‹ Les Deux maitresses (volume 2)Chapitre 2 sur 4 · I.F.S DFIX MAITUKSSRS. O · texte numérisé non relu

I.F.S DFIX MAITUKSSRS. O

nllaildinor il quarante SOUS. Avec cela, il rcclierchait en loule chdse une sorte de perfection, et ne goûtait rien (\u\ fût incomplet. Quand il s'agissait de plaisir, il voulait que tout lût plaisir, et n'était pas homme à acheter une jouissance par un moment d'ennui. S'il avait une loge au spectacle, il voulait que la voiture qui l'y menait fût douce, que le diner eût été bon, et qu'aucune idée fâcheuse ne pût se présenter en sortant. Mais il huvail de hon cœur la piquette dans un cabaret de campagne, et se mettait à la queue pour aller au parterre. C'était alors un autre élément, et il n'y faisait pas le ditTicile; mais il gardait dans ses bizarreries une sorte de logique, et s'il y avait en lui deux hommes divers, ils ne se confondaient jamais.

Ce ciiractère étrange provenait de deux causes : peu de fortune et un grand amour du plaisir. La famille de Valentin jouissait de quelque aisance, mais il n'y avait rien de plus dans la maison qu'une honnête médiocrité. Une douzaine de mille francs par an dépensés avec ordre et économie, ce n'est pas de quoi mourir de faim ; mais quand une famille entière vit là-dessus, ce n'est pas de quoi donner des fêtes. 'J'outefois, par un caprice du hasard, Valentin était né avec les goûts que peut avoir le fils d'un grand seigneur. A père avare, dit-on, fils prodigue ; à parents économes, enfant dépensier. Ainsi le veut la Providence, que cependant tout le monde admire.

Valentin avait fait son droit, et était avocat sans causes, profession commune aujourd'hui. Avec l'argent qu'il avait do son père et celui qu'il gagnait de temps en temps, il pouvait être assez heureux, mais

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iî aimait mieux loul dépensera la fois et se passer de tout le lendemain. Vous vous souvenez, Madame, de ces marguerites que les enfants effeuillent brin à brin? Beaucoup, disent -ils à la première feuille; passablement, h la seconde, et à la troisième, pasdu fout. Ainsi faisait Valentin de ses journées; mais le passableme?itn\ élailpas,carilnepouvaitlcsouffrir. Pour vous le faire mieux connaitre, il faut vous dire un trait de son enfance. Yalcnlin couchait, à dix ou douze ans, dans un petit cabinet vitré, derrière la chambre de sa mère. Dans ce cabinet d'assez triste apparence, et encombré d'armoires poudreuses, se trouvait, entr'autrcs nippes, un vieux portrait avec un grand cadre doré. Quand, par une belle matinée, le soleil donnait sur ce portrait, l'enfant, à genoux sur son lit, s'en approchait avec délices. Tandis qu'on le croyait endormi, en attendant que l'heure du mailre arri\ât, il restait parfois des heures entières le front posé sur l'angle du cadre ; les rayons de lumière, frappant sur les dorures, l'entouraient d'une sorte d'auréole où nageait son regard ébloui. Dans cette posture, il faisait mille rêves; une extase bizarre s'emparait de lui. Plus la clarté devenait vive, et plus son cœur s'épanouissait. Quand il fallait enfin détourner les yeux , fatigués de l'éclat de ce spectacle, il fermait alors ses paupières, et suivait avec curiosité la dégradation des teintes nuancées dans cette tache rougcâtre qui reste devant nous quand nous fixons trop long-temps la lumière ; puis il revenait à son cadre, et recommençait de plus belle. Ce fut là, m'a-t-il dit hii-n.ème, qu'il prit un goût

passionné pour l'or cl le soleil, deux excellentes choses, du resle.

Ses premiers pas dans la vie furent guidés par l'inslincl de la passion nalive. Au collège, il ne se lia qu'avec des enlanls plus riches que lui, non par orgueil, mais par goût. Prccoced'esprit dans ses éludes, ramour-propre le |)oussait moins qu'un certain besoin de distinction. 11 lui arrivait de pleurer au milieu de la classe, quand il n'avait pas, le samedi, sa place au banc d'homieur. Il achevait ses humanités et travaillait avec ardeur, lorsqu'une dame, amie de sa mère, lui fit cadeau d'une belle turquoise ; au lieu d'écouler la leçon, il regardait sa bague reluire à son doigt. C'était encore l'amour de l'or tel que peut le ressentir un enfant curieux. Dès que l'enfant fut homme, ce dangereux penchant porta bientôt ses fruits.

A peine eut-il sa liberté, qu'il se jeta, sans réflexion, dans tous les travers d'un fils de famille. Né d'humeur gaie, insouciant de l'avenir, l'idée qu'il était pauvre ne lui venait pas, et il ne semblait pas s'en douter. Le monde le lui fit comprendre. Le nom qu'il portait lui permettait de traiter en égaux des jeunes gens qui avaient sur lui l'avantage de la fortune. Admis pareux, comment les iniiler? Les parents de Valentin vivaient à la campagne. Sous prétexte de faire son droit, il passait son temps à se promener aux Tuileries et au boulevart. Sur ce terrain, il était à l'aise ; mais quand ses amis le quittaient pour monter à cheval, force lui était de rester à pied, seul et un peu désappointé. Son tailleur lui faisait crédit;

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mais à quoi sert l'haliit, quand la poche est vide? Les trois quarts du temps il en était là. Trop fier pour vivre en parasite, il prenait à tâche de dissimuler ses secrets motifs de sagesse, refusait dédaigneusement des parties de j)laisir où il ne pouvait payer sou écot, et s'étudiait à ne toucher aux riches qui* dans ses jours de richesse.

Ce rôle, difficilement soutenu, tomba devant la volonté paternelle; il fallut choisir un état ; Valentiu entra dans une maison de hanque. Le métier d:* commis ne lui plaisait guère, encore moins le travail quotidien. Il allait au bureau l'oreilie un peu basse; il avait fallu renoncer aux amis en même temps qu'à la liberté; il rj'en était pas honteux, mais il s'ennuyait. <^uand arrivait, comme dit André Chenier, le jour de la veine dorée, une sorte de fièvre le saisissait. Qu'il eût des dettes à payer ou quelque emplette utile à faire, la présence de l'or le troublait à tel point, qu'il en perdait la réflexion. Dès qu'il voyait briller dans ses mains un peu de ce rare métal, il sentait son cœur tressaillir, et ne pensait plus qu'à courir, s'il faisait beau. Quand je dis courir, je me trompe ; on le rencontrait, ces jours-là, dans une bonne voiture de louage, qui le menait au Rocher de Cancale ; là, étendu sur les coussins, rcspiranU'air ou fumant son cigare, il se laissait bercer mollement, sans jamais songer à demain; demain pourtant, c'était l'ordinaire, il fallait redevenircommis; mais peu lui importait, pourvu qu'a tout prix il eût satisfait son imagination. Les appointements du mois s'envolaient ainsi en un jour. Il passait, disail-il, ses mauvais moments à rêver, et ses

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bons moments à réaliser ses rêves : lanlôt à Paris, laiilùl il la campaj^'oe, on le rencontrait avec son tracas, presque toujours seul, preuve quecen'etail pas vanité «Je sa part. D'ailleurs, il laisiil ses extravagances avec la simplicité d'un grand seigneur qui se passe uncaj)rice. Voilà un bon commis, direz-vous; aussi le mit-on à la porte.

Avec la liberté et l'oisiveté revinrent des tentations de toute espèce. Ouand on a beaucoup de désirs, beaucoup de jeunesse et peu d'argent, on court grand risque de faire des sottises. Yalenlin en (il d'assez grandes. Toujours poussé par sa nianie de cl'.angcr des rêves en réalités, il en vint à faire les plus dangereux rêves. 11 lui passait, je suppose, par la tête, de se rendre compte de ce que peut être la vie d'un tel qui a cent mille francs à manger par an. Voilà mon étourdi qui, toute une journée, n'en agissait ni plus ni moins que s'il eût ete le personnage en question. Jugez où cela peut conduire avec un peu d'intelligence et de curiosité. Le raisoimement de Valentin, sur sa manière de vivre, était, du reste, assez plaisant. 11 prétendait qu'a chaque créature vivante revient de droit une certaine somme de jouissance ; il comparait cette somme à une coupe pleine que les économes vident goutte à goutte, et qu'il buvait, lui, à grands traits. Je ne compte i)as les jours, disait-il, mais les plaisirs, et le jour où je dépense vingt-cinq louis, j'ai cent quatre-vingt-deux mille cinq cents livres de rente.

Au milieu de toutes ces folies, Valentin avait dans le cœur un sentiment qui devait le preserser; c'était

son affection pour sa mère. Sa mère, il est vrai, l'avait toujours gâté; c'est un tort, dit-on, je n'en sais rien; mais, en tout cas, c'est le meilleur et le plus naturel des torts. I^'excellenle femme qui avait donné Ja vie à Valenlin lit tout au monde pour la lui rendre douce. Elle n'était pas riche, comme vous savez. Si tous les petits ecus glissés en cachette dans la main de l'enfant chéri s'étaient trouvés tout à coup rassemblés, ils auraient pourtant fait une belle pile. Valenlin, dans tous ses désordres, n'eut jamais d'autre frein que l'idée de ne pas rapporter un chagrin à sa mère; mais cette idée le suivait partout. D'un autre côté, cette affection salutaire ouvrait son cœur à toutes les bonnes pensées, à tous les sentiments honnêtes. C'était pour lui la clé d'un inonde qu'il n'eût peutêtre pas compris sans cela. Je ne sais qui a dit le premier, qu'un être aimé n'est jamais malheureux; celui-là eût pu dire encore : Qui aime sa mère, n'est jamais méchant. Quand Valentin regagnait le logis, après quelque folle équipée,

Traînant Paile, el tirant le pied,

sa mère arrivait et le consolait. Qui pourrait compter les soins patients, les attentions en apparence faciles, les petites joies intérieures, par lesquels l'amitié se prouve en silence, et rend la vie douce et légère? J'en veux citer un exemple en passant.

Un jour que l'étourdi garçon avait vidé sa bourse au jeu, il venait de rentrer de mauvaise humeur. Les coudes sur sa table, la tête dans ses mains, il se livrait à ses idées sombres. Sa mère entra, tenant un gros

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bouquet de roses dans un verre d'eau, qu'elle posa doucement sur la table, à côte de lui. Il leva les yeux pour la remercier, et elle lui dit en souriant : Il y en a pour quatre sous. Ce n'était pas cher, comme vous voyez, ce[)endant le bouquet était superbe. Valenlin, resté seul, sentit le parfum frapper son cerveau excilé. Je ne saurais vous dire quelle impression produisit sur lui une si douce jouissance, si facilement venue, si inopinément apportée; il pensa à la somme qu'il avait perdue, il se demanda ce qu'en aurait pu faire la main maternelle, qui le consolait à si bon marché. Son cœur gonflé se fondit en larmes, et il se souvint des plaisirs du pauvre qu'il venait d'oublier.

Ces plaisirs du pauvre lui devinrent chers, à mesure qu'il les connut mieux. Il les aima parce qu'il aimait sa mère; il regarda peu à peu autour de lui, et ayant un peu essayé de tout, il se trouva capable de tout sentir. Est-ce un avantage? Je n'en puis rien dire encore. Chance de jouissance, chance de souffrance.

J'aurai l'air de faire une plaisanterie, si je vous dis qu'en avançant dans la vie, Valentin devint à la fois plus sage et plus fou; c'est pourtant la vérité pure. Une double existence se développait en lui. Si son espritavide l'entraînait, son cœur le retenait au logis. S'enfermait-il, décidé au repos, un orgue de Barbarie, jouant une valse, passait sous la fenêtre et dérangeait tout. Sortait-il alors, et, selon sa coutume, courait-il après le plaisir, un mendiant rencontré en roule, un mot louchant trouvé par hasard dans le

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Tairas (l'un drame à la mode, le rendait pensif, <,'l il retournail chez lui. Prenait-il la plume et s'asseyailil pour travailler, sa plume distraite esquissait sur les marges d'un dossier la silhouette d'une jolie femme qu'il avait renconlrce au bal. Une bande joyeuse, réunie chez un ami, l'inNitait-elle à rester à souper, il tendait son verre en riant, et liuvait une copieuse rasatie, puis il fouillait dans sa poche, voyait qu'il avait oublié sa clé, qu'il reveillerait sa mère en rentrant ; il s'esquivait et revenait respirer ses roses bien-aimées.

Tel était ce garçon, simple et éccrvelé, timide et fier, tendre et audacieux. La nature l'avait lait riche, et le hasard l'avait fait pauvre; au lieu de choisir, il prit les deux partis. Tout ce qu'il y avait en lui de patience, de réflexion et de résignation, ne pouvait triompher de l'amour du plaisir, et ses plus grands moments de déraison ne pouvaient entamer son cœur. Il ne lutta ni contre son cœur, ni contre le plaisir qui l'attirait. Ce fut ainsi qu'il devint double, et qu'il vécut en perpétuelle contradiction avec lui-même, comme je vous le montrais tout à l'heure. Mais c'est de la faiblesse, allez-vous dire. Eh! mon Dieu, oui; ce n'est pas là un Romain, mais nous ne sommes pas ici à Rome.

Nous sommes à Taris, Madame, et il est question de deux amours. Heureusement pour vous, le portrait de mes héroïnes sera plus vite fait que celui de mon héros. Tournez la page, elles vont entrer en scène.

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Je vous ai dit que, de ces deux dames, l'une était 1 iche et l'autre pau\ re. Vous devinez déjà par quelle raison elles plurent l(tules deux à Valejilin. Je crois v«ius avoir dit aussi que l'une était mariée et l'autre veuve. La marquise de Parues (c'est la mariée) était fdle et femme de marquis. Ce qui vaut mieux, elle était flirt riche; ce qui vaut mieux encore, elle était fort libre, son mari elant en Hollande pour aflaires. Klle n'avait pas vingt-cinq ans, elle se trouvait reine d'un petit royaume au fond de la Chaussée-d'Antin. Ce royaume consistait en un petit hôtel, bâti avec un i^oùt parfait entre une grande cour et un beau jardin. Celait la dernière folie du défunt beau-père, grand seigneur un peu libertin, et la maison, à dire vrai, se ressentait des goûts de son ancien maître; elle ressemblait plutôt à ce qu'on appelait jadis une maison à parties qu'à la retraite d'une jeune femme condamnée au repos par l'absence de l'époux. Un pa- Nillon rond, sépare de l'hôtel, occupait le milieu du jardin. Ce pavillon, qui n'avait qu'un rez-de-chaussée, n'avait aussi qu'une seule pièce, et n'était qu'un immense boudoir meuble avec un luxe raffiné. Madame de Parues, qui habitait l'hôtel et passait pour fort sage, n'allait point, disait-on, au pavillon. On y voyait pourtant quelquefois de la lumière. Compagnie

excollenlc, tliricrs à l'avenant, fringants équipages, nombreux domestique, en un mot, grand bruit de bon ton, voilà la maison de la marquise. D'ailleurs une éducation achevée lui avait donné mille talents; avec tout ce qu'il faut pour plaire sans esprit, elle trouvait moyen d'en avoir; une indispensable tante la menait partout; quand on parlait de son mari, elle disait qu'il allait revenir; personne ne pensait à médire d'elle.

Madame Delaunay (c'est la veuve) avait perdu son mari fort jeu:.e; elle vivait avec sa mère, d'une modique pension obtenue à grand' peine, et à grand' peine suffisante. C'était à un troisième étage qu'il fallait monter, rue du Plat-d'Etain, pour la trouver brodant à sa fenêtre; c'était tout ce qu'elle savait faire; son éducation, vous le voyez, avait été fort négligée. Un petit salon était tout son domaine; à l'heure du dîner, on y roulait la table de noyer, reléguée durant le jour dans l'antichambre. Le soir, une armoire à alcôve s'ouvrait, contenant deux lits. Du reste, une propreté soigneuse entretenait le modeste ameublement. Au milieu de tout cela, madame Delaunay aimait le monde. Quelques anciens amis de son mari donnaient de petites soirées où elle allait, parée d'une fraîche robe d'organdy. Comme les gens sans fortune n'ont pas de saisons, ces petites fêtes duraient toute l'année. Être pauvre, jeune, belle et honnête, ce n'est pas un mérite si rare qu'on le dit, mais c'est un mérite.

Quand je vous ai annoncé que mon Valentin aimait ces deux femmes, je n'ai pas prétendu déclarer

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qu'il les aimât également toutes deux. Je pourrais me tirer d'atîaire en vous disant qu'il aimait l'une et désirait l'autre; mais je ne veux point chercher ces finesses, qui, après tout, ne signifieraient rien, sinon qu'il les désirait loutes deux. J'aime mieux vous raconter simplement ce qui se passait dans son cœur.

