diverse ;

Je parle aux uns et les exerce

Sur des préceptes généraux ;

Je parle îi d'autres ;\ l'oreille

Du secret de quelque merveille,

Ou du choix de quelques travaux ; Je ne me montre aux uns que sous quelque figure, Qui leur fait doucement comprendre ma bonté, Et sur d'autres j'épands cette lumière pure Qui fait voir le mystère avec pleine clarté.

LMlluminisme, en la mesure et au degré compatibles avec la raison, éclate des deux côtés, dans ce latin d"une onction angélique, et dans ces vers pleins de la sève doctrinale, et d'une allure si franche. C'est le bon illuminisme, puisque tout homme d'un peu de foi et quelque peu penseur, est capable de le recevoir en soi, que dis-je? l'y reçoit par les mille ouvertures de son esprit et de son cœur. A qui Dieu ne paiie-t-il pas, selon les occasions, du bien, de la justice, de la vérité, du devoir jusqu'au mépris, voire même jusqu'à l'immolation de sa personne. (Nondum usque ad sanguinem restitislis (1). Qui est-ce qu'il n'exerce pas sur des préceptes généraux, ce communia que notre poète a si parfaitement entendu et translaté? C'est la sagesse courante à laquelle nous rappellent sans cesse les événements ou les simples incidents de la vie. Est-il un illuminisme plus semblable à la lumière de la raison, et qui lui soitplus identique? Il nous laisse en pleine écoledela vie, et tous et un chacun aux affaires tumultueuses de ce monde.

Ce specialia n'a pas été moins bien compris et pesé au poids du bon sens par notre Corneille. Le poète n'a fait que répondre à la pensée de notre Saint, en descendant avec lui aux œuvres vives, aux travaux, aux belles inventions de l'Esprit humain, et aussi à quelques merveilles du Génie, de la Bonté et de la Charité, dont Dieu avec sa grâce insinuante et par le doux branle de sa parole nous dit

(l) Voug u'uvea pas encore résisté jusqu'au saug,

un mot à Foreille, vers lesquelles il nous meut sans qu'il y paraisse; tout notre libre-fairenous demeurant en propre.

On ne saurait, théologiquement parlant, mieux graduer l'opération divine que ne le font ici et notre Saint, et d'après lui notre Corneille. Dieu est dès le principe avec nous dans tout ce que le sens commun, qui nous vient de lui, nous fait faire de raisonnable et de congruent. 11 est en nous dans les facultés supérieures que nous tenons de lui; et, pour passer de là aux vertus éminenles et à la sainteté, laquelle est le privilège de quelques-uns, Dieu s'est réservé.

Quoi de miraculeux à cela? Et qui ne comprend, sans être pour cela un fanatique, de certaines communications de Dieu familières et cordiales avec les âmes d'élite plus faites que les nôtres pour ce divin commerce et pour d'ineffables apparitions de la suprême vérité? Ce qui nous est exprimé, sans ombre d'excès mystique, par ce dulciter appareo, et qui nous apparaît avec toute sa clarté doctrinale dans ces quatre beaux vers :

Je ne me montre aux uns que sous quelque figure Qui leur fait doucement comprendre ma bonté, Et sur d'autres j'épands celte lumière pure Qui fait voir le mystère avec pleine clarté.

Et pour qui mettrait en doute ce caractère pratique de Vlmitatio Cliristi, lequel ne se dément même pas dans les spiritualités superlativement transcendantes, il n'y a qu'à le laisser sur les dernières paroles prononcées par l'illuminateur des esprits, et qui servent de conclusion à cette théologie toute évangélique.

Una vox librorum, sed non omnes ceQUè informai : qxiia inlùs sum doctor veritatis, scrutator cordis, cogitationiim inteJlcctor, actionum promotor, distrlbuens singuUs proul dignum judicavero (1).

