‹ Les deux jockosChapitre 9 sur 18 · SCÈNE VIII · texte numérisé non relu

SCÈNE VIII

GAUTARD, ensuite BLANCBEG.

GAUTARD.

Diable de femme! qui aime mieux le talent que l'argent : elle n'est pas encore à la hauteur du siècle, cellelà... Certainement on n'a pas tort d'avoir du talent... mais on a raison d'avoir de l'argent.

BLANCBEC, en dehors.

Quoi! il est ici? (// entre en courant.) Ah! mon maître! on vient de me dire que vous étiez arrivé, et je viens pour vous demander de vos nouvelles : comment qu'ça Vous va i*

GAUTARD.

Ça va t' assez bien, mon élève; et loi z' aussi? Et ma nièce Joséphine que je l'avais dit de surveiller z'un peu pendant mon absence?...

Vot' nièce... ah! Dieu ! c'est la sagesse en personne... ça fera une jolie petite femme par la suite... elle est bien aimante, bien travaillante (à pari), mais elle n'est pas cai'essanle.

GAUTARD.

Et mon Jocko ?

BLANCBEC.

Ob! vot' Jocko... j'ai été obligé de le sëpaier de$ autres... parce que maiiitenanl qu'il est civilisé, il veut étrangler ses camarades... ce qui atnionce un caractère difficile à vivre, du moins, à ce que dit le naturaliste. GAUTARD.

13<en , mon ami; je vois que tu profites de mes leçons, et je veux achever de t'initier dans tous les mystères de la nature; car, appelé par fa place à répondre aux questions d'un public plus ou moins ignorant, il faut que lu sois t'en état de répondre bien z'ou mal.

BLANCBEC.

Ah ! je suis déjà en état...

GAUTARD.

Voyons jusqu'où va ton intelligence... Tu sais que je t'ai dit que la nature était divisée en trois règnes : le minéral , le végétal , et...

BLANCBEC.

Et l'autre... le troisième... je connais ça comme mes poches.

GAUTARD.

Eh bien ! monsieur, que remarquez-vous dans un potau-feu?

BLANCBEC, embarrassé.

Dans un pot-au-feu?... [Cherchant à se rappeler.) Dam! j'y remarque un bon bouillon... c'est-à-dire, pas toujours...

GAUTARD,

Vous êtes un sot!

BLANCBEC.

Mon maître...

GAUTARD.

Vous devez y voir les trois règnes de la nature.

BLANCBEC, étonné.

Dans un pot-au teu?

GAUTARD.

Ni plus ni moins... D'abord, la terre dont est fait le vase et le liquide qu'il contient; voilà pour le minéral... Ensuite, les bonnes légumes, telles qu'oignons, navets, carottes, et autres ingrëdiens qu'on y fait z' infuser: vcilà pour le végétal... et enfin le moiceau de tranche de bœuf que tu manges après ton potage : voilà pour l'animal.

BLANCBEC, SUrptis.

C'est ma foi vrai!... Qu'est-ce qui aurait dit que les trois règnes de la nature étaient dans une marmite?... Je n'aurais jamais été les chercher là... Je crois qu'on a mis aujourd'hui le pot-au-feu \ je vas étudier les règnes. GAUTARD, le retenant.

Un instant : il ne s'est pas présenté d'amateurs pour mon Jocko?

Oh ! les amateurs de Jocko ne manquent pas... et, depuis qu'on a fait une pièce qui porte son nom , ça double sa valeur... C'est que c'est une pièce qui place ses auteurs sur la route de l'immortalité.

GAUTARD.

J'en ai déjà z' entendu parler sur la route du Havre.

BLANCBEC.

Vous voyez bien... on en parle partout... c'est une fureur.

GAUTARD.

Blancbec, tuas l'instinct de ton art... si tu veux toujours marcher droit, tu feras ton cJiemin.

BLANCBEC.

Ah! diles-donc , il faut que je vous rende compte de la vente pendant vol' absence. Il est venu d'abord un seigneur russe, le comte Payetouzikojff^ auquel j'ai vendu une perruche pour une danseuse du boulevard... Puis un Allemand, le baron ChoucrouteTiiberg , s'est arrangé du beau perroquet gris-argenté pour une chanteuse italienne... à ce qu'il dit... et un gros Anglais, milord Go- Lemouchesier, a pris le serin.

GAUTARU.

Curament !e serin 1

BLANCBEC.

Oui, vous savez bien, celui auquel je serinai» tons les jtmrs : Bon voyage , trala , la , la... Il avait joliment envie de votre Jocko.

GAUTARD.

Pour celui-là , je ne le vendrai pas. Ce pauvre Jocko! (Il PU à la cage du singe ^ qui fait des gambades en t apercevant.) J'attends tantôt z' une foule de miieux amateurs du vrai talent ; nous préluderons ensemble par les exercices du général Jacquot.

Àir : De Fanchon.

Que rien ne l'inquiète , Avant d' fair' ta toilette , Je veux te raser sans façon ; J' prétends pour savonelte , Me servir d'un gros nnacaron ; Et quand la harh' s'ra faite , J' ic frai manger le savon, {àis.)

BLANCBEC.

Ah ! les singes, mon maître... vous verrez que lessiu • ges finiront par l'emporter sur nous.

GAUTARD.

Ch biea! i*en serais fâché ; car enfin , les fiommes sont des hommes.

BLANCBEC.

Et les femmes, donc... les femmes seraient furieuses...

GAUTARD , en sortant.

Je vais achever ma tournée.. . suis-moi. (y/ pari.) Malgré ces dispositions , ce garçon-là n'ifa pas loin.

BLANCBliC.

Je vous suis , mon maître. ( Fausse sortie.)

SGëNë IX.

BLANCBEC, TREMPLIN.

THEMi'LiN, arrivant par le fond en singe, et tenant son masque a la m.ain.

( A part. ) Exécutons mon projet. ( // ouvre les Les deux Jockos. 3

cages des singes, qui s'enfuient aussitôt sans que Bïanchec s'en aperçoive. )

BLANCBEC , sur le deçant de la scène.

Va-l il joliment crier, quand il apprendra que son beau f anard des Indes orientales est mort d'un rhumatisme qu'il avait à la patte... Dam! aussi il avait toujours les pieds dans l'eau.

En finissant cette plirase , il se retourne , et aperçoit Tremplin qwi tient encore la porte de Jocko,

Tiens, Jocko qui a ouvert sa cage.

Il approc/ie doucement de Tremplin y qui lui tourne le dos j et regarde dans la cage ; il le pousse dedans, et ferme la porte. On entend Gautard en dehors :

Blancbec! Blancbec!

BLANCBEC.

Me v' là ! me v"Ià , mon maître.

Il sort en courant du côté de Gautard. Tremplin paraît à la porte de la cage.

Page 1