Ce qui le fit d'abord aller souvent dans ces deux maisons, ce fut un assez vilain motif, l'absence de maris dans l'une et dans l'autre. Il n'est que trop vrai qu'une apparence de facilité, quand bien même elle n'est qu'une apparence, séduit les jeunes têtes. Valentin élait reçu chez madame de Parues, parce qu'elle voyait beaucoup de monde, sans autre raison; un ami l'avait présente. Pour aller chez madame Delaunay, qui ne recevait personne, ce n'avait pas été si aisé. 11 l'avait rencontrée à l'une de ces petites soirées dont je vous parlais tout à l'heure, car Valentin allait un peu partout; il avait donc vu madame Delaunay, l'avait remarquée, l'avait fait danser, enfin, un beau jour, avait trouve moyen de lui porter un livre nouveau qu'elle desirait lire. La première visite une fois faite, on revient sans motif, et au bout de trois mois on est de la maison ; ainsi vont les choses. Tel qui s'etonne de la présence d'un jeune homme dans une famille que personne n'aborde, serait quelquefois bien plus étonné d'apprendre sur quel frivole prétexte il y est entré.

Vous vous étonnerez peut-être, madame, de la manière dont se prit le cœur de Valentin. Ce fut, pour ainsi dire, l'ouvrage du hasard. Il avait, durant un

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hiver, vécu, selon sa coutume, assez folleraent, mais assez gaiement. L'été venu, comme la cigale, il se trouva au dépourvu. Les uns partaient pour la campagne, les autres allaient en Angleterre ou aux eaux; il y a de ces années de désertion où tout ce qu'on a d'amis disparait; une bouffée de vent les emporte,et on reste seul tout à coup. Si Valenlin eût été plus sage, il aurait fait comme les autres, et serait parti de son côté; mais les plaisirs avaient été cher, et sa i'ourse vide le retenait à Paris. Regrettant son imprévoyance, aussi triste qu'on peut l'être à vingt-cinq ans, il songeait à passer l'été et à faire, non de nécessité vertu, mais de nécessité plaisir, s'il se pouvait. Sorti un matin par une de ces belles journées où tout ce qui est jeune sort sans savoir pourquoi, il ne trouva, en y redechissant, que deux endroits où il pût aller, chez madame de Parues ou chez madame Delaunay. Il fut chez toutes deux le jour même, et ayant agi ainsi en gourmand, il se trouva désœuvré le lendemain. Ne pouvant recommencer ses visites avant quelques jours, il se demanda quel jour il le pourrait; après quoi, involontairement il repassa dans sa tête ce qu'il avait dit et entendu durant ces deux heures, devenues précieuses pour lui.

La ressemblance dont je vous ai parlé, et qui ne l'avait pas jusqu'alors frappé, le fit sourire d'abord.

II lui parut étrange que deux jeunes femmes, darjs des positions si diverses, et doîil l'une ignorait l'existcFice de l'autre, eussent l'air d'être les deux sœurs. Il compara dans sa mémoire leurs traits, leur taille et k'uresprit; chacune des deux lui lit tour à tour moins

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aimer ou mieux goùler ratitre. Madame de Parnes était coquette, vive, uiinaudière et enjouée; madame Delannay était aussi tout cela, mais [jas tous les jours, au haï sculeuieut, et à un degré, pour ainsi dire, plus tiède. La pauvreté sans doute eu était cause. Cependant, ies jeux de la veuve brillaient parfois d'une llauime ardente qui semblait se concentrer dans le repos, tandis que le regard de la marquise resseml)lait à une étincelle brilhmte, mais fugitive. CA'St bien la même femme, se disait Valentin ; c'est le même feu, voltigeant là sur un foyer joyeux, ici couvert de cendres. Peu à peu, il vint aux détails; il pensa aux blanches mains de l'une eflleurant son clavier d'ivoire, aux mains un peu maigres de l'autre lonîbant de fatigue sur ses genoux. Il pensa au jûcd, et il trouva bizarre que la plus pauvre fût la mieux chaussée; elle faisait ses guêtres elle-même, il vit la dame de la Cliaussée-d'Antin, étendue sur sa chaise longue, respirant la fraîcheur, les bras nus dès le matin. 11 se demandait si madame Delannay avait d'aussi beaux bras sous ses manches d'indienne, et je ne sais pourquoi il Iressaiilità l'idée de voir madame Delannay les bras nus ; puis il pensa aux belles toulTes de cheveux noirs de madame de Parnes, et à l'aiguille à tricoter que madame Dt-launay plantait dans sa natte en causant. Il prit un crayon et chercha à retracer sur le papier la double image qui l'occupait. A force d'etTacer et de tâtonner, il arriva à l'une de ces ressemblances lointaines dont la fantaisie se contente quelquefois plutôt que d'un portrait trop vrai. Dès qu'il eut obtenu cette esquisse, il s'arrêta; à la-

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quelle des deux ressemblait-elle davantage? Il ne pouvait lui-même en décider; ce fut tantôt à l'une et tantôt à l'autre, selon le caprice de sa rêverie. Que de mystères dans le destin! se disait-il; qui sait, malgré les apparences, laquelle de ces deux femmes est la plus heureuse? Est-ce la plus riche ou la plus belle? Est-ce celle qui sera le plus aimée? Non, c'est celle qui aimera le mieux. Que feraient-elles si demain malin elles s'éveillaient l'une h la place de l'autre? Valcnlin se souvint du dormeur éveillé, et sans s'apercevoir qu'il rêvait lui-môme en plein jour, il fit mille châteaux en Espagne. 11 se promit d'aller, dès le lendemain, faire ses deux visites, et d'emporter S(m esquisse pour en voiries défauts; en même temps il ajoutait un coup de crayon, une boucle de cheveux, un pli à la robe; les yeux étaient plus grands, le contour plus délicat. Il pensa de nouveau au pied, puis à la main, puis aux bras blancs ; il pensa encore à mille autres choses; enfin il devint amoureux.

Devenir amoureux n'est pas le difficile, c'est de savoir dire qu'on l'est. Valentin, muni de son esquisse, sortit de bonne heure le lendemain. 11 commença par la marquise. Un heureux hasard, plus rare que l'on ne pense, voulut qu'il la trouvât ce jour-là telle qu'il l'avait rêvée la veille. On était alors au mois de

juillet. Sur un banc de bois, garni de frais coussins, sous un beau chèvrefeuille en tleur, les bras nus, velue d'un peignoir, ainsi pouvait paraître une nymphe aux yeux d'un berger de Virgile; ainsi parut aux yeux du jeune homme la blanche Isabelle, marquise de Parues. Elle le salua d'un de ces doux sourires qui coulent si peu quand on a de belles dents, et lui montra assez nonchalamment un tabouret fort éloigné d'elle. Au lieu de s'asseoir sur ce tabouret, il le prit pour se rapprocher; et comme il cherchait où se mettre : Où allez-vous donc? demanda la marquise.

Valentin pensa que sa tète s'était échauffée outre mesure, et que la réalite indocile allait moins vite que le désir. 11 s'arrêta, et, replaçant le tabouret un peu plus loin encore qu'il n'était d'abord, s'assit, ne sachant trop quoi dire. Il faut savoir qu'un grand laquais, à mine insolente et rébarbative, était debout devant la marquise, et lui présentait une tasse de chocolat brûlant qu'elle se mit à avaler à petites gorgées. La présence de ce tiers, l'extrême attention que mettait la dame à ne pas se brûler les lèvres, le peu de souci qu'en revanche elle prenait du visiteur, [«'étaient pas faits pour encourager. Valenlin lira gravement l'esquisse qu'il avait dans sa poche, et, tixant ses yeux sur madame de Parnes, il examina alternativement l'original et la copie. Elle lui demanda ce qu'il faisait. Il se leva, lui donna son dessin, puis se rassit sans en dire davantage. Au premier coup d'oeil, la marquise fronça le sourcil comme lorsqu'on cherche une ressemblance, puis elle se peu-

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cha de côté comme on fait lorsqu'on l'a Irouvéc. Elle avala le reste de sa lasse; le laquais s'en fut, et les belles dents reparurent avec le sourire.

— C'est mieux que moi, dit-elle entitj; vous avez fait cela de mémoire? Comment vous y êtes-vous pris?

Valcntin répondit qu'un si beau visage n'avail pas besoin de p!)ser pour qu'on pût le copier, et qu'il l'avait tiou\é dansson cœur. La marquise fil un léger salut, et Yalenlin approcha son tabouret.

Tout en causant de choses indifférentes, madame de Parues regardait le dessin.

— Je trouve, dit-elle, qu'il y a dans ce portrait ufie physionomie qui n'est pas la mienne. On dirait que cela ressemble à quelqu'un qui me ressemble, mais que ce n'est pas moi qu'on a voulu faire.

Vaienlin rougit malgré lui, et crut sentir qu'au fond de l'àme il aimait madame Delaunay ; l'observation de la marquise lui en parut un témoignage. Il regarda de nouveau son dessin, puis la marquise, puis il pensa à la jeune veuve. Celle que j'aime, se dit-il, est celle à qui ce portrait ressemble le plus. Puisque mon cœur a guide ma main, ma main m'expliquera mon cœur.

La conversation continua (il s'agissait, je crois, d'une course de chevaux qu'on avait faite au Champde-Mars la veille).

— Vous êtes à une lieue, dit madame de Parues. Valentin se leva, s'avança vers elle.

— Voilà uu beau chèvrefeuille, dit-il en pissant.

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La marquiso étendit le hras, cassa une petite branche en fleur et la lui otTrit gracieusement.

— Tenez, dit-elle, prenez cela, et dites-moi si c'est vraiment moi dont vous avez cherche la ressemblance, ou si, en en peignant une autre, vous l'avez trouvée par hasard.

Par un petit mouvement de fatuité, Valentin, au lieu de prendre la branche, présenta en riant, à la marquise, la boutonnière de son habit, afin qu'elle y mît le bouquet elle-uiême; pendant qu'elle s'y prêtait de bonne grâce, misis non sans quelque peine, il était debout, et regardait le pavillon dont je vous ai parlé, et dont une persienne était enlr'ouverte. Vous vous souvenez que madame de Parnes passait pour n'y jamais aller. Elle affectait même quelque mépris pour ce boudoir galant et recherché, qu'elle trouvait de mauvaise compagnie. Valeiilin crut voir cependant que les fauteuils dorés et les tentures brillantes ne soutiraient pas de la poussière. Au milieu de ces meubles à forme grecque, superbes et incommodes comme tout ce qui vient de l'empire, certaine chaise longue évidemment moderne lui parut se détacher dans l'ombre. Le cœur lui battit, je ne sais pourquoi, en songeant que la belle marquise se servait quelquefois de son pavillon; car pourquoi ce fauteuil eùt-il été là, sinon pour aller s'y asseoir? Valentin saisit une des blanches mains occupées à le décorer, et la porta doucement à ses lèvres ; ce qu'en pensa la marquise, je n'en sais rien; Valentin regardait la chaise longue; madame de Parnes regardait le dessin de Valentin ; elle ne retirait pas sa main, et il la tenait

entre les siennes. Un domestique parut sur le perron ; une visite arrivait; Valentin lâcha la main de la marquise, et (chose assez singulière) elle ferma brusquement la persienne.

La visite entrée, Valentin l'ut un peu embarrassé; car il vit que la marquise cachait son esquisse, comme par mcgarde, en jetant son mouchoir dessus. Ce n'était pas là son compte; il prit le parti le plus court, il souleva le mouchoir et s'empara du papier; madame de Parnes fit un léger signe d'étonnement.

— Je veux y retoucher, lui dit-il tout haut; permettez-moi d'emporter cela.

Elle n'insista pas, et il s'en fut avec.

Il trouva madame Delaunay qui faisait de la tapisserie; sa mère était assise près d'elle. La pauvre femme, pour tout jardin, avait quelques fleurs sur sa croisée. Son costume, toujours le même, était de couleur sombre, car elle n'avait pas de robe du malin; tout superflu est signe de richesse. Une velléité de fausse élégance lui faisait porter cependant des boucles d'oreilles de mauvais goût et une chaîne de chrysocale. Ajoutez à cela des cheveux en désordre et l'apparence d'une fatigue habituelle; vous conviendrez que le premier coup-d'œil ne lui rendait pas en ce moment la comparaison favorable.

Valentin n'osa pas, en présence de la mère, montrer le dessin qu'il apportait. Mais lorsque trois heures sonnèrent, la vieille dame, qui n'avait pas de servante, sortit pour préparer son diner. C'était l'instant qu'attendait le jeune homme. Il tira donc de nouveau son portrait, et tenta sa seconde épreuve. La

veuve n'avait pas grande finesse; elle ne se reconnut pas, et Valcnlin, un peu confus, se vit obligé de lui expliquer que c'était elle qu'il avait voulu faire. Elle en parut d'abord étonnée, puis encbantée, et croyant simplement que c'était un cadeau que Yalentin lui offiait, elle alla décrocher un petit cadre de bois blanc à la cheminée, en ùta un affreux portrait de Na[)olcon qui y jaunissait depuis 1810, et se disposa à y mettre le sien.

Yaleiilin commença par la laisser faire; il ne pouvait se résoudre à gâter ce mouvement de joie naïve. Cependant l'idée que madame de Parues lui redemanderait sans doute son dessin, le chagrinait visiblement; madame Delaunay, qui s'en aperçut, crut avoir commis une indiscrétion; elle s'arrêta, embarrassée, tenant son cadre et ne sachant qu'en faire. Valcnlin, qui, de son côté, sentait qu'il avait fait une sottise en montrant ce portrait qu'il ne voulait pas donner, cherchait en vain à sortir d'embarras. Après quelques instants de gêne et d'hésitation, le cadre et le papier restèrent sur la table, à côté du Napoléon détrôné, et madame Delaunay reprit son ouvrage.

— Je voudrais, dit enlin Valenlin, qu'avant de vous laisser celte petite ébauche, il me fût permis d'en faire une copie. — Je crois que je ne suis qu'une étourdie, répondit la veuve. Gardez ce dessin qui vous appartient, si vous y attachez quelque prix. Je ne suppose pourtant pas que votre intention soit de le mettre dans votre chambre ni de le montrera vos amis. — Certainement non; mais c'est pour moi que je l'ai fait, et je ne voudrais pas le perdre entière-

2^ LES DEUX BIAITRESSES.

ineul. — A quui pourra-l-il vous servir, puisque vous m'assurez que vous ne le montrerez pas? — Jl nie servira à vous voir, Madame, et à parler quelquefois à votre image de ce que je n'ose vous dire à vous-même.

(^)uoique celle phrase, à la rigueur, ne fut qu'une galanterie, le ton dont elle était prononcée fit lever les yeux à la veuve. Elle jeta sur le jeune homme un regard, non pas sévère, mais sérieux ; ce regard troubla Valentin , déjà ému de ses propres paroles; il roula l'esquisse et allait la remettre dans sa poche, quand madame Delaunay se leva et la lui prit des mains d'un air de raillerie timide. Il se mit à rire, et à son tour s'empara lestement du papier.

— Et de quel droit, Madame, m'ôteriez-vous ma propriété ? Est-ce que cela ne m'appartient pas ? — Non, dit-elle assez sèchement; personne n'a le droit de faire un portrait sans le consentement du modèle.

Elle s'était rassise à ce mot, et Yalenlin, la voyant un peu agitée, s'approcha d'elle et se sentit plus hardi. Soit repentir d'avoir laissé voir le plaisir qu'elle avait d'abord ressenti, soit désappointement, soit impatience, madame Delaunay avait la main tremblante. Valentin, qui venait de baiser celle de madame de Parues, et qui ne l'avait pas fait trembler pour cela, prit, sans autre reflexion, celle de la veuve. Elle le regarda d'un air stupéfait, car c'était la première fois qu'il arrivait à Valentin d'être si familier avec elle. 3Iais quand elle le vit s'incliner et approcher ses lèvres de sa main, elle se leva, lui laissa prendre

LES DEIX MAITKF.SSES. 21

sans résistance un long baiser sur sa niilaine, cl lui dilavec une exlrèine clt)uccur : 3Ion cher monsieur, nia mère a besoin de moi ; je suis fâchée de vous qui lier.

Elle le laissa seul sur ce complimcnl, sans lui donner le Icmps de la relei:ir el sans attendre sa rel)onse. Il se seiUil fort inquiet; il eut peur de l'avoir hiessee; il ne pouvait se décider à s'en aller et restait debout, attendant. qu'elle revint. Cl' fui la mère qui reparut, et d craignit, en la voyant, que son imprudence ne lui coùlàlcher; il n'en fut rieii; la boime dame, de l'air le plus riant, venait lui leinr compagnie pendant que sa lille repassait sa robe pour aller le soir à son petit bal. il voulut attendre encore quelque temps, espérant toujours que la belle boudeuse allait pardonner; mais la robe était, à ce qu'il parait, fiirt ample; le temps de se retirer arriva, et il fallut partir sans connaitre son sort.