(1) La voix des livres est la même pour tous, mais elle n'instruit pas

COMPARl^ES DANS LEURS PARTIES PRINCIPALES. oO"*

Les livres h, leur ouverture

OfTienl à tous même lecture,

Mais non pas môme utilité ;

J'en suis au-tledans rintcrprèle,

Et seul ;\seiil dans la retraite

J'en explique la vérité.

Je pénèire les cœurs, je vois dans les pensées, J'excite, je prépare aux bonnes actions. Et je tiens mes faveurs plus ou moins avancées, Suivant qu'on fait profit de mes instructions.

Qui verrait ea ce langage si explicite du Docteur des Docteurs quoique ce soit de favorable à rilluminisme passif affecterait de n'entendre pas la parole intérieure de Dieu, ou, en d'autres termes, la voix de sa propre couscience. Il n'est point nécessaire d'avoir une connaissance finement théologique de soi-même pour sentir que l'on dépend de Dieu [)Our le total de son être, et qu'on est plus connu de lui qu'on ne l'est de soi-même. On Ta pour docteur de la vérité au plus profond de l'esprit, au centre même de l'intelligence. Nous ne pensons que parce qu'il nous a faits capables de penser; nous ne raisonnons que d'après la Raison éternelle et infaillible, et en conformité avec le vrai absolu (2). Le sens commun, duquel nous sommes tous pourvus et qui n'est le bien exceptionnel de personne, nous met tous en l'état de rectitude pour ce qui est de penser et d'agir. C'est là vraiment le Docteur qui' nous parle au dedans sans bruit de paroles, sans étalage de littérature. Nous portons Dieu dans notre sein, et néau-

éialfîmrîat tous les hommes; car c'est moi qui puseisne intérieurement la vérjiiî, qui examine lu fond !es cœurs, ([ui couuaîl les peusées, qui inspire les uclious « el qui douue ù cliacuu ce que je juge qu'il mérile. » Id., id. 1, Coriulij , XII, 2.

(2) Erat lux vera quœ illuminai omnem hominem venienlem in hune mundum.

o«8 LKS DEIX IMITATIONS DR JKSUS-CHRIST

moins la présence d'un tel hôte n'a rien de troublant et qui soit incommode à la personnalité d'aucun de nous (1). « Jn Deo vivimiis, movemiir el siimtis », a dit saint Paul. N'est-ce pas que, tout mortels que nous sommes et chargés de cette chair de péché, nous vivons dès ici-bas d'une vie divine? Quia intùs sum Doctor veritatis. »

De l'esprit à la conscience il y a iin simple trait d'union. La conscience c'est l'âme qui se sait et qui se parle à elle-même. Sans témoin? — Non pas. Si cela était, le soliloque se passerait en un verbiage vain et confus, entendu de nous seuls et toujours approuvé. La conscience parle devant témoin, et ce témoin, pourquoi ne pas dire cet interlocuteur, c'est Dieu, le Créateur et le Père de l'homme, de cet être unique en son espèce, qui a une langue intérieure, qui s'entretient avec lui-même, qui est comme deux en un seul. Or qui connaît mieux l'homme (2) que Celui qui Ta fait, et par qui il subsiste? Où se cacher de soi-même et de Dieu? Dans quel pays, si lointain que vous l'imaginiez, fuirez-vous Dieu? Quel abîme des abîmes empêchera que la Uimière elle-même lux ipsa n'aille vous y chercher? La sainte Écriture a mis le doigt sur la chose et trouvé le mot qui la dit sans pousser davantage au discursif, comme on fait dans les Écoles, scrutator cordis, cogitaUonum inteUector.

Je pénètre les cœurs, je vois dans les pensées...

C'est aussi bref; c'est enlevé, comme on dit vulgairement, à la force du poignet, mettons du génie, de Corneille.

On voit avec quelle précision le saint théologien de VJmitatio Christl nous marque chacun des degrés de l'opération divine dans nos âmes. Dieu opère en nous par le don le plus commun que nous tenons de sa bonté, par le bon sens : au-dessus du bon sens est la conscience qui

(1) Nous vivons, nous nous mouvons et sommes en Dieu,

(2) Deus solus novit quœ sunt in hominç.

