SCÈNE Vïï
GAUTARD, Vlad. GAUTARD.
GAUTARD.
Vous avez beau dire, madame Gaulard, je vous soutiens que le singe lienl beaucoup de l'homme. ]\iad. GAUTARD.
Et moi , je vous dis , monsieur Gautard , que c'est l'homme qui tient du singe.
GAUTARD.
On croirait, à le voir, que le singe est une espèce d'homme abâtardie,
Mad. GVUTARD.
Dites plut<:jt que l'homme n'est qu'une espèce de singe perfectionné.
GAUTARD.
Perfectionné!... Ah! elles sont jolies vos perfections}
Mad. GAUïARD.
Brisons là-dessus.
GAUTARD.
Volonlieis ; mais ne ravaliez pas les singes. Mad. GAUTARD.
Et vous, ne rabaissez pas les hommes.
GAUTARD.
C'est qu^il ne faut pas non plus nous faire meilleurs que nous ne sommes.
Mad. GAUTARD.
Ah ! mon Dieu ! je sais bien que vous ne valez pas grand'chose.
GAUTARD.
Encore une fois, laissons cela... vous n'êtes pas obligée d'avoir mon instruction 5 vous n'êtes pas iorc<^e de connaître l'histoire naturelle.
Mad. GAUTARD.
J'en sais assez pour ce que j'en veux faire.
GAUTARD.
Air : Du dimanche à Pantin.
Tout homme dans la nature , Soit en bien ou soit en niai , Par ses goûts ou sa figure , Tient de certain animal.
Le sans -souci bon garçon Tient sans doute du pinçon, Et l'usurier, franc coquin, A coup sûr tient du requin, La femme jeune et légère Tient un peu du papillon , Et le mari débonnaire Tient beaucoup du limaçon , Maint flatteur bas et rampant Ne tient-il pas du serpent?
Maint fournisseur a son tour Ne lient-il pas du vautour?
Qui tient tant de la tortue Ça doit être un débiteur.
Et qui tient tant de la grue Un pauvre solliciteur.
A Paris maint charlatan Tient du ^eai , mais fait le paon ; Combien de gens du haut ton Tiennent du caméléon ,
Le fou tient de la linotte , L'avoue tient du renard , Le juge de la marmotte , El le plaideur du canard.
L'auteur tient du sansonnet , L'acteur tient an perroquet ; L'intriguant tient à\\ furet.
Et 1 huissier du cliien-d' arrêt.
Oui l'homme, dans la nature, Soit en bien ou soit en mal.
Par ses goûts ou sa figure.
Tient toujours d'un animal.
Mad. GAUTARD.
Mais vous , monsieur GauUnd , de quoi lenez-vous?
GAUTARD.
Moi, ma femme... je tiens du barbet... pour la fidélité, et loi de la biclie , pour la douceur. Mad. GAUTARD, piquée.
Eb bien! oui , oui, je suis douce; car sans cela... Mais voj'^ons , quel est le résultat de voire voyage?
GAUTARD.
Ah ! ne m'en parlez pas; j'étais au Havre au moment du débarquement : les singes sont d'un prix fou celle année , et j'attends la baisac... J'avais bien pensé à donner en mariage à ma nièce une pacotille de ces inléressans animaux; mais son prétendu ne serait peut-être pas coulent .si je lui payais sa dot en monnaie de singes... C'est un honnête négociant.
Mad. GAUTARD , souricint avec dédain.
Ah! ah! un négociant... diles-donc un simple [marchand forain, un porteur de balle.
GAUTARD.
Oui; mais il porte des écus; aussi j'ai des principes, moi : quand on gagne de l'argent , on gagne le cœur; et j'aime mieux un petit marchand qui ne doit rien à personne, qu'un gros capitaliste qu'on mel à Sainte-Pélagie.
Mad. GAUTARD.
Pour moi, l'argent est ce que j'eslimc le moins dans un homme... Qu'est-ce qui ne fait pas fortune à présent dans le monde? N'avez- vous pas des singes qui vous rapportent jusqu'à cent sous par jour?... Au fait, nous le verrons ce protégé qui vient de m'écrire une lettre
si drôle... je serais lentëe de croire qu'il est un peu fou. (^iille lire la le/ Ire de sa poche.) GAUTARD.
Voyons-doiic ce qu'il nous mande. (Lisant.) « Fulur oncle, je prends la plume pour vous annon- » cer que je me mets en roule aujourd'hui... Dites bien » à vofre chère moitié qu'il me tarde de la nommer ma » tantf , et à voli-e nièce , que je bri\le d'être votre ne- )) veu. J'arriverai chez vous lundi , avec l'amour en lêle » et une balle de marchandise sur le dos. Etablissement, » fortune, bonheur conjugal, je pourrai me vanter un » jour d'avoir pris tout ça sous mon bonnet, avec lequel » j'ai l'honneur de vous saluer.
» Bernard. »
Le style est un peu z'énigraatique... mais pour un marchand forain, ça n'est pas un défaut : tout le monde n'est point z' obligé de manier sa langue comme toi z'et moi... Enfin, si Bernard arrive lundi, c'est aujourd'hui.
Mad. GAUTARD.
Allons, que cela ne t'erapèche pas d'avoir l'œil à la" maison... moi, je vais préparer le dîner.