Rentre chez lui, notre étourdi ne se trouva pourtant pas trop mécontent de sa journée. Il repassa peu à peu dans sa tèle toutes les circonstances de ses deux visites; comme un chasseur qui a lance le cerf, el qui calcule ses embuscades, ainsi l'amoureux calcule ses chances el raisonne sa fantaisie. J.a modestie n'était pas le défaut de Vaentin. Il ct):nn!enea par convenir avec lui-même que la marqidse lui appartenait. En elîel, il n'y avait eu de la part de madame de Parncs ojnbre de sévérité ni de résistance. 11 lit cependant rcdexion que, par cette raison inème, il pouvait bien n'y avoir eu qu'une ombre légère de coquetterie. Il y a de très belles dames de par le

24 LES DEUX 3UITRESSES.

monde qui se laissent baiser la main, comme le pape laisse baiser sa mule; c'est une formalité charitable; tant mieux pour ceux qu'elle mène en paradis. Valenlin se dit que la pruderie de la veuve promettait peut-être plus, au ftmd, que le laisser-aller de la marquise. Madame Uelaunay, après tout, n'avait pas elé bien rigide. Elle avait doucement retire sa main , et s'en était allée repasser sa robe. En pensant à cette rol)e,yalentin pensaaupetitbal; c'était icsoir même; il se promit d'y aller.

Tout en se promenant par la chambre, et tout en faisant sa toilette, son imagination s'exaltait. C'était la veuve qu'il allait voir, c'était à elle qu'il songeait. 11 vit sur sa table un petit portefeuille assez laid, qu'il avait gagne dans une loterie. Sur la couverture de ce portefeuille était un méchant paysage à l'aquarelle, sous verre, et assez bien monte. 11 remplaça adroitement ce paysage parle portrait de madame deParnes; je me trompe, je veux dire de madame Dclaunay. Cela fait, il mit ce portefeuille en poche, se promettant de le tirer h propos, et de le faire voir à sa future conquête. Que dira-t-elle? se demanda-t-il. Et que repondrai-je? se demanda-t-il encore. Tout en ruminant entre ses dents quelques-unes de ces phrases préparées d'avance qu'on apprend par cœur, et qu'on ne dit jamais, il lui \int l'idée beaucoup plus simple d'écrire une déclaration en forme, et de la donner à la veuve.

Le voilà écrivant; quatre pages se remplissent. Tt)Ut le monde sait comliien le cœur s'émeut durant ces instants où l'on cède à la tentation de fixer sur le

LES DEUX MAITRESSES. 2o

papier un sentiment peut-être fugitif; il est doux, il est dangereux, Madame, d'oser dire qu'on aime; la première page qu'écrivit Valentin était un peu froide et beaucoup trop lisible. Les virgules s'y trouvaient à leur place, les alinéas bien marqués, toutes choses qui prouvent pou d'amour. La seconde page était déjà moins correcte, les lignes se pressaient à la troisième, cl la quatrième, il faut en convenir, était pleine de fautes d'orthographe.

Comment vous dire l'étrange pensée qui s'empara de Valentin, tandis qu'il cachetait sa lettre? C'était pour la veuve qu'il l'avait écrite; c'était à elle qu'il parlait de son amour, de son baiser du matin, de ses craintes et de ses désirs; au moment d'y mettre l'adresse, il s'aperçut, en se relisant, qu'aucun détail particulier ne se trouvait dans cette lettre, et il ne put s'empêcher de sourire à l'idée de l'envoyer à madame de Parnes. Peut-être y eut-il, à son insu, un motif caché qui le porta à exécuter cette idée bizarre. I! se sentait, au fond du cœur, incapable d'écrire une pareille lettre pour la marquise, et son cœur lui disait en même temps que, lorsqu'il voudrait, il en pourrait récrire une autre à madame Delaunay. Il profita donc de l'occasion, et envoya, sans plus tarder, la déclaration faite pour la veuve à l'hôtel de la Ghaussée-d'Antin.

C'élail chez un ancien notaire, nommé M. des Andclys, qu'avait lieu la petite réunion où Valenlin (levait rencontrer madame Delaunay. Il l'y trouva, comme il l'espérait, plus belle et plus coquette que jamais. Maigre la chaîne et les boucles d'oreilles, sa toilette était presque simple; un seul nœud de rul)an de couleur changeante accompagnait son joli visage, et un autre de pareille nuance serrait sa taille souple et migncmne. J'ai dit qu'elle était fort petite, brune, et qu'elle avait de grands jeux; elle était aussi un peu maigre, et différait en cela de madame de Parues, dont l'embonpoint montrait les plus belles formes enveloppée d'un reseau d'albâtre. Pour me servir d'une expression d'atelier, qui rendra ici ma pensée, l'ensemble de madame Delaunay était bien fondu, c'est-à-dire que rien ne tranchait en elle; ses cheveux n'étaient pas très noirs et son teint n'était pas très blanc; elle avait l'air d'une petite créole: madame de Parues, au contraire, était comme peinte; une légère pourpre colorait ses joues et ravivait ses yeuxétincelans; rien n'était plus admirable que ses épais cheveux noirs couronnant ses belles épaules. Mais je vois que je fais comme mon héros; je pense à l'une quand il faut parler de l'autre; souvenonsnous que la marquise n'allait point à des soirées de notaire.

LES DEt'X MAITRESSES. 27

Quand Valenlin pria la veuve de lui accorder une contredanse, un je suis engagée bien sec fut toute la réponse qu'il obtint. Notre étourdi, qui s'y attendait, feignit de n'avoir pas entendu, et répondit : Je vous remercie. Il fit quelques pas là-dessus, et madame Dclaunay courut après lui pour lui dire qu'il se trompait. En ce cas, demanda-t-il aussitôt, quelle contredanse me donnerez-vous? Elle rougit, et n'osant refuser, feuilletant un petit livret de bal où ses danseurs étaient inscrits : Ce livret me trompe, ditelle en hésitant; il y a une quantité de noms que je n'ai pas encore effacés, et qui me troublent la mémoire. C'était bien le cas de tirer le porte-feuille à portrait; Valentin n'y manqua pas : Tenez, dit-il, écrivez mon nom sur la première page de cet album. Il nie sera plus cher encore.

Madame Delaunay se reconnut celte fois; elle prit le portefeuille, regarda son portrait, et écrivit à la j)remière page le nom de Valentin; après quoi, en lui rendant le portefeuille, elle lui dit assez tristement : Il faut que je vous parle, j'ai deux mots nécessaires à vous dire; mais je ne puis pas danser avec vous.

Elle passa alors dans une chambre voisine où l'on jouait, et Valentin la suivit. Elle paraissait excessivement embarrassée. Ce que j'ai à vous demander, dit- elle, va peut-être vous sembler très ridicule, et je sens moi-même que vous aurez raison de le trouver ainsi. Vous m'avez fait une visite ce matin, et vous m'avez... pris la main, ajouta-t-elle timidement. Je ne suis ni assez enfant ni assez sotte pour ignorer

que si peu de chose ne fâche personne et ne signifie rien. Dans le grand monde, dans celui où vous vi\oz, ce n'est qu'une simple politesse; cependant nous nous trouvions seuls, et vous n'arriviez ni ne parliez; vous conviendrez, ou, pour mieux dire, vous comprendrez peut-être par amitié pour moi...

Elle s'arrêta, moitié par crainte, et moitié par ennui de l'effort qu'elle faisait. Valentin, à qui ce préambule causait une frayeur mortelle, attend;iit qu'elle continuât, lorsqu'une idée subite lui traversa l'esprit. Il ne réfléchit pas à ce qu'il faisait, et cédant à un premier mouvement, il s'ccria : Votre mère l'a vu! — Non, répondit la veuve avec dignité; non, Monsieur, ma mère n'a rien vu. Comme elle achevait ces mots, la contredanse commença, son danseur vint la chercher, et elle disparut dans la foule.

Valentin attendit impatiemment , comme vous pouvez croire, que la contredanse fût finie. Ce moment désiré arriva enfin, mais madame Dclaunay retourna à sa place, et, quoi qu'il fit pour l'approcher, ' il ne put lui parler. Elle ne semblait pas hésiter sur ce qui lui restait à dire, mais penser comment elle le dirait. Valentin se faisait mille questions qui toutes aboutissaient au même résultat : Elle veut me prier de ne plus revenir chez elle. Une pareille défense, cependant, sur un aussi léger prétexte, le révoltait. Il y trou\ait plus que du ridicule; il y voyait ou une sévérité déplacée, ou un fausse vertu prompte à se faire valoir. C'est une bégueule ou une coquette, se dit-il. Voilà, Madame, comme on juge à vingtcinq ans.

LES DEUX M\lTnESSES. 29

Madame Delaunay comprenait paiTailementce qui se passait dans la tète du jeune homme. Elle Tavail bien un peu prévu, mais, en le voyant, elle perdait courage. Son intention n'était pas tout-à-(iiit de défendre sa porte à Yalenlin; mais tout en n'ayant guère d'esprit, elle avait beaucoup de cœur, et el'e avait vu clairement le matin qu'il ne s'agissait pas d'une plaisanterie, et qu'elle allait être attaquée. Les femmes ont un certain tact qui les avertit de l'approche du com.bat. La plupart d'entre elles s'y exposent ou parce qu'elles se sentent sur leurs gardes, ou parce qu'elles prenneiit plaisir au danger. Les escarmouches amoureuses sont le passe-temps des belles oisives. Elles savent se défendre et ont, quand elles veulent, l'occasion de se distraire. Mais madame Delaunay était trop occupée, trop sédentaire; elle voyait trop peu de monde, elle travaillait trop aux ouvrages d'aiguille qui laissent rêver et font quelquefois rêver; elle était trop pauvre, en un mot, pour se laisser baiser la main. Non pas qu'aujourd'hui elle se crût en péril; mais qu'allait-il arriver demain si Yalenlin lui parlait d'aniour, et si, aprèsdemain, elle lui fermait sa maison, et si. le jour suivant, elle s'en repentait? L'ouvrage irait-il pendant ce temps-là? Y aurait-il le soir le nombre de points voulu? (Je vous expliquerai ceci plus tard.) Mais qu'allait-on dire, en tout cas? Une femme qui vit presque seule est bien plus exposée qu'une autre. Ne doit-elle pas être plus sévère? 3Iadame Delaunay se disait qu'au risque d'être ridicule, il fallait éloigner Yalentin, avant que son repos ne fût troublé. Elle

voulait (Jonc pnrler, mais elle était femme, et il était là; le droit de présence est le plus fort de tous, et le plus dilTicile à comliallre.

Dans un moment où tous les motifs que je viens d'indiquer brièvement se représentaient à elle avec force, elle se leva. Valenlin était en face d'elle, et leurs regards se rencontrèrent ; depuis une heure, le jeune homme réfléchissait, seul, à l'écart, et lisait aussi de son côté dans les grands yeux de madame Del.uinay chaque pensée qui l'agitait. A sa première impatience avait succède la tristesse. Il se demandait si, en effet, c'était là une prude ou une coquette, et plus il cherchait dans ses souvenirs, plus il examinait le visage timide et pensif qu'il avait devant lui, plus il se sentait saisi d'un certain respect. Il se disait que son étourderie était peut-être plus grave qu'il ne l'avait cru. Quand madame Dolaunay vint à lui, il savait ce qu'elle allait lui demander. Il voulait lui en éviter la peine; mais il la trouva trop belle et trop émue, et il aima mieux la laisser parler.

Ce ne fut pas sans trouble qu'elle s'y décida, et qu'elle en vint à tout expliquer. La fierté fenn'nine, en cette circonstance, avait une rude atteinte à subir. Il fallait avouer qu'on était sensible, et cependant ne pas le laisser voir; il fallait dire qu'on avait tout compris, et cependant paraître ne rien comprendre. Il fallait dire enfin qu'on avait peur, dernier mol que prononce une femme; et la cause de celle crainte était si légère! Dès ses premières paroles, madauje Delaunay sentit quil n'y avait, pourelle, qu'un moyen de n'être ni faible, ni prude, ni coquette, ni ridi-

Li:S DrUX MAITRESSES. ôl

culc : c'élail d'êlro vraie. Klle parla donc, et loul son discours pouvait se réduire à celle phrase : Eloignezvous; j'ai peur de vous aimer.

Quand elle se tut, Valenlin la regarda à la fois avec étonnement, avec chagrin et avec un inexprimahle plaisir. Je ne sais quel orgueil le saisiss.iil ; il y a toujours de la joie à se sentir hallrc le cœur. 11 ouvrait les lèvres pour répondre, et cent réponses lui venaient en même temps; il s'enivrait de son émotion et de la présence d'une femme qui os:wl lui parler ainsi. Il voulait lui dire qu'il l'aimait, il voulait lui promettre de lui oheir, il voulait lui jurer (!c ne la jamais quitter, il voulait la remercier de son bonheur, il voulait lui parler de sa peine; enlin mille idées contradictoires, mille tourments et mille délices lui traversaient l'esprit, et, au milieu de tout cela, il était sur le point de s'écrier malgré lui : Mais vous m'aimez!

Pendant toutes ces hésitations, on dansait un galop dans le salon. C'était la mode en 18:2o ; quelques groupes s'étaient lancés et faisaient le tour de l'appartement; la veuve se leva; elle atterulait toujours la réponse du jeune homme. Une singulière tentation s'empara de lui, en voyant passer la joyeuse promenade : Eh bien! oui, dit-il. je vous le jure, vous me vojez pour la dernière fois. En parlant ainsi, il entoura de son bras la taille de madame Delaunay. Ses yeux semblaient dire : Celle fois encore, soyons amis, imitons-les. Elle se laissa entraîner en silence, et bientôt, comme deux oiseaux, ils s'envolèrent au bruit de la musique.

•5-2 I.FS DEUX MAITRESSES.

Il était tard, cl le salon était presque vide; les tables de jeu étaient encore garnies; mais il faut savoir que la salle à manger du notaire faisait un refour sur l'apparlement, et qu'elle se trouvait alors complètement déserte. Les galopeurs n'allaient pas plus loin; ils tournaient autour de la table, puis revenaient au salon. Il arriva que, lorsque Valentin et madame Delaunay passèrent à leur tour dans cette salle à manger, aucuns danseurs ne les suivaient; ils se trouvèrent donc tout-à-coup seuls, au milii^u du bal; un regard rapide, jeté en arrière, convainquit Valentin qu'aucune glace, aucune porte ne pouvait le trahir; il serra la jeune veuve sur son cœur, et, sans lui dire une parole, posa ses lèvres sur son épaule nue.

Le moindre cri échappé à madame Delaunay aurait causé un affreux scandale. Heureusement pour l'étourdi, sa danseuse se montra prudente; mais elle ne put se montrer brave en même temps, et elle serait tombée, s'il ne l'avait retenue. Il la retint donc, et en rentrant au salon, elle s'arrêta, appuyée sur son bras, pouvant à peine respirer. Que n'eùt-il pas donné pour pouvoir compter les battements de ce cœur tremblant! .Mais la musique cessait, il fallut partir, et quoi qu'il pût dire à madame Delaunay, elle ne voulut point lui répondre.

Noire héros ne s'était point trompé lorsqu'il avait craint de compter trop \ite sur l'indolence de la marquise. Il était encore, le lendemain, entre la veille et le sommeil, lorsqu'on lui apporta un billet à peu près conçu ainsi :

« Monsieur, je ne sais qui vous a donne le droit de m'écrire dans de pareils termes. Si ce n'est pas une méprise, c'est une gageure ou une impertinence. Dans tous les cas, je vous renvoie votre lettre, qui ne peut pas m'être adressée. »

Encore tout plein d'un souvenir plus vif, Valentin se souvenait à peine de sa déclaration envoyée à madame de Parnes. Il relut deux ou trois fois le billet avant d'en comprendre clairement le sens. Il en fut d'abord assez honteux, et cherchait vainement quelle réponse il pouvait y faire. En se levant et se frottant les yeux, ses idées devinrent plus nettes. Il lui sembla que ce langage n'était pas celui d'une femme offcnsje. Ce n'était pas ainsi que s'était exprimée madame Delaunay. Il relut la lettre qu'on lui renvoyait; il n'y trouva rien qui méritât tant de colère; celte lettre était passionnée, folle peut-être, mais sincère et respectueuse. Il jeta le billet sur sa table et se promit de n'y plus penser.

De pareilles promesses ne se tiennent guère; il n'y aurait peut-être plus pensé, en effet, si le billet, au

•)î LES DEUX MAITRESSES.

licMi d'clrc scvcre, rùl élc tendre ou sculeinent poli; car la soirée de la veille avait laissé dans l'ànie du jeune homme une trace jjrolonde. Mais la colère est contagicnsc; Valenlin C(tmmenra par essuyer son rasoir sur le billet de la marquise; puis il le déchira et le jeta à terre; puis il brûla sa déclaration ; puis il s'habilla, et se promena à grands pas par la chambre; puis il demanda à déjeuner, et ne put ni boire ni manger; puis, enlin, il prit son chapeau, et s'en l'ut chez madame de Parues.

On lui répondit qu'elle était sortie; voulant savoir si c'était \rai, il répondit : C'est bon, je le sais; et traversa lestement la cour. Le portier courait après lui, lorsqu'il rencontra la femme de chambre. 11 aborda celle-ci, la prit à l'écart, et sans autre préambule, lui mit un louis dans la main. Madame de Parues était chez elle; il fut convenu avec la servante que j)ersonne n'auiail vu Valenlin, et qu'on l'aurait laissé pisser par mégarde. Il entra là-dessus, traversa le salon, et trouva la marquise seule dans sa chambre à coucher.