COMPARÉKS DAMS Li:UltS PARTIES PRINCIPALES. 509

nous fait regarder en nous-mêmes; enfin, au plus profond de l'être libre que nous sommes, ce branle divin qui (1) « donne le coup » à nos volontés saines et droites, et grâce auquel nous nous mouvons pour le bien. Actionum promotor, distribuens singuUs prout dignam judicavero .

J'excite, je prépare aux bonnes actions.

Et je tiens mes faveurs plus ou moins avancées

Suivant qu'on fait profit de mes instructions.

Qui verrait là le Deus ex machina du théâtre antique serait hors de la saine Psychologie, non moins que de la saine Théologie. Il ne voudrait ni se connaître soi-même, ni par le moyen de son sens intérieur connaître Dieu et le sentir à ses manières merveilleuses et irrésistibles d'agir en nous : non qu'il se mette en notre lieu et place, mais parce qu'il prête aide et force à nos bonnes pensées et à nos bonnes déterminations. Si c'est là de l'illuminisme inerte et imbécile, alors la ferme volonté de vivre en homme de bien sous les regards de Dieu, et lui demandant pour ce faire un supplément de force et de courage revient à la folie des dévolions passives et des renoncements, trop commodes, à tout effort vertueux. La juste mesure est la même chez nos deux théologiens et le consentement , parfait. Chose remarquable I La piété, solitaire et de soi portée aux excès, n'a pas plus tourné la cervelle à notre Saint que n'a fait le vin fumeux de la poésie à notre Corneille. Tolis deux parlent du mêiue Dieu en théosophes et chrétiens consommés dans la métaphysique et dans la foi, ne séparant pas l'Etre Un et incompréhensible des attributs, très distincts, chacun en son espèce, qui nous aident à nous approcher de lui, sans que la flamme de sa face nous consume. Tous deux évitent de se perdre par un excès de subtilité dans un concept de la Divinité insaisissable à la plus grande puissance d'abstraire dont l'Esprit

(Ij liossuet. {Elils d'oraisons.)

SlO LES DEUX [MITATIONS DE JIÎSUS-CHRIST

humain soit capable : ce qui donne lieu au mysticisme passif et, comme parlent les fous du Qniélisme, à une complète « ligature » des affeclions et des désirs, et de tous mouvements propres de l'âme.

Tous deux ils adorent un Dieu présent à nos âmes pour peu qu'elles se tournent à lui, et qui agit en elles à sa façon Souveraine, les remuant par de grandes ou de petites secousses, dont leur liberté propre et native n'est aucunement gênée. Comprendre ce mystère d'un Dieu qui est eu vous, et par lequel on vit, on agit, on se meut à l'aise, ce serait vouloir comprendre l'incompréhensible. Il suffit à la foi, il suffit à la conscience de sentir celte concomitance divine et, pour ainsi dire, celle coopération prodigieuse. C'est tout cela qui nous est marqué dans sa vraie mesure mystique chez nos deux théologiens par la définition des attributs de Dieu qui se rapportent à nous, et qui sont les plus clairs et le plus facilement perceptibles à noire conscience. Doclor veritatis, scrutator cordis.

L'on ne s'absorbe donc pas en Dieu jusqu'à ne se plus discerner d'avec lui, puisqu'en vertu de cette humble et saine doctrine, on tient toujours son moi dans la dépendance et sous le regard d'un tel voyant, scrutateur et moteur des âmes. On se ramasse en lui pour être davantage avec le Seul qui subsiste éternellement, et duquel rien ne se perd dans le temps et la succession des âges : on se ramasse en lui à celte fin d'adhérer de cœur et d'esprit parmi les choses qui passent au Seul Être qui ne passe pas. Ce n'est pas nous qui formulons la conclusion de ce beau chapitre, complément nécessaire de la métaphysique et de la morale de Vlmitatio Chrisli.

J'enseigne à ramasser en moi tout son désir.

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