Elle lui parut, s'il faut tout dire, beaucoup moins en colère que son billet. Elle lui lit |)ourtant, vous vous Y attendez, des reproches de sa conduite, et lui demanda fort sèchement par quel hasard il entrait ainsi. 11 répondit d'un air naturel qu'il n'a\ait point rencontre de domestique pour se faire annoncer, cl qu'il venait offrir, en toute humilité, les très humbles excuses de sa conduite.

— Et quelles excuses en pouvcz-vous doinicr? demanda madame de Parnes.

Lo mot (le méprise qui so trouvait dans le billet revint par hasard à la mémoire de Valentiii; il lui sembla plaisant de prendre ce prétexte, et de dire ainsi la vérité. H répondit donc que la lettre insolente dont se plaignait la marquise, n'avait pas ele écrite pour elle, et qu'elle lui avait été apportée par erreur. Persuader nne. pareille affaire n'était pas facile, comme hien vous pensez. Comment peut-on écrire un nom et une adresse par méprise? Je ne me charge pas de vous expliquer par quelle raison madame de Parnes crut ou teignit de croire à ce que Valent in lui disait. Il lui raconta, du reste, plus sincèrement qu'elle ne le pensait , qu'il était am.oureux d'une jeune veuve, que cette veuve, par le hasard le plus singulier, ressemblait beaucoup à madame la marquise, qu'il la voyait souvent, qu'il l'avait vue la veille; il dit, en iin mot, tout ce qu'il pouvait dire, en retranchant le nom et quelques petits détails que vous devinerez.

H n'est pas sans exemple qu'un amoureux novice se serve de fables de ce genre pour déguiser sa passion. Dire à une femme qu'on en aime une autre qui lui est semblable en tout point, c'est à la rigueur un mojen romanesque qui peut donner le droit de parler d'amour; mais il faut, je crois, pour cela, que la personne auprès de laquelle on emploie de pareils stratagèmes, y mette un peu de bonne volonté; futce ainsi que la marquise l'entendit? Je l'ignore. La vanité blessée plutôt que l'aiiîour avait amené Valentin ; plutôt que l'amour, la vanité flattée a ppai sa madame de Parues; clic en vint même à faire au jeune

homme quelques questions sur sa veuve; elle s'étonnait de la ressemblance dont il lui parlait; elle serait, disait-elle, curieuse d'en juger par ses yeux; quel est son âge? demandait-elle; est-elle plus petite ou plus grande que moi? a-t-elle de l'esprit? où vat-elle? est-ce que je ne la connais pas?

A toutes ces demandes, Valentin répondait, autant que possible, la vérité. Cette sincérité de sa part avait, à chaque mot, l'air d'une .batterie détournée. Elle n'est ni plus grande, ni plus petite que vous, disait-il; elle a, comme vous, cette taille charmante, comme vous ce pied incomparable, comme vous ceS' beaux yeux pleins de feu. La conversation, sur ce ton, ne déplaisait pas à la marquise. Tout en écoulant d'un air détaché, elle se mirait du coin de l'œil. A dire vrai, ce petit manège choquait horriblement Valentin. 11 ne pouvait comprendre cette demi-vertu ni cette demi-hypocrisie d'une femme qui se fâchait d'une parole franche, et qui s'en laissait conter à travers une gaze. En voyant les œillades que la marquise se renvoyait à elle-même dans la glace, il se sentait l'envie de lui tout dire, le nom, la rue, le baiser du bal, et de prendie ainsi sa revanche complète sur le billet qu'il avait reçu.

Une question de madame de Parues soulagea la mauvaise humeur du jeune homme Elle lui demanda, d'un air railleur, s'il ne pouvait du moins lui dire le nom de baptême de sa veuve. Elle s'appelle Julie, répliqua-t-il sur-le-champ. Il y avait, dans cette réponse, si peu d'hésitation et tant de netteté, que madame de Parncs en fui frappée. C'est un assez joli

nom, dit-elle; et la conversation tomba tout h coup. Il arriva alors une chose peut-être difficile à expliquer, et peut-être aisée à comprendre. Dès que la marquise crut sérieusement que cette déclaration qui l'avait choquée n'était réellement pas pour elle, elle en parut surprise et presque blessée. Soit que la légèreté de Valentin lui semblât trop forte, s'il en aimait une autre, soit qu'elle regrettât d'avoir montré de la colère mal à propos, elle devint rêveuse, et, ce qui est étrange, en même temps irritée et coquette. Elle voulut revenir sur son pardon, et tout en cherchant querelle à Valentin, elle s'assit à sa toilette; elle dénoua le ruban qui entourait son cou, puis le rattacha; elle prit un peigne; sa coiffure semblait lui déplaire; elle refaisait une boucle d'un côté, en retranchait une de l'autre; comme elle arrangeait son chignon, le peigne lui glissa des mains, et sa longue chevelure noire lui couvrit les épaules.

— Voulez-vous que je sonne? demanda Valentin; avez-vous besoin de votre femme de chambre? — Ce n'est pas la peine, répondit la marquise, qui releva d'une main impatiente ses cheveux déroulés, et y enfonça son peigne : Je ne sais ce que font mes domestiques; il faut qu'ils soient tous sortis, car j'avais défendu ce matin qu'on me laissât entrer personne. — En ce cas, dit Valentin, j'ai commis une indiscrétion, et je me retire.

Il fit quelques pas vers la porte, et allait sortir en effet, quand la marquise, qui tournait le dos, et apparemment n'avait pas entendu sa réponse, lui dit : Donnez-moi une boîte qui est sur la cheminée.

Il obéit; elle prit des épingles dans la boîte, et rajusta sa coiffure.

— A propos, dit-elle, et ce portrait que vous aviez fait? — Je ne sais où il est, répondit Valentin; mais je le retrouverai, et si vous permettez, je vous le donnerai, lorsque je l'aurai retouché.

Un domestique vint, apportant une lettre à laquelle il fallait une réponse. La marquise se mit à écrire; Valentin se leva et entra dans le jardin. En passant près du pavillon, il vit que la porte en était ouverte; la femme de chambre qu'il avait rencontrée en arrivant, y essuyait les meubles; il entra, curieux d'examiner de près ce mystérieux boudoir qu'on disait délaissé. En le voyant, la servante se mit à rire avec cet air de protection que prend tout laquais après une confidence. C'était une Glle jeune et assez jolie, il s'approcha d'elle délibérément, et se jeta sur un fauteuil.

— Est-ce que votre maîtresse ne vient pas quelquefois ici?demanda-t-il d'un air distrait.

La soubrette semblait hésiter à répondre; elle continuait à ranger; en passant devant la chaise longue de forme moderne dont je vous ai, je crois, parlé, elle dit à demi voix -.Voilà le fauteuil de madame. — Et pourquoi, reprit Valentin, madame dit-elle qu'elle ne vient jamais? — Monsieur, répondit la servante, c'est que l'ancien marquis, ne vous déplaise, a fait des siennes dans ce pavillon. lia mauvais renom dans le quartier; quand on y entend du tapage, on dit: C'est le pavillon de Parnes; et voilà pourquoi madame s'en défend. — Et qu'y vient faire madame? demanda encore Valentin.

Pour toute réponse, la soubrette haussa légèrement les épaules, comme pour dira : Pas grand mal,

Valenlin regarda par la fenêtre si la marquise écrivait encore. Il avait mis, tout eu causant, la main dans la poche de son gilet; le hasard voulut que dans ce moment il fût dans la veine dorée; un caprice de curiosité lui passa par la tète; il lira un doul>le louis neuf qui reluisait merveilleusement au soleil, et dit à la soubrette : Cachez-moi ici.

D'après ce qui s'était passé, la soubrette croyait que Valentin n'elail pas mal vu de sa maîtresse. Pour entrer d'autorité chez une femme, il faut une certaine assurance d'en être bien reçu, et quand, après avoir forcé sa porte, on passe une demi-heure dans sa chambre, les domestiques sa\ent qu'en penser. Cependant la proposition clail hardie; se cacher pour surprendre les gens, c'est une idée d'amoureux, et non une idée d'amant; le double louis, quelque beau qu'il fût, ne pouvait lutter avec la crainte d'être chassée. Mais après tout, pensa la servante, quand on est aussi amoureux, on est bien près de devenir amant. Qui sait? au lieu d'être chassée, je serai peut-être remerciée. Elle prit donc le double louis en soupirant, et montra en riant à Valentin un vaste placard où il se jeta.

— Où êtes-vous donc? demandait la marquise, qui venait de descendre dans le jaidin.

La servante répondit que Valenlin était sorti par le petit salon. Madame de Parues regarda de côté et d'autre, comme pour s'assurer qu'il était parti; puis elle entra dans le pavillon, y jeta un coup-d'œil, et s'en fut après avoir ferme la porte à clé.

Vous trouverez pcut-êlre, Madame, que je vous fais un conte invraisemblable. Je connais des gens d'esprit, dans ce siècle de prose, qui soutiendraient très gravement que de pareilles choses ne sont pas possibles, et que, depuis la révolution, on ne se caclie plus dans un pavillon. H n'y a qu'une réponse à faire à ces incrédules : c'est qu'ils ont sans doute oublié le temps où ils étaient amoureux.

Dès que Valenlin se trouva seul, il lui vint l'idée 1res naturelle qu'il allait peut-être passer là une journée. Quand sa curiosité fut satisfaite, et après qu'il eut examiné à loisir le lustre, les rideaux et les consoles, il se trouva avec un grand appétit, vis-à-Nis d'un sucrier et d'une carafe. Je vous ai dit que le billet du matin l'avait empêché de déjeuner; mais il n'avait, en ce moment, aucun molifpour ne pas diner. Il avala deux ou trois morceaux de sucre, et se souvint d'un vieux paysan à qui on demandait s'il aimait les femmes : J'aime assez une belle fille, répondit le brave homme, mais j'aime mieux une bonne côtelette. Valentin pensait aux festins dont, au dire de la soubrette, ce pavillon avait été témoin, et à la vue d'une belle table ronde qui occupait le milieu de la chambre, il aurait volontiers évoqué le spectre des petits soupers du défunt marquis. Qu'on serait bien ici, se disait-il, par une soirée ou par une nuit d'été, les fenêtres ouvertes, les persiennes fermées, les bougies allumées, la table servie I Quel heureux temps que celui où nos ancêtres n'avaient qu'à frapper du pied sur le parquet, pour faire sortir de terre un bon repas! Et en parlant ainsi, Valentin frappait du pied,

mais rien ne lui répondait que l'cclio de la voûte et le gémissement d'une harpe détendue.

Le bruit d'une clé dans la serrure le fit retourner précipitamment à son placard; était-ce la marquise ou la femme de chambre? Celle-ci pouvait le délivrer, ou du moins lui donner un morceau de pain. M'accusez-vous encore d'être romanesque, si je vous dis qu'en ce moment il ne savait laquelle des deux il eût souhaité de voir entrer?

Ce fut la marquise qui parut. Que venait-elle faire? La curiosité fut si forte, que toute autre idée s'évanouit; madame de Parnes sortait de table; elle fit précisément ce que Valenlin rêvait tout à l'heure; elle ouvrit les fenêtres, ferma les persiennes, et alluma deux bougies; le jour commençait à tomber. Elle posa sur la table un livre qu'elle tenait, fit quelques pas en fredonnant, et s'assit sur un canapé.

— Que vient-elle niire?se répétait Valentin. Malgré l'opinion de la servante, il ne pouvait se défendre d'espérer qu'il allait découvrir quelque mystère. Qui sait? pcnsa-t-il; elle attend peut-être quelqu'un ; je me trouverais jouer un beau rôle, s'il allait arriver un tiers. La marquise ouvrait son livre au hasard, puis le fermait, puis semblait réfléchir. Le jeune homme crut s'apercevoir qu'elle regardait du côté du placard. A travers la porte entre-bàillee, il suivait tous ses mouvements; une étrange idée lui vint tout à coup; la femme de chambre avait-elle parlé, et la marquise savait-elle qu'il était là?

Voilà, direz-vous, une idée bien folle, et surtout bien peu vraisemblable. Gomment supposer qu'après

4i LES DEUX MAITRESSES.

son billet la marquise, instruite de la présence du jeune homme, ne l'eût pas fait mettre à la porte, ou, tout au moins, ne l'y eût pas mis elle-même? Je commence. Madame, par vous assurer que je suis du même avis que vous; mais je dois ajouter, pour l'acquit de ma conscience, que je ne me charge, sous aucun prétexte, d'éclaircir des idées de ce genre. 11 y a des gens qui supposent toujours, et d'autres qui ne supposent jamais; le devoir d'un historien est de raconter et de laisser penser ceux qui s'en amusent.

Tout ce que je puis dire, c'est qu'il est évident que la déclaration de Valentin avait déplu à madame de Parncs; qu'il est probable qu'elle n'y songeait plus; que, selon toute apparence, elle le croyait parti; qu'il est probable encore qu'elle avait bien diné, et qu'elle venait Taire la sieste dans son pavillon; mais il est certain qu'elle commença par mettre un de ses pieds sur son canapé, puis l'autre, puis qu'elle posa la tête sur un coussin, puis qu'elle ferma doucement les yeux; et il me parait difficile, après cela, de ne pas croire qu'elle s'endormit.

Yalentin eut envie, comme dit Valmont, d'essayer de passer pour un songe. Il poussa la porte du placard; un craquement le fit frémir; la marquise avait ouvert les yeux, elle souleva sa tête et regarda autour d'elle; Yalentin ne bougeait pas, comme NOUS pouvez croire; n'entendant plus rien et n'ayant rien \u, madame de Parues se rendormit; le jeune homme avança sur la pointe du pied, et le cœur palj)ilant, respirant à peine, il par>int, comme Roberlle-Diable, jusqu'à Isabelle assoupie.

LES DEUX BIAITRESSES. 4'>

Ce n'est pas en pareille circonstance qu'on réfléchit ordinairement. Jamais madame de P.irnes n'avait été si belle; ses lèvres enlr'ouvertes semblaient plus vermeilles; un plus vif incarnat colorait sesjoues; sa respiration, égale .et paisible, soulevait doucement son sein d'albâtre, couvert d'une blonde légère. L'ange de la nuit ne sortit pas plus beau d'un bloc de marbre de C.\rrare, sous le ciseau de Michel-Ange. Certes, même en s'en oflensant, une telle femme surprise ainsi doit pardonner le désir qu'elle inspire. Un léger mouvement de la marquise arrêta cependant Valcntin. Dormait-elle? Cet étrange doute le troublait malgré lui. Et qu'importe? se dit-il; est-ce donc un piège? quel travers et quelle folie! pourquoi l'amour perdrait-il de son prix en s'apercevant qu'il est partage? (Juoi de plus permis, de plus vrai, qu'un demi-mensonge qui se laisse deviner? Quoi de plus beau qu'elle, si elle dort? Quoi de plus charmant, si elle ne dort pas?

Tout en se parlant ainsi il restait immobile, et ne pouvait s'empêcher de chercher un moyen de savoir la vérité. Dominé par celte pensée, il prit un petit morceau de sucre qui restait encore de son repas , et, se cachant derrière la marquise, il le lui jeta sur la main. Elle ne remua pas; il poussa une chaise, doucement d'abord puis uu peu plus fort; point de réponse. Il étendit le bras, et lit tombera terre le livre que madame de Parues avait posé sur la table. Il la crut éveillée cette fois, et se blottit derrière le canapé; mais rien ne bougeait. Il se leva alors, et comme la persienne entr'ouverte exposait la marquise

au serein, il la ferma ONec précaution. — Vous comprenez, Madame, que je n'étais pas dans le pavillon , et, du moment que la persionne fut fermée, il m'a été impossible d'en voir davantage.

Il n'y avait pas plus de quinze jours de cela , lorsque Yalentin, en sortant de chez madame Delaunay, oublia son mouchoir sur un fauteuil. Quand le jeune homme fut parti, madame Delaunay ramassa le mouchoir, et ayant, par hasard, regardé la marque, elle trouva un I et un P très délicatement brodés. Ce n'était pas le chiffre de Yalentin ; à qui donc appartenait ce mouchoir? Le nom d'Isabelle de Parnes n'avait jamais cté prononcé rue du Plat-d'Etain, et la veuve, par conséquent, se perdait en vaines conjectures. Elle retournait le mouchoir dans tous les sens, regardait un coin, puis un autre, comme si elle eût espère découvrir quelque part le véritable nom du propriétaire.

Et pourquoi , me deraanderez-vous, tant de curiosité pour une chose si siniple? On emprunte tous les jours un mouchoir à un ami, et on le perd ; cela va sans dire. Qu'y a-t-il là d'extraordinaire? Cependant madame Delaunay examinait de près la fine batiste, et y trouvait un air féminin qui lui faisait hocher la tète. Elle se connaissait en broderie, et le dessin lui paraissait bien riche pour sortir de l'armoire d'un

LES DKIX MAITRESSES. ^lû

garçon. Un indice imprévu lui découvrit la vérité. Aux plis du mouchoir, elle reconnut qu'un des coins avait été noué pour servir de bourse, et cette manière deserrer son argent n'appartient, vous le savez, qu'aux lemmmes. Elle pâlit à cette découverte, et après avoir pendant quelque temps fixé sur le mouchoir des regards positifs, elle l'ut obligée de s'en servir pour essuyer une larme qui coulait sur sa joue.

Une larme! direz-vous ; déjà une larme! Hélas! oui, Madame, elle pleurait. Ou'était-il donc arrive? Je vais vous le dire; mais il faut pour cela revenir un instant sur nos pas.

Il faut savoir que, le surlendemain du bal, Valentin était venu chez madame Delaunay. La mère lui ouvrit la porte et lui repondit que sa lille était sortie. Madame Uelaunay , là-dessus, avait écrit une longue lettre au jeune homme; elle lui rappelait leur dernier entretien, et le suppliait de ne plus venir la voir. Elle comptait sur sa parole, sur son honneur et sur son an.ilie. Elle ne se montrait pas ofîerjsée, et ne parlait pas du galop. Bref, Valentin lut cette lettre d'un bout à l'autre sans y trouver rien de trop ni de trop peu. 11 se sentit touché, et il eût obéi, si le dernier mot n'y eût pas été. Ce dernier mot, il est vrai, avait été efface, mais si légèrement, qu'on ne l'en voyait que mieux. Adieu, disait la veuve en terminant sa lettre; soyez heureux.

Dire à un amant qu'on bannit : So^ez heureux , qu'en pensez-vous, 3Iadame? iN'est-ce pas lui dire : Je ne suis pas heureuse? Le vendredi venu, Yalenlin hésita longtemps s'il irait ou non chez le notaire.

^6 LES DEUX HAITKESSES.

Malgré son âge et son étourderie, l'idée de nuire à qui que ce fût lui était insupportable. Il ne savait à quoi se décider, lorsqu'il se répéta : Soyez heureux ! Et il courut chez M. des Andelys.

Pourquoi madame Delaunay y était-elle? Quand noire héros entra dans le salon, il la vit froncer le sourcil avec une singulière expression. Pour ce qui regarde les manières, il y avait Lien en elle quelque coquetterie; mais, au fond du cœur, personne n'était plus simple, plus inexpérimentée que madame Delaunay. Elle avait pu, en voyant le danger, tenter hardiment de s'en défendre; mais pour résister à une lutte engagée, elle n'avait pas les armes nécessaires. Elle ne savait rien de ces manèges habiles, de ces ressources toujours prêtes, au moyen desquelles une femme d'esprit sait tenir l'amour en lisière et l'éloigner ou l'appeler tour à tour. Qnand Yalentin lui avait baisé la main, elle s'était dit : Voilà un mauvais sujet dont je pourrais bien devenir amoureuse; il faut qu'il parte sur-le-champ. Mais lorsqu'elle le vit, chez le notaire, entrer gaiment sur la pointe du pied, serré dans sa cravate et le sourire sur les lèvres, la saluant, malgré sa défense, avec un gracieux respect, elle se dit : Voilà un homme plus obstiné et plus ruse que moi ; je ne serai pas la plus forte avec lui , et puisqu'il revient, il m'aime peut-être.

Elle ne refusa pas, cette fois, la contredanse qu'il lui demandait ; aux premières paroles, il vit en elle une grande résignation et une grande inquiétude. Au fond de cette âme ti.nide et droite, il y avait quelque ennui de la vie ; tout en désirant le repos, elle était

lasse de la solitude. M. Delaunay, mort tort jeune, ne l'avait point aimée; il l'avait prise pour ménagère, plutôt que pour femme, et quoiqu'elle n'eut point de dot, il avait fait, en l'épousant, ce qu'on appelle un mariage de raison. L'économie, l'ordre, la vigilance, l'estime publique, l'amitié de son mari, les vertus domestiques, en un mol, voilà ce qu'elle connaissait en ce monde. Valcntin avait, dans le salon de M. des Andelys, la réputation que tout jeune homme dont le lailleur est bon, peut avoir chez un notaire. On n'en parlait que comme d'un élégant, d'un habitue de Torloni, et les petites cousines se chuchotaient cuire elles des histoires de l'autre monde qu'on lui attribuait. Il était desceîidu par une cheminée chez une baronne ; il avait sauté par la fenêtre d'une duchesse qui demeurait au cinquième étage, le tout par amour et sans se faire de mal, etc., etc.

Madame Delaunay avait trop de bon sens pour écouter ces niaiseries; mais elle eût peut-être mieux fait de les écouter que d'en entendre quelques mots au hasard. Tout dépend souvent, ici-bas, du pied sur lequel on se présente. Pour parler comme les écoliers, Valenlin avait l'avantage sur madame Delaunay. Pour lui reprocher d'êlre venu, elle attendait qu'il lui en demandât pardon. Il s'en garda bien, comme vous pensez. S'il eût élé ce qu'elle le croyait, c'est-à-dire un homme à bonnes fortunes, il n'eût peut-être pas réussi près d'elle, car elle l'eût senti alors trop habile et trop sûr de lui ; mais il tremblait en la touchant, et cette preuve d'amour, jointe à un peu de crainte, troublait à la fois la tête elle cœur de

la jeune femme. 11 n'était pas question, dans tout cela, delà salle à manger du notaire, ils semblaient tous deux l'avoir oubliée ; mais quand arriva le signal du galop, et que Valenlin vint inviter la veuve, il fallut bien s'en souvenir.

Il m'a assuré que de sa vie il n'avait vu un plus beau visage que celui de madame Delaunay quand il lui fit cette invitation. Son front, ses joues, se couvrirent de rougeur; tout le sang qu'elle avait au cœur reflua autour de ses grands yeux noirs, comme pour en faire ressortir la flamme. Elle se souleva à demi, prête à accepter, et n'osant le faire; un léger frissonfit trembler ses épaules, qui, celte fois, n'étaient pas nues. Valentin lui tenait la main; il la pressa doucement dans la sienne comme pour lui dire: Ne craignez plus rien, je sens que vous m'aimez.

Avez-vous quelquefois réfléchi à la position d'une femme qui pardonne un baiser qu'on lui a dérobe? Au moment où elle promet de l'oublier, c'est à peu près comme si elle l'accordait. Valentin osa faire à madame Delaunay quelques reproches de sa colère; il se plaignit de sa sévérité, de l'eloignement où elle l'avait tenu; il en vint enfln, non sans hésiter, à lui parler d'un petit jardin situé derrière sa maison, lieu retiré, à l'ombrage épais, où nul œil indiscret ne pouvait pénétrer. Une fraîche cascade, par son murmure, y protégeait la causerie; la solitude y protégeait l'amour. Nul bruit, nul témoin, nul danger. Parler d'un lieu pareil au milieu du monde, au son de la musique, dans le tourbillon d'une fête, h une jeune femme qui vous écoule, qui n'accepte ni ne refuse, mais qui

laisse dire et qui sourit... ah! Madame; parler ainsi d'un lieu pareil, c'est ppul-être plus doux que d'y étrel

Tandis que Valentin se livrait sans réserve, la veuve écoulait sans réflexion. De temps en temps, aux ardents désirs elle opposait une objection timide ; de temps en temps, elle feignait de ne plus entendre, et si un mol lui avait échappé, en rougissanl, elle le faisait répéter. Sa main, pressée par celle du jeune homme, voulait être froide et immobile ; elle était inquiète et brûlante. Le hasard, qui sert les amants, voulut qu'en passant dans la salle à manger ils se retrouvassent seuls comme la dernière fois. Valentin n'eut pas même la pensée de troubler la rêverie de sa valseuse, et, à la place du désir, madame Delaunay vit l'amour. Que vous dirais-je? Ce respect, cette audace, celte chambre, ce bal, l'occasion, tout se réunissait pour la séduire. Elle ferma les yeux à demi, soupira... et ne promit rien.

Voilà, Madame, par quelle raison madame Delaunay se mit à pleurer quand elle trouva le mouchoir de la marquise.

YII

De ce que Valentin avait oublié ce mouchoir, il ne faut pas croire cependant qu'il n'en eût pas un dans sa poche.

Pendant que madame Delannay pleurait, notre étourdi, qui n'en savait rien , était fort éloigné de pleurer. Il était dans un petit salon boisé, doré et musqué comme une bonbonnière, au fond d'un grand fauteuil de damas violet. Il écoutait, après un bon diner, Vifivitation à la valse de fVeber, et tout en prenant d'excellent café, il regardait de temps en temps le cou blanc de madame deParnes. Celle-ci , dans tous ses atours, et exaltée, comme dit Hoffmann, par une tasse de thé bien sucré, faisait de son mieux de ses belles mains. Ce n'était pas de la petite musique, et il faut dire, en toute justice, qu'elle s'en tirait parfaitement. Je ne sais lequel méritait le plus d'éloge, ou du sentimental maître allemand, ou de l'intelligente musicienne, ou de l'admirable instrument d'Erard qui renvoyait en vibrations sonores la double inspiration qui l'animait.

Le morceau fini, Valentin se leva, et tirant de sa poche un mouchoir :. Tenez, dit-il, je vous remercie; voilà le mouchoir que vous m'avez prêté.

La marquise fit justement ce qu'avait fait madame Delaunay. Elle regarda la marque aussitôt; sa main délicate avait senti un tissu trop rude pour lui appartenir. Elle se connaissait aussi en broderie, mais il yen avait si peu que rien, assez pourtant pour dénoter une femme. Elle retourna deux ou trois fois le mouchoir, l'approcha timidement de son nez. le regarda encore, puis le jeta à Valentin en lui disant : Vous vous êtes trompé, ce que vous me rendez-là appartient à quelque femme de chambre de votre mère.

Valentin, qui avait emporté par mégarde le mou-

LES OEIX MAITRESSES. 1) î

clioir (le madame Uclaiinay , le reconnut et se sentit l»;ittre le cœur. Pourquoi à une femme de chambre? K'pondit-il. Mais la marquise s'était remise au piano; |teu lui importait une rivale qui se mouchait dans de 1,1 grosse toile. Elle reprit le presto de sa valse, et Ht semblant de n'avoir pas entendu.

Celte indifTcrence piqua Yaleulin. Il fit un tour de chambre et prit son chapeau.

— Où allez-vous donc? demanda madame de Parues. — Chez ma mère, rendre à sa femme de chambre le mouchoir qu'elle m'a prêté. — Vous verra-t-on demain? Nous avons un peu de musique, et vous me ferez plaisir de venir diner. — Non ; j'ai affaire toute la journée.

11 continuait à se promener, et ne se décidait pas à sortir. La marquise se leva et vint à lui : Vous êtes un singulier homme, lui dit-elle; vous voudriez me voir jalouse. — Moi? pas du tout. La jalousie est un sentiment que je déteste. — Pourquoi donc vous fàchcz-vous de ce que je trouve à ce mouchoir un air d'antichambre? Est-ce ma faute ou la vôtre? — Je ne m'en fâche point, je le trouve tout simple.

En parlant ainsi, il tournait le dos. Madame de Parues s'avança doucement, se saisit du mouchoir de madame Delaunay, et s'approchant d'une fenêtre ouverte, le jeta dans la rue.

— Que faites-vous! s'écria Valenlin, et il s'élança pour la retenir; mais il était trop tard. — Je veux savoir, dit en riant la marquise, jusqu'à quel point vous y tenez, et je suis curieuse de voir si vous descendrez le chercher.

Valenlin hésita un instant, et rougit de dépit. Il eût voulu punir la marquise par quelque réponse piquante, mais, comme il arriNC souvent, la colère lui ôtait l'esprit. Madame de Parnes se mit à rire de plus belle. Il enfonça son chapeau sur sa léle, et sortit en disant : Je vais le chercher.

Il chercha en effet long-temps; mais un mouchoir perdu est bientôt ramassé, et ce fut vainement qu'il revint dix fois d'une horne à une autre. La marquise à sa fenêtre riait toujours en le regardant faire. Fatigué enfin, et un peu honteux, il s'éloigna sans lever la tête, feignant de ne pas s'apercevoir qu'on l'eût observé. Au coin de la rue pourtant, il se retourna, et vit madame de Parnes qui ne riait plus, et qui le suivait des yeux.

Il continua sa route sans savoir où il allait, et prit machinalement le chemin de la rue du Plat-d'Etain. La soirée était belle et le ciel pur. La veuve était aussi à sa fenêtre; elle avait passé une triste journée.

— J'ai besoin d'être rassurée, lui dit-elle des qu'il fut entré. A qui appartient un mouchoir que vous avez laissé chez moi ?

Il y a des gens qui savent tromper et qui ne savent pas mentir. A cette question, Valentin se troubla trop évidemment pour qu'il fût possible de s'y méprendre, et sans attendre qu'il répondit : Écoutezmoi, dit madame Delaunay. Vous savez maintenant que je vous aime. Vous connaissez beaucoup de monde, et je ne vois personne; il m'est aussi impossible de savoir ce que vous faites qu'il vous serait facile d'y voir clair dans mes moindres actions, s'il vous en

prenait fantaisie. Vous pouvez me tromper aisément et impunément, puisque je ne peux ni vous surveiller, ni cesser de vous aimer; souvenez-vous, je vous en supplie, de ce que je vais vous dire : tout se sait lût ou lard, et croyez-moi, c'est une triste chose.

Valentin voulait l'interrompre; elle lui prit la main et continua : Je ne dis pas assez, ce n'est pas une triste chose, mais la plus triste qu'il y ait au monde ; si rien n'est plus doux que le souvenir du bonheur, rien n'est plus aflVeux que de s'apercevoir que le bonheur passe était un mensonge. Avez-vous jamais pensé à ce que ce peut être que de haïr ceux qu'on a aimés? Concevez-vous rien de pire? Réfléchissez à cela, je vous en conjure. Ceux qui trouvent plaisir à trom[)er les autres en tirent ordinairement vanité; ils s'imaginent avoir par là quelque supériorité sur leurs dupes; elle est bien fugitive, et à quoi mène-telle? Rien n'est si aisé que le mal. Un homme de votre âge peut tromper sa maîtresse, seulement pour passer le temps; mais le temps s'écoule, en effet, la vérité vient, et que reste-t-il? Une pauvre créature abusée s'est crue aimée, heureuse, elle a fait de vous son bien unique; pensez à ce qui lui arrive s'il faut qu'elle ait horreur de vous!

La simplicité de ce langage avait ému Valentin jusqu'au fond du cœur : Je vous aime, lui dit-il, n'en doutez pas , je n'aime que vous seule. — J'ai besoin de le croire, répondit la veuve, et si vous dites viai, nous ne reparlerons jamais de ce que j'ai souffert aujourd'hui. Permettez-moi pourtant d'ajouter encore un mot qu'il faut absolument que je vous dise. J'ai

VU mon père, à l'âge de soixante ans, apprendre tout h coup qu'un ami d'enfance l'avait trompé dans une affaire de commerce. Une lettre avait été trouvée, dans laquelle cet ami racontait lui-même sa perfidie, et se vantait de la triste habileté qui lui avait rapporté quelques billets de banque à notre détriment. J'ai vu mon père abimé de douleur et stupéfait, la tête baissée, lire cette lettre; il en était aussi honteux que s'il eût été lui-même le coupable; il essuya une larme sur sa joue, jeta la lettre au feu, et s'écria : Que la vanité et l'intérêt sont peu de chose ! Mais qu'il est affreux de perdre un ami ! Si vous eussiez été là^ Valentin, vous auriez fait serment de ne jamais tromper personne.

Madame Delaunay, en prononçant ces mots, laissa échapper quelques larmes; Valentin était assis près d'elle; pour toute réponse, il l'attira à lui; elle posa sa tête sur son épaule, et tirant de la poche de son tablier le mouchoir de la marquise : Il est bien beau, dit-elle; la broderie en est fine; vous me le laisserez, n'est-ce pas? La femme à qui il appartient ne s'apercevra pas qu'elle l'a perdu. Quand on a un mouchoir pareil, on en a bien d'autres. Je n'en ai, moi, qu'une douzaine, et ils ne sont pas merveilleux. Vous me rendrez le mien que vous avez emporté, et qui ne vous ferait pas honneur; mais je garderai celui-ci. — A quoi bon? répondit Valentin. Vous ne vous en servirez pas. — Si, mon ami; il faut que je me console de l'avoir trouvé sur ce fauteuil, et il faut qu'il essuie mes larmes jusqu'à ce qu'elles aient cessé de couler. — Que ce baiser les essuie I s'écria le jeune

LES DEUX MAITRESSES. hiJ

liommo, et prenant le mouchoir de madame dePar- Fic's, il le jeta par la lenclre.

Six semaines s'étaient écoulées, et il faut qu'il soit bien difficile à l'homme de se connaître lui-même, puisque Valentin ne savait pas encore laquelle de ses deux maîtresses il aimait le mieux. Malgré ses moments de sincérité et les élans du cœur qui l'emportaient près de madame Delaunay, il ne pouvait se résoudre à désapprendre le chemin de l'hôtel de la Chausséc-d'Antin. Malgré la beauté de madame de Parnes, son esprit, sa grâce et tous les plaisirs qu'il trouvait chez elle, il ne pouvait renoncer à la chambretle de la rue du Plat-d'Etain. Le petit jardin do Valentin voyait tour à tour la veuve et la marquise se promener au bras du jeune homme, et le murmure de la cascade couvrait de son bruit monotone des serments toujours répétés, toujours trahis avec la même ardeur. Faut-il donc croire que l'inconstance ait ses plaisirs comme l'amour fidèle? On entendait quelquefois rouler encore la voiture sans livrée qui emmenait incognito madame de Parnes, quand madame Delaunay paraissait voilée au bout de la rue, s'acheminant d'un pas craintif. Caché derrière sa jalousie, Valentin souriait de ces rencontres, et s'abandonnait sans remords aux dangereux attraits du changement.

oQ LES DEIX MAITRESSES.

C'est une chose presque infaillible, que ceux qui se familiarisent avec un péril quelconque finissent par l'aimer. Toujours exposé à voir sa double intrigue découverte par un hasard, obligé au rôle difîicilo d'un homme qui doit mentir sans cesse sans jamais se trahir, noire étourdi se sentit fier de cette position étrange; après y avoir accoutumé son cœur, il y habitua sa vanité. Les craintes qui le troublaient d'abord, les scrupules qui l'arrêtaient, lui devinrent cher; il donna deux bagues pareilles à ses deux amies; il avait obtenu de madame Delaunay qu'elle portât une légère chaîne d'or qu'il a\ait choisie, au lieu de son collier de chrysocale. II lui parut plaisant de faire mettre ce collier à la marquise; il réussit à l'en affubler un jour qu'elle allait au bal, et c'est, à coup sur, la plus grande preuve d'amour qu'elle lui ait donnée.

Madame Delaunay, trompée par l'amour, ne pouvait croire à l'inconstance de Valentin. Il y avait de certains jours où la vérité lui apparaissait tout à coup claire et irrécusable. Elle éclatait alors en reproches, elle fondait en larmes, elle voulait mourir; un mot de son amant l'abusait de nouveau, un serrement de main la consolait, elle rentrait chez elle heureuse et tranquille. Madame de Parues, trompée par l'orgueil, ne cherchait à rien découvrir et n'essayait de rien savoir. Elle se disait : C'est quelque ancienne maîtresse qu'il n'a pas le courage de quitter. Et elle ne daignait pas s'abaissera demander un sacrifice. L'amour lui semblait un passe-temps, la jalousie un ridicule; elle croyait d'ailleurs sa beauté un talisman auquel rien ne pouvait résister.

Si vous vous souvenez, Madame, dit caractère de notre héros, tel que j'ai tùclié de vous le poindre à la première page de ce conte, vous comprendrez et vous excuserez peut-être sa conduite, malgré ce qu'elle a de justement blâmable. Le double amour qu'il ressoiilait, ou croyait ressentir, était, pour ainsi dire, l'image de sa vie entière. Ayant toujours cherché les extrêmes, goûtant les jouissances du pauvre et celles du riche en même temps, il trouvait, près de ces deux femmes, le cotilraste qui lui plaisait, et il était réellement riche et pauvre dans la même journée. Si, de sept à huit heures, au soleil couchant, deux beaux chevaux gris entraient au petit trop dans l'avenue des Champs-Elysées, traînant doucement derrière eux un coupé tendu de soie comme un boudoir, vous eussiez pu voir au fond de la voiture une fraîche et coquette figure cachée sous une grande capote, et souriant à un jeune homme nonchalamment étendu près d'elle; c'étaient Valentin et madame de Parues qui prenaient l'air après diner. Si le matin, au lever du soleil, le hasard vous avait menée près du joli bois de Romainville, vous eussiez pu y rencontrer sous le vert bosquet d'une guinguette deux amoureux se parlant à voix basse, ou lisant ensemble La Fontaine; c'étaient Valentin et madame Delaunay qui venaient de marcher dans la rosée. Etiez-vous ce soir d'un grand bal à l'ambassade d'Autriche? Avez-vous vu au milieu d'un cercle brillant déjeunes femmes une beauté plus fière, plus courtisée, plus dédaigneuse que toutes les autres? Cette tête charmante, coiffée d'un turban doré, qui se balance

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avec grâce comme une rose bercée par le zéphir, c'est la jeune marquise que la foule admire, que le triomphe eml)ellit, et qui pourtant semble rêver. Non loin de là, appuyé contre une colonne, Valentin la regarde; personne ne connaît leur secret, personne n'interprète ce C(tup-d'œil , et ne devine la joie de l'amant ; l'éclat des lustres, le bruit de la musique, les murmures de la foule, le parfum des fleurs, tout le pénètre, le transporte, et l'image radieuse de sa belle maîtresse enivre ses yeux éblouis. Il doute presque lui-même de son bonheur, et qu'un si rare trésor lui appartienne; il entend les hommes dire autour de lui : Quel éclat! quel sourire ! quelle femme! et il se répète tout bas ces paroles; l'heure du souper arrive; un jeune officier rougit de plaisir en présentant sa main à la marquise; on l'entoure, on la suit, chacun veut s'en approcher et brigue la faveur d'un mot tombé de ses lèvres ; c'est alors qu'elle passe près de Valentin, et lui dit h l'oreille : A demain. Que de jouissance dans un mot pareil ! Demain cependant, à la nuit tombante, le jeune homme monte à tâtons un escalier sans lumière; il arrive à grand' peine au troisième étage, et frappe doucement à une petite porte; elle s'est ouverte, il entre; madame Delaunay , devant sa table, travaillait seule en l'attendant; il s'asseoit près d'elle ; elle le regarde, lui prend la main et lui dit qu'elle le remercie de l'aimer encore. Une seule lampe éclaire faiblement la modeste chambrette; mais sous cette lampe est un visage ami, tranquille et bienveillant; il n'y a plus là ni témoins empressés, ni admiration, ni triomphe; mais Valen-

tin fait plus que de ne pas regrelter le monde , il l'oublie; la vieille mère arrive, s'asseoit dans sa bergère, et il faut éc.)uler jusqu'à dix heures les histoires du lemps passé, caresser le petit chien qui gronde, rallumer la lampe qui s'éteint; quelquefois c'est un roman nouveau qu'il faut avoir le courage de lire ; Valcnlin laisse tomber le livre pour effleurer en le ramassant le petit |)ied de sa maîtresse; quelquefois c'est un piquet à deux sous la fiche qu'il faut faire avec la bonne dame, et avoir soin de n'avoir pas trop beau jeu ; en sortant de là, le jeune homme revient à pied ; il a soupe hier avec du vin de Champagne, en fredonnant une contredanse; il soupe ce soir avec une tasse de lait, en faisant quelques vers pour son amie. Pendant ce temps-là, la marquise est furieuse qu'on lui ait manqué de parole; un grand laquais poudré apporte un billet plein de tendres reproches et sentant le musc; le billet est décacheté, la fenêtre ouverte, le temps est beau, madame de Parnes va venir; voilà notre étourdi grand seigneur; ainsi, toujours différent de lui-môme, il trouvait mayen d'être vrai en n'étant jamais sincère, et l'amant de la marquise n'était pas celui de la veuve.

— Et pourquoi choisir? me disait-il un jour qu'en nous promenant il essayait de se justifier. Pourquoi cette nécessité d'aimer d'une manière exclusive? Blàmerait-on un homme de mon âge d'être amoureux de madame de Parues? N'est-elle pas admirée, enviée? Ne vante-t-on pas son esprit et ses charmes? La raison même se passionne pour elle. D'une autre p;irt, quel reproche ferait-on à celui que la bonté, la

tendresse, la candeur de madame Delaunay aurait touche? N'est-elle pas digne de faire la joie et le bonheur d'un homme? Moins helle. ne serait-elle pas une amie précieuse, et telle qu'elle est, y a-t-il au monde une plus charmante maîtresse ! En quoi donc suis-je coupable d'aimer ces deux femmes, si chacune d'elle mérite qu'on l'aime? Et s'il est vrai que je sois assez heureux pour compter pour quelque chose dans leur vie, pourquoi ne pourrais-je rendre l'une heureuse qu'en faisant le malheur de l'autre? Pourquoi le doux sourire que ma présence fait éclore quelquefois sur les lèvres de ma belle veuve devraitil être acheté au prix d'une larme versée par la marquise? Est-ce leur faute si le hasard m'a jeté sur leur route, si je les ai approchées, si elles m'ont permis de les aimer? Laquelle choisirais-je sans être injuste? En quoi celle-là aurait-elle mérité plus que celle-ci d'être préférée ou abandonnée? Quand madame Delaunay me dit que son existence entière m'appartient, que voulez-vous donc que je réponde? Faut-il la repousser, la désabuser, et lui laisser le découragement et le chagrin? Quand madame de Parues est au piano, et qu'assis derrière elle, je la vois se livrer à la noble inspiration de son cœur; quand son esprit élève le mien, m'exalte et me fait mieux goûter par la sympathie les plus exquises jouissances de l'intelligence, faut-il que je lui dise qu'elle se trompe et qu'un si doux plaisir est coupable? faut-il que je change en haine ou en mépris le souvenir de ces heures délicieuses? Non, mon ami, je mentirais en disant à l'une des deux que je l'aime plus ou que je ne l'ai

point aimée; j'aurais plutôt le courage de les perdre ensemble, que celui de choisir entre elles.

Vous voyez, Madame, que notre étourdi faisait comme font tous les hommes ; ne pouvant se corriger de sa folie, il tentait de lui donner l'apparence de la raison. Cependant il y avait de certains jours où son cœur se refusait, malgré lui, audouble rôle qu'il soutenait. Il tâchait de troubler le moins possible le repos de madame Delaunay; mais la fierté de la marquise eut plus d'un caprice à supporter. Cette femme n'a que de l'esprit et de l'orgueil, me disait-il d'elle quelquefois. Il arrivait aussi qu'en quittant le salon de madame de Parnes, la naïveté de la veuve le faisait sourire, et qu'il trouvait qu'à son tour elle avait trop peu d'orgueil et d'esprit. Il se plaignait de manquer de liberté. Tantôt une boutade lui faisait renoncer à un rendez-vous; il prenait un livre et s'en allait dîner seul à la campagne. Tantôt il maudissait le hasard qui s'opposait à une entrevue qu'il demandait. Madame Delaunay était, au fond du cœur, celle qu'il préférait; mais il n'en savait rien lui-même, et cette singulière incertitude aurait peut-être duré long-temps, si une circonstance, légère en apparence, ne l'eût éclairé tout à coup sur ses véritables sentiments.

On était au mois de juin, et les soirées au jardin étaient délicieuses. La marquise, en s'asseyant sur un banc de bois près de la cascade, s'avisa un jour de le trouver dur.

— Je vous ferai cadeau d'un coussin, dit-elle à Valentin.

Le lendemain malin, en effet, arriva une causeuse éléganle, accompagnée d'un beau coussin en tapisserie, de la part de madame de Parnes.

Vous vous souvenez peut-être que madame Delaunay faisait de la tapisserie. Depuis un mois, Valentin l'avait vue travailler constamment à un ouvrage de ce genre dont il avait admiré le dessin ; non que ce dessin eût rien de remarquable : c'était, je crois, une couronne de fleurs, comme toutes les tapisseries du monde ; mais les couleurs en étaient charmantes. Que peut faire, d'ailleurs, une main aimée que nous ne le trouvions un chef-d'œuvre? Cent, fois, le soir, près de la lampe, le jeune homme avait suivi des yeux, sur le canevas, les doigts habiles de la veuve; cent fois, au milieu d'un entretien animé, il s'était arrêté, observant un religieux silence, tandis qu'elle comptait ses points; cent fois il avait interrompu cette main fatiguée et lui avait rendu le courage par un baiser.

Quand Valentin eut fait porter la causeuse de la marquise dans une petite salle attenante au jardin, il y descendit et examina son cadeau. En regardant de près le coussin, il crut le reconnaître; il le prit,, le retourna, le remit à sa place, et se demanda où il l'avait vu. Fou que je suis, se dit-il ; tous les coussins se ressemblent, et celui-là n'a rien d'extraordinaire. Mais une petite tache faite sur le fond blanc attira tout à coup ses yeux ; il n'y avait pas à se tromper. Valentin avait fait lui-même cette tache, en laissant tomber une goutte d'encre sur l'ouvrage de madame Delaunay, un soir qu'il écrivait près d'elle.

C4i4le découverte le jeta, comme vous pensez, dans un grand élonnement. Comment est-ce possible? se demanda-t-il; comment la marquise peut-elle m'envoyer un coussin fait par madame Uelaunay? Il regarda encore, plus de doute : ce sont les mêmes fleurs, les mêmes couleurs. Il en recoimait l'éclat, l'arrangement ; il les touche comme pour s'assurer qu'il n'est pas trompé par une illusion, puis il reste interdit, ne sachant comment s'expliquer ce qu'il voit.

Je n'ai que faire de dire que mille conjectures, moins vraisemblables les unes que les autres, se présentèrent à son esprit. Tantôt il supposait que le hasard avait pu faire se rencontrer la veuve et la marquise , qu'elles s'étaient entendues ensemble , et qu'elles lui envoyaient ce coussin d'un commun accord, pour lui apprendre que sa perfidie était démasquée; tantôt il se disait que madame Delaunay avait surpris sa conversation de la veille dans le jardin, et qu'elle avait voulu, pour lui faire honte, remplir la promesse de madame de Parnes. De toute façon , il se voyait découvert, abandonné de ses deux maîtresses, ou tout au moins de l'une des deux. Apres avoir passé une heure à rêver, il résolut de sortir d'incertitude. Il alla chez madame Delaunay qui le reçut comme à l'ordinaire, et dont le visage n'exprima qu'un peu d'étonnement de le voir arriver si matin.

Rassuré d'abord par cet accueil, il parla quelque temps de choses indifférentes, puis, dominé par l'inquiétude, il demanda à la veuve si sa tapisserie était terminée. — Oui, répondit-elle. — Et où est-elle donc? demanda-t-il. A cette question, madame Delau-

nay se troubla et ruiigit. — Elle est chez le marchand, dit-elle assez vile ; puis, elle se reprit, et ajouta : Je l'ai donnée à monter; on va me la rendre.

Si Valentin avait élé surpris de reconnaitre le coussin, il le fut encore davantage de voir la veuve se troubler lorsqu'il lui en parla. N'osant pourtant faire de nouvelles questions, de peur de se trahir, il sortit bientôt, et s'en fut chez la marquise. Mais cette visite lui en apprit encore moins; quand il fut question de la causeuse, madame de Parues, pour toute réponse, fit un léger signe de tête en souriant, comme pour dire : Je suis charmée qu'elle V(uis plaise.

Notre étourdi rentra donc chez lui, moins inquiet, il est vrai, qu'il n'en était sorti, mais croyant presque avoir fait un rêve. Quel mystère ou quel caprice du hasard cachait cet envoi singulier? L'une fait un coussin, et l'autre me le donne; celle-là passe un mois à travailler, et quand son ouvrage est fini, celle-ci s'en trouve propriétaire ; ces deux femmes ne se sont jamais vues, et elles s'entendent pour me jouer un tour dont elles ne semblent pas se douter. 11 y avait assurément de quoi se torturer l'esprit; aussi le jeune homme cherchait-il de cent manières différentes la cle de l'énigme qui le tourmentait.

En examinant le coussin, il trouva l'adresse du marchand qui l'avait vendu. Sur un petit morceau de papier collé dans un coin, était écrit : Au père de Famille, rue Dauphine.

Dès que Valentin eut lu ces mots, il se vit sur de parvenir à la vérité. Il courut au magasin du Père de Famille; il demanda si le matin même on n'avait

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pas vendu à une dame un coussin en tapisserie qu'il désigna et qu'on reconnut. Aux questions qu'il fit ensuite pour savoir qui avait fait ce coussin et d'où il venait, on ne repondit qu'avec restriction; on ne connaissait pas l'ouvrière; il y avait dans le magasin beaucoup d'objets de ce genre; enfin, on ne voulait rien dire.

Malgré les rélicences, Valentin eut bientôt saisi dans les réponses du garçon qu'il interrogeait, un mystère qu'il ne soupçonnait pas, et que bien d'autres que lui ignorent : c'est qu'il y a à Paris un grand nombre de femmes, de demoiselles pauvres, qui, tout en ayant dans le monde un rang convenable et quelquefois distingué, travaillent en secret pour vivre. Les marchands emploient ainsi, et à bon marché, des ouvrières habiles; mainte famille, vivant sobrement, chez qui pourtant on va prendre le thé, se soutient par les filles de la maison ; on les voit sans cesse tenant l'aiguille, mais elles ne sont pas assez riches pour porter ce qu'elles font; quand elles ont brodé du tulle, elles le vendent pour acheter delà percale; celle-là, fille de nobles aïeux, fière de son titre et de sa naissance, marque des mouchoirs; celle-ci, que vous admirez au bal si enjouée, si coquette et si légère, fait des fleurs artificielles et paie de son travail le pain de sa mère; telle autre, un peu plus riche, cherche à gagner de quoi ajouter à sa toilette; ces chapeaux tout faits, ces sachets brodés qu'on voit aux étalages des boutiques, et que le passant marchande par désœuvrement, sont l'œuvre secrète, quelquefois pieuse, d'une main inconnue; peu d'hommes

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consentiraient à ce métier, ils resteraient pauvres par orgueil en pareil cas; peu de femmes s'y pîfusenl, quand elles en ont besoin, et de celles qui le font, aucune n'en rougit. Il arrive qu'une jeune femme rencontre une amie d'enfance qui n'est pas riche et qui a besoin de quelque argent; faute de pouvoir lui en prêter elle-même, elle lui dit sa ressource, l'encourage, lui cite des exemples, la mène chez le marchand, lui fait une petite clientelle; trois mois après, l'amie esta son aise et rend à une autre lemême service ; ces sortes de choses se passent tous les jours, personne n'en sait rien , et c'est pour le mieux ; caries bavards qui rougissent du travail trouveraient bientôt moyen de deshonorer ce qu'il y au monde de plus honorable.

— Combien de temps, demanda Valentin, faut-il à peu près pour faire un coussin comme celui dont je vous parle, et combien gagne l'ouvrière? — Monsieur, répondit le garçon, pour faire un coussin comme celui-là, il faut deux mois, six semaines environ. L'ouvrière paie sa laine, bien entendu, par conséquent c'est autant de moins pour elle. La laine anglaise, belle, coûte 10 francs la livre; le ponccau, le cerise, coûtent lo francs. Pour ce coussin, il faut une livre et demie de laine, au plus, et il sera payé 40 ou 50 francs à l'habile ouvrière.

Quand Valentin, de retour au logis, se retrouva en lace de sa causeuse, le secret qu'il venait d'apprendre produisit sur lui un effet inattendu. En pensant que madame Delaunay avait mis six semaines à faire ce coussin pour gagner deux louis, et que madame de Parues l'avait acheté en se promenant, il éprouva un serrement de cœur étrange. La diiîerence que la destinée avait mise entre ces deux femmes se montrait à lui, en ce moment, sous une forme si palpable, qu'il ne put s'empêcher d'en souffrir. L'idée que la marquise allait arriver, s'appuyer sur ce meuble, et traîner son bras nu sur la trace des larmes de la veuve, fut insupportable au jeune homme. Il prit le coussin et le mit dans une armoire : Qu'elle en pense ce qu'elle voudra, se dit-il; ce coussin me fait pitié, et je ne puis le laisser là.

Madame de Parnes arriva bientôt après, et s'étonna de ne pas voir son cadeau. Au lieu de chercher une excuse, Valentin répondit qu'il n'en voulait pas, et qu'il ne s'en servirait jamais. Il prononça ces mois d'un ton brusque et sans réfléchir à ce qu'il faisait : Et pourquoi? demanda la marquise. — Parce qu'il me déplait. — En quoi vous déplail-il? Vous m'avez dit le contraire ce matin même. — C'est possible; il me déplaît maintenant. Combien est-ce qu'il vous a

coûté?— Voilà une belle question? dit madame de Parnes; qu'est-ce qui vous passe par la tête?

Il faut savoir que depuis quelques jours Valentiri avait appris de la mère de madame Delaunay qu'elle se trouvait fort gênée. Il s'agissait d'un terme de loyer à payer à un propriétaire avare qui menaçait au moindre retard. Valentin, ne pouvant faire, même pour une bagatelle, des offres de service qu'on n'eut pas voulu entendre, n'avait eu d'autre parti à prendre que de cacher son inquiétude. D'après ce qu'avait dit le garçon du Père de Famille, il était probable que le coussin n'avait pas suffi pour tirer la veuve d'embarras. Ce n'était pas la faute de la marquise; mais l'esprit humain est quelquefois si bizarre, que le jeune homme en voulait presque à madame de Parnes du prix modique de son achat, et sans s'apercevoir du peu de convenance de sa question : Cela vous a coûté 40 ou 50 francs, dit-il avec amertume. Savezvous combien de temps on a mis à le faire? — Je le sais d'autant mieux, répondit la marquise, que je l'ai fait moi-même. — Vous? — Moi, et pour vous; j'y ai passé quinze jours : voyez si vous me devez quelque reconnaissance.— Quinze jours, Madame? mais il faut deux mois, et deux mois de travail assidu, pour terminer un pareil ouvrage. Vous mettriez six mois à en venir à bout, si vous l'entreprenit-z. — Vous me paraissez bien au courant ; d'où vous vient tant d'expérience? — D'une ouvrière que je connais, et qui, certes, ne s'y trompe pas. — Eh bien ! cette ouvrière ne vous a pas tout dit; vous ne savez pas que pour ces choses-là le plus important, ce sont les fleurs, cl

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qu'on trouve chez les marchands des canevas préparcs où le fond est rempli; le plus difficile reste à faire, mais le plus long et le plus ennuyeux est (iiit; c'est ainsi que j'ai acheté ce coussin qui ne m'a même pas coulé quarante ou cinquante francs, car ce fond ne signifie rien; c'est un ouvrage de manœuvre pour lequel il ne faut que de la laine et des mains.

Le mot de manœuvre n'avait pas plu à Valentin. — J'en suis hien f;\ché, répliqua-t-il, mais ni le fond ni les fleurs ne sont de vous. — Et de qui donc? apparemment de l'ouvrière que vous connaissez?— Peutêtre.

La marquise sembla hésiter un instant entre la colère et l'envie de rire. Elle prit le dernier parti, et se livrant à sa gaieté : Dites-moi donc, s'ecria-t-elle, dites-moi donc, je vous prie, le nom de votre mystérieuse ouvrière, qui vous donne de si bons renseignements. — Elle s'appelle Julie, répondit le jeune homme. Son regard, le son de sa voix, rappelèrent tout à coup à madame de Parnes qu'il lui avait dit le même nom le jour où, il lui avait parlé d'une veuve qu'il aimait; comme alors, l'air de vérité avec lequel il avait répondu, troubla la marquise. Elle se souvint vaguement de l'histoire de cette veuve, qu'elle avait prise pour un prétexte; mais, répété ainsi, ce nom lui parut sérieux.

— Si c'est une confidence que vous me faites, ditelle, elle n'est ni adroite ni polie.

Valentin ne répondit pas. Il sentait que son premier mouvement l'avait entraîné trop loin, et il commençait à refléchir. La marquise, de son côté, garda

le silence quelque temps. Elle attendait une explication, et Valentin songeait au moyen cFéviter d'en donner une. Il allait enfin se décider à parler, et essayer peut-être de se rétracter, quand la marquise, perdant patience, se leva brusquement.

— Est-ce une querelle ou une rupture? demandât-elle d'un ton si violent, que Valentin ne put conserver son sang-froid. — Gomme vous voudrez, répondit-il.— Très bien, dit la marquise, et elle sortit. Mais cinq minutes après, on sonna à la porte; Valentin ouvrit , et vit madame de Parues debout sur le palier, les bras croisés, enveloppée dans sa mantille et appuyée contre le mur; elle était d'une pâleur effrayante, et prête à se trouver mal. Il la prit dans ses bras, la porta sur la causeuse, et s'efforça de l'apaiser. Il lui demanda pardon de sa mauvaise humeur, la supplia d'oublier cette scène fâcheuse, et s'accusa d'un de ces accès d'impatience dont il est impossible de dire la raison.

— Je ne sais ce que j'avais ce matin, lui dit-il; une fâcheuse nouvelle que j'ai reçue m'avait irrité; je vous ai cherché querelle sans motif; ne pensez jamais à ce que je vous ai dit que comme à un moment de folie de ma part.— ?s'en parlons plus, dit la marquise revenue à elle, et allez me chercber mon coussin. Valentin obéit avec répugnance; madame de Parues jeta le coussin à terre et posa ses pieds dessus. Ce geste, comme vous pensez, ne fut pas agréable au jeune homme; il fronça le sourcil malgré lui, et se dit qu'après tout il venait de céder par faiblesse à une comédie de femme.

Je ne sais s'il avait raison, et je ne sais, non plus, par quellcobslination puérile la marquiseavait voulu, à toute force, obtenir ce petit triomphe. Il n'est pas sans exemple qu'une femme, et même une femme d'esprit, ne veuille pas se soumettre en pareil cas; mais il peut arriver que ce soit de sa part un mauvais calcul, et que l'homme, après avoir obéi, se repente de sa complaisance; c'est ainsi qu'un enfantillage devient grave quand l'orgueil s'en mêle, et qu'on s'est brouillé quelquefois pour moins encore qu'un coussin brodé.

Tandis que madame de Parnes, reprenant son air gracieux, ne dissimulait pas sa joie, Valentin ne pouvait détacher ses regards du coussin, qui, à dire vrai, n'était pas fait pour servir de tabouret. Contre sa coutume, la marquise était venue à pied, et la tapisserie de la veuve, repoussée bientôt au milieu de la chambre, portait l'empreinte poudreuse du brodequin qui l'avait foulé. Valentin ramassa le coussin, l'essuya et le posa sur un fauteuil.

— Allons-nous encore nous quereller? dit en souriant la marquise. Je croyais que vous me laissiez faire et que la paix était conclue. — Ce coussin est blanc; pourquoi le salir?— Pour s'en servir, et quand il sera sale, mademoiselle Julie nous en fera d'autres. — Ecoutez-moi, madame la marquise, dit Valentin. Vous comprenez très bien que je ne suis pas assez sot pour attacher de l'importance à un caprice ni à une bagatelle de cette sorte. S'il est vrai que le déplaisir que je ressens de ce que vous liiites puisse avoir quelque motif que vous ignorez, ne cherchez

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pas à l'approfondir, ce sera le plus sage. Vous vous êtes trouvée mal tout à l'heure, je ne vous demande pas si cet évanouissement était bien profond; vous avez obtenu ce que vous désiriez, n'en essayez pas davantage. — Mais vous comprenez peut-être, répondit madame de Parnes, que je ne suis pas assez sotte non plus pour attacher à cette bagatelle plus d'importance que vous, et s'il m'arrivait d'insister, vous comprendriez encore que je voudrais savoir jusqu'à quel point c'est une bagatelle. — Soit, mais je vous demanderai, pour vous répondre, si c'est l'orgueil ou l'amour qui vous pousse. — C'est l'un et l'autre. Vous, ne savez pas qui je suis; la légèreté de ma conduite avec vous vous a donné de moi une opinion que je vous laisse, parce que vous ne la feriez partager à personne; pensez sur mon compte comme il vous plaira, et soyez infidèle si bon vous semble; mais gardez-vous de m'offenser. — C'est peut-être l'orgueil qui parle en ce moment, ^Madame; mais convenez donc que ce n'est pas l'amour. — Je n'en sais rien ; si je ne suis pas jalouse, il est certain que c'est par dédain; comme je ne reconnais qu'à M., de Parnes le droit de surveillance sur moi, je ne prétends non plus surveiller personne. Mais comment osez-vous me répéter deux fois un nom que vous devriez taire? — Pourquoi le tairais-je quand vous m'interrogez? Ce nom ne peut faire rougir ni la personne à qui il appartient ni celle qui le prononce.— Eh bien ! achevez donc de le prononcer.

Valentin hésita un moment.

— Non, répondit-il, je ne le prononcerai pas, par

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respect pour celle qui le porle. La marquise se leva à celle parole, serra sa mantille autour de sa taille, et dit d'un ton glacé : Je pense qu'on doit êtr.^ venu me chercher, reconduisez-moi jusqu'à ma voiture.

La marquise de Parnes était plus qu'orgueilleuse, elle élait hautaine. Habituée dès l'enfance à voir tous ses caprices satisl'aits, négligée par son mari, gàtee par sa tante, flattée par le monde qui l'entourait, le seul conseiller qui la dirigeât, au milieu d'une liberté si dangereuse, était cette fierté native qui triomphait même des passions. Elle pleura amèrement en rentrant chez elle; puis elle lit défendre sa porte, et réfléchit à ce qu'elle avait à faire, résolue à n'en pas souffrir davantage.

Quand Valentin, le lendemain, alla voir madame Delaunay, il crut s'apercevoir qu'il élait suivi. Il l'était eneftet, et la marquise eut bientôt appris la demeure de la veuve, son nom, et les visites fréquentes que le jeune homme lui rendait. Elle ne voulut pas s'en tenir là, et quelque invraisemblable que puisse paraître le moyen dont elle se servit, il n'est pas moins vrai qu'elle l'employa, et qu'il lui réussit.

A sept heures du matin, elle sonna sa femme de chambre; elle se fit apporter par cette fille une robe de toile, un tablier, un mouchoir de coton, et un

7i LES DEUX MAITRESSES.

ample bonnet sous lequel elle cacha, autant que possible, son visage. Ainsi travestie, un panier sous le bras, elle se rendit au marché des Innocents. C'était l'heureoù madame Dclaunay avait coutume d'y aller, et la marquise ne chercha pas longtemps; elle savait que la veuve lui ressemblait, et elle aperçut bientôt devant l'étalage d'une fruitière une jeune femme à peu près de sa taille, aux yeux noirs et à la démarche modeste, marchandant des cerises. Elle s'approcha: N'est-ce pasà madame Delaunay,demanda-t-elle, que j'ai l'honneur de parler? — Oui, Mademoiselle; que me voulez-vous?

La marquise ne répondit pas; sa fantaisie était satisfaite, et peu lui importait qu'on s'en étonnât. Elle jeta sur sa rivale un regard rapide et curieux, la toisa des pieds à la tête, puis se retourna et disparut.

Valentin ne venait plus chez madame de Pâmes; il reçut d'elle une invitation de bal imprimée, et crut devoir s'y rendre j)ar convenance. (^)uand il entra dans l'iiôtel, il fut surpris de ne voir qu'une fenêtre éclairée; la marquise était seule et l'attendait ; Pardonnez-moi, lui dil-elle, la petite ruse que j'ai employée pour vous faire venir ; j'ai pensé que vous ne répondriez peut-élre pas si je vous écrivais pour vous demander un quart d'heure d'entretien, et j'ai besoin de vous dire un mot, en vous suppliant d'y répondre sincèrement.

Valentin, qui de son naturel n'élait pas gardeur de rancune, et chez qui le ressentiment passait aussi \\lc qu'il venait, voulut mettre la conversation sur \m ton er(jour,et comn.ença à plaisanter la marquise

sur son bal supposé. Elle lui coupa la parole en lui disant : J'ai vu madame Uelaunay. Ne vous effrayez pas, ajoula-t-elle, voyant Valcntin changer de visage; je l'ai vue sans qu'elle sùl qui j'étais, et de manière à ce qu'elle ne puisse me reconnaître. Elle est jolie, et il est vrai qu'elle me ressemble un peu; parlez-moi franchement. L'aimiez-vous déjà quand vous m'avez envoyé une lettre qui était écrite pour elle ? Valentin hésitait.

— Parlez, parlez sans crainte, dit la marquise. C'est le seul moyen de me prouver que vous avez quelque estime pour moi.

Elle avait prononcé ces mots avec tant de tristesse, que Valentin en fut ému. Il s'assit près d'elle, et lui conta fidèlement tout ce qui s'était passé dans son cœur. Je l'aimais déjà, lui dit-il enfin, et je l'aime encore ; c'est la vérité. — Rien n'est plus possible entre nous, répondit la marquise en se levant. Elle s'approcha d'une glace, se renvoya à elle-même un regard coquet: J'ai fait pour vous, continua-t-elle, la seule action de ma vie où je n'aie réfléchi à rien. Je ne m'en repens pas, mais je voudrais n'être pas seule à m'en souvenir quelquefois.

Elle ôta de son doigt une bague d'or où était enchâssée une aiguc-marine.

— Tenez, dit-elle à Valentin, portez ceci pour l'amour de moi; celte pierre ressemble à une larme. Quand elle présenta sa bague au jeune homme, il voulut lui baiser la main; Prenez garde, dit-elle; songez que j'ai vu votre maîtresse ; ne nous souvenons pas trop tôt. — Ah I répondit-il, je l'aime encore,

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mais je sens que je vous aimerai toujours. — Je le crois, répliqua la marquise; et c'est peut-être pour celte raison que je pars demain pour la Hollande, où je vais rejoindre mon mari. — Je vous suivrai, s'écria Valenlin; n'en doutez pas, si vous quittez la France, je partirai en même temps que vous. — Gardez-vousen bien, ce serait me perdre, et vous tenteriez en vain de me revoir. — Peu m'importe, quand je devrais vous suivre à dix lieues de dislance, je vous prouverai du moins ainsi la sincérité de m.on amour, et vous y croirez malgrevous. — Maisje vous dis que j'y crois , répondit madame de Parnes avec un sou- . rire malin; adieu donc, ne faites pas celte folie.

Elle tendit la main à Yalenlin, et entr'ouvrit, pour se retirer, la porlede sa chambre à coucher. — Ne faites pas cette folie, ajouta-l-elle d'un ton léger, ou si vous la faisiez par hasard, vous m'écririez un mot à Bruxelles, parce que de là on peut changer de route, La porte se ferma sur ces paroles, et Valentin, resté seul, sortit de l'hôtel dans le plus grand trouble. Il ne put dormir de la nuit, et le lendemain, au point du jour, il n'avait encore pris aucun parti sur la conduite qu'il tiendrait. Un billet assez triste de madame Delaunay, reçu à son réveil, l'avait ébranlé sans le décider. A l'idée de quitter la veuve, son cœur se déchirait; mais à l'idée de suivre en poste l'audacieuse et coquette marquise, il se sentait tressaillir de désir; il regardait l'horizon, il écoulait rouler les voitures; les folles équipées du temps passé lui revenaient en tête; que vous dirai-je? Il songeait à l'Italie, au plaisir, à un peu de scandale, à Lauzun

déguisé en poslillon ; d'un autre côlé, sa mémoire inquiète lui rappelait les craintes si naïvement exprimées un soir par madame Delaunay ; quel atYreux souvenir n'allait-il pas lui laisser ! Il se repétait ces paroles delà veuve -. Faut-il qu'un jour f aie horreur de vous ?

Il passa la journée entière enfermé, et après avoir épuise tous les caprices, tous les projets fantasques de son imagination :Que veux-je donc ? se demandat-il. Si j'ai voulu choisir entre ces deux femmes, pourquoi cette incertitude? Et si je les aime toutes deux également, pourquoi me suis-je mis de mon propre gré dans la nécessité de perdre l'une ou l'autre? Suis-je fou? Ai-je ma raison? Suis-je perfide ou sincère? Ai-je trop peu de courage ou trop peu d'amour ?

Il se mit à sa table, et prenant le dessin qu'il avait fait autrefois, il considéra attentivement ce portrait infidèle qui ressemblait à ses deux maîtresses. Tout ce qui lui était arrivé depuis deux mois se représenta à son esprit; le pavillon et la chambrette, la robe d'indienne et les blanches épaules, les grands diners et les petits déjeuners, le piano et l'aiguille à tricoter, les deux mouchoirs, le coussin brodé, il revit tout. Chaque heure de sa vie lui donnait un conseil différent : Non, se dit-il enfin, ce n'est pas entre deux femmes que j'ai à choisir, mais entre deux routes que j'ai voulu suivre à la fois, et qui ne peuvent mener au même but ; l'une est la folie et le plaisir, l'autre est l'amour; laquelle dois-je prendre? laquelle conduit au bonheur?

Je VOUS ai dit, en cummcncant ce conte, que Vak'Mlin avait une mère qu'il aimait tendrement. Elle entra dans sa chambre tandis qu'il était plongé dans ces pensées. — Mon enfant, lui dit-elle, je vous ai vu triste ce matin. Qu'aNCz-vous? Puis-je vous aider? Avez-vous besoin de quelque argent? Si je ne puis vous rendre service, ne puis-je du moins savoir vos chagrins et tenter de vous consoler? — Je vous remercie, répondit \ alentin. Je faisais des projets de •voyage, et je me demandais qui doit nous rendre heureux de l'amour ou du plaisir; j'avais oublié l'amitié. Je ne quitterai pas mon pays, et la seule femme à qui je veuille ouvrir mon cœur est celle qui peut le partager avec vous.

I'l> UES OtVX !ttA.lll(bi>i>L».

Vous VOUS souvenez sans doute, Madame, du mariage de mademoiselle Duval. Quoiqu'on n'en ait parlé qu'un jour à Paris, comme on y parle de tout, ce fut un événement dans un certain monde. Si ma mémoire est bonne, c'était en 18215. Mademoiselle Duval sortait du couvent, à dix-huit ans, avec quatrevingt mille livres de rente. M. de Marsan, qui l'épousa, n'avait que son titre et quelques espérances d'arriver un jour à la pairie, après la mort de son

oncle, espérances que la révolution de juillet a dN' truites. Du reste, point de fortune, et d'assez gram lie désordres de jeunesse. Il quitta, dit-on, le troisièn lif étage d'une maison garnie, pour conduire madcinc mit selle Duval h Saint-Roch, et rentrer avec elle dans i des plus beaux hôtels du faubourg Saint-Ilonor Cette étrange alliance, faite en apparence à la léger donna lieu à mille interprétations dont pas une ne fi vraie, parce que pas une n'était simple, et qu'c voulut trouver à toute force une cause extraordinaii à un fait inusité. Quelques détails, nécessaires poi expliquer les choses, vous donneront en même lem[ une idée de notre héroïne.

Après avoirétél'enfant le plus turbulent, studieu>|Eii maladif et entêté qu'il y eut au monde, Emmelin était devenue, à quinze ans, une jeune fille au teir blanc et rose, grande, élancée, et d'un caractère infs dépendant. Elle avait l'humeur d'une égalité incom parable et une grande insouciance, ne montrant d volonté qu'en ce qui touchait son cœur. Elle ne conkn naissait aucune contrainte; toujours seule dans soi ^' cabinet, elle n'avait guère, pour le travail, d'auln règle que son bon plaisir. Sa mère, qui la connaissai ( et savait l'aimer, avait exigé pour elle celle libertt dans laquelle il y avait quelque compensation ai manque de direction ; car un goût naturel de l'étude et l'ardeur de l'intelligence sont les meilleurs maître* pour les esprits bien nés. Il entrait autant de sérieux que de gaieté dans celui d'Emmeline; mais son âge rendait celte dernière qualité plus saillante. Avec beaucoup de penchant à la réflexion, elle coupait

urt aux plus graves méditations par une plaisanrie, et dès-lors n'envisageait plus que le cùté coique de son sujet. Un l'entendait rire aux éclats ule seule, et il lui arrivait, au couvent, de réveilla sa voisine au milieu de la nuit, par sa gaieté uyante.

Son imagination très flexible paraissait susceptible Linc teinte d'enthousiasme; elle passait ses journées iessiner ou à écrire ; si un air de son goût lui venait 1 tête, elle quittait tout aussitôt pour se mettre au ano, et se jouer cent fois l'air favori dans tous les ns; elle était discrète et nullement confiante, n'ait point d'épanchement d'amitié, une sorte de puur s'opposant en elle à l'expression parlée de ses ntiments. Elle aimait à résoudre d'elle-même les lits problèmes qui, dans ce monde, s'offrent à aque pas; elle se donnait ainsi des plaisirs assez ranges que, certes, les gens qui l'entouraient ne upçonnaient pas. Mais sa curiosité avait toujours ur bornes un certain respect d'elle-même; en voici i exemple, entre autres.

Elle étudiait toute la journée dans une salle oii se Duvait une grande bibliothèque vitrée, contenant )is mille volumes environ. La clé était à la serrure, ais Emmeline avait promis de ne point y toucher, le garda toujours scrupuleusement sa promesse, et y avait mérite dans cette conduite, car elle avait la ge de tout apprendre. Ce qui n'était pas défendu, 'tait de dévorer les livres des yeux; aussi en savaite tous les titres par cœur; elle parcourait succes- ,ement tous les rayons, et pour atteindre les plus

Si EMMELTNE.

élevés, plantait une chaise sur la table; les yeux termes, elle eut mis la main sur le volume qu'on lui aurait demandé. Elle affectionnait les auteurs par les titres de leurs ouvrages, et de cette façon elle a eu de terribles mécomptes. Mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit.

Dans celle salle était une petite table près d'une grande croisée qui dominait une cour assez sombre. L'exclamation d'un ami de sa mère fit apercevoir Emmeline de la tristesse de sa chambre; elle n'avait jamais ressenti l'influence des objets extérieurs sur. son humeur. Les gens qui attachent de l'importance à ce qui compose le bien-être matériel étaient classes par elle dans une catégorie de maniaques. Toujours nu-tête, les cheveux en désordre, narguant le vent, le soleil, jamais plus contente que lorsqu'elle rentrait mouillée par la pluie ; elle se livrait, à la campagne, à tous les exercices violents, comme si, là, eût été toute sa vie. Sept ou huit lieues à cheval, au galop, étaient un jeu pour elle; à pied, elle défiait tout le monde, elle courait, grimpait aux arbres, et si on ne marchait pas sur les parapets plutôt que sur les quais, si on ne descendait pas les escaliers sur leurs rampes, elle pensait que c'était par respect humain. Par-dessus tout elle aimait, chez sa mère, à s'échapper seule, à regarder dans la campagne et ne voir personne. Ce goût d'enfant pour la solitude, et le plaisir qu'elle prenait à sortir par des temps affreux, tenaient, disait-elle, à ce qu'elle était sûre qu'alors on reviendrait pas la chercher en se promenant. Toujours entraînée par cette bizarre idée, à ses risques

T-MMELINE. 8o

et périls, elle se mettait dans un bateau en pleine eau, et sortait ainsi du parc que la rivière traversait, sans se demander où elle aborderait. Gomment lui laissait-on courir tant de dangers? Je ne me chargerai pas de vous l'expliquer.

Au milieu de ces folies, Erameline était railleuse; elle avait un oncle tout rond, avec un rire bête, excellent homme. Elle lui avait persuadé que de ligure et d'esprit elle était tout son portrait, et cela avec des raisons à faire rire un mort. De là, le digne oncle avait conçu pour sa nièce une tendresse sans bornes. Elle jouait avec lui comme avec un enfant, lui sautait au cou quand il arrivait, lui grimpait sur les épaules, et jusqu'à quel âge? C'est ce que je ne vous dirai pas non plus. Le plus grand amusement de la petite espiègle était de faire faire à ce personnage, assez grave du reste, des lectures à haute voix ; c'était dilïicile, attendu qu'il trouvait que les livres n'avaient aucun sens, et cela s'expliquait par sa façon de ponctuer ; il respirait au milieu des phrases, n'ayant pour guide que la mesure de son souffle. Vous jugez quel galimatias, et l'enfant de rire à se pâmer. Je suis obligé d'ajouter qu'au théâtre, elle en laisait autant pendant les tragédies, mais qu'elle trouvait quelquefois moyen d'être émue aux comédies les plus gaies.

Pardonnez, Madame, ces détails puérils, qui, après tout, ne peignent qu'un enfant gâte. Il faut que vous compreniez qu'un pareil caractère devait plus tard agir à sa façon, et non à celle de tout le monde.

A seize ans, l'oncle en question, allant en Suisse, emmena Enimeline. A l'aspect des montagnes, on

86 E5IMEL1NE.

criil qu'elle perdait la raison, lanl ses Iransporls de juie parurent vifs. Elle criait, s'elancait de la calèche; il fallait qu'elle allât plonger son petit visage dans les sources qui s'échappaient des roches. Elle voulait gravir des pics, ou descendre jusqu'aux torrents darjs les précipices; elle ramassait des i)ierres, arrachait la raousse; entrée un jour dans un chalet, elle n'en voulait plus sortir; il fallut presque l'enlever de force, et lorsqu'elle fut lemontee en voiture, clic cria en pleurant aux paysans : Ah ! mes amis, vous me laissez partir!

Nulle trace de coquetterie n'avait encore paru en elle, lorsqu'elle entra dans le monde. Est-ce un mai de se trouver lancée dans la vie sans grande maxime en portefeuille? Je ne sais; d'autre part n'arrive-t-il pas souvent de toraher dans un danger en voulant l'éviter? Témoins ces pauvres personnes auxquelles on a fait de si terribles peintures de l'amour, qu'elles entrent dans un salon les cordes du cœur tendues par la crainte, et qu'au plus loger soupir elles résonnent comme des harpes. Quanta l'amour, Enmieline était encore fort ignorante sur ce sujet. Elle avait lu quelques romans où elle avait choisi une collection de ce qu'elle nommait des niaiseries sentimentales, chapitre qu'elle traitait volontiers d'une (iieou divertissante. Elle s'était promis de vivre uniquement en spectateur. Sans nul souci de sa tournure, de si figure, ni de son esprit, devait-elle aller au bal, elle posait sur sa tète une fleur, sans s'inquiéter de l'effet de sa coiffure, endossait une robe de gaze comme un costume de chasse, et, sans se mirer les trois quarts du temps, parlait joyeuse.

EMMELINK. 87

Vous sculoz qu'avec sa (Drlune (car du vivant de sa mère sa dot olait considérable) on lui proposait tous les jours des partis. Elle n'en refusait aucun sans examen; mais ces examens successifs n'étaient pour elle que l'occasion d'une galerie de caricatures. Elle toisait les gens de la tète aux pieds avec plus d'assurance qu'on n'en a ordinairement à son âge; puis, le soir, enfermée avec ses bonnes amies, elle leur donnait une représentation do l'enlreNue du matin; son talent naturel pour l'imitation rendait cette scène d'un comique achevé. Ci3lni-Ià avait l'air embarrassé, celui-ci était fat; l'un parlait du nez, l'autre saluait de travers. Tenant à la main le chapeau de son oncle, elle entrait, s'assejait, causait de la pluie et du beau temps comme à une première visite, en venait peu à peu à effleurer la question matrimoniale, et, quittant brusquemeiit son rôle, éclatait de rire, réponse décisive qu'on pouvait porter à ses prétendants.

Un jour arriva cependant où elle se trouva devant son miroir, arrangeant ses (leurs avec un peu plus d'art que de coutume. Elle était ce jour-là d'un grand dîner, ^t sa femme de chambre lui avait niis une robe neuve qui ne lui parut pas de bon goût. Un vieil air d'opéra avec lequel on l'avait bercée lui revint en tète:

Aux amants lorsqu'on clierclie à plaire, On esl bien près de s'cuHamuier.

L'application qu'elle se lit de ces paroles la plongea tout à coup dans un émoi singulier. Elle demeura *

88 EMMIULINE. ]

rêveuse loul le soir, el, pour la première fois , on la Irouva triste.

M. de Marsan arrivait alors de Strasbourg, où était son régiment ; c'était un des plus beaux hommes qu'on put voir , avec cet air fier et un peu violent que vous lui connaissez. Je ne sais s'il elait du diner où avait paru la robe neuve, mais il fut prié pour une partie de chasse chez madame Duval, qui avait une fort belle terre près de Fontainebleau. Einmeline était de cette partie. Au moment d'entrer dans le bois, le bruit du cor fit emporter le cheval qu'elle montait. Habituée aux caprices de l'animal, elle voulut l'en punir après l'avoir calmé; un coup de cravache donné trop vivement faillit lui cnùler la vie. Le cheval ombrageux se jeta à travers champs, et il entraînait à un ravin profond la cavalière imprudente, quand M. de3Iarsan, qui avait mis pied à terre, courut l'arrêter; mais le choc le renversa, et il eut le bras cassé.

Le caractère d'Emmeline, à dater de ce jour, parut entièrement changé. A sa gaieté succéda un air de distraction étrange. Madame Duval étant morte peu de temps après, la terre fut vendue; et on prétendit qu'à la maison du faubourg Saint-Honoré la petite Duval soulevait régulièrement sa jalousie à l'heure où un beau garçon à cheval passait, allant auxChamps- Klysées. Quoi qu'il en soit, un an après, Eminelino déclara à sa famille ses intentions, que rien ne put ébranler. Je n'ai pas besoin de vous parler du haro et de tout le tapage qu'on fit pour la convaincre. Après six mois de résistance opiniâtre, malgré tout

EUMELINB. 89

ce qu'on put dire et faire, il fallut céder à la demoiselle, et la faire comtesse de Marsan.

Le mariage fait, la gaieté revint. Ce fut un spectacle assez curieux de voir une femme redevenir enfant après ses noces; il semblait que la vied'Emmeline eût élé suspendue par son amour; des qu'il fut salisfait, elle reprit son cours, comme un ruisseau arrêté un instant.

Ce n'était plus maintenant dans la chambrette obscure que se passaient les enfantillages journaliers; c'était à l'hôtel de Marsan comme dans les salons les plus graves, et vous imaginez quels effets ils y produisaient. Le comte, sérieux et parfois sombre, gêné peut-être par sa position nouvelle, promenait assez tristement sa jeune femme, qui riait de tout sans songera rien. On s'étonna d'abord, on murmura ensuite, enfin on s'y fit, comme à toute chose. La réputation de M. de Marsan n'était pas celle d'un homme à marier, mais était très bonne pour un mari ; d'ailleurs, eùt-on voulu être plus sévère, il n'était personne que n'eût désarmé la bienveillante gaieté d'Emmeline. L'oncle Duval avait eu soin d'annoncer que le contrat, du côté de la fortune, ne mettait pas sa nièce à la merci d'un maître; le monde se contenta de celte confidence qu'on voulait bien lui faire,

Cl, pour ce qui avait précédé et amené le mariage» on en parla comme d'un caprice dont les bavards firent un roman.

On se demandait pourtant tout bas quelles qualilos extraordinaires avaient pu séduire une riche héritière et la déterminer à ce coup de tête. Les gens que le has^irda maltraités ne se figurent pas aisément qu'on dispose ainsi de deux millions sans quelque motif surnaturel. Ils ne savent pas que si la plupart des hommes licnnont avant tout à la richesse, une jeune fille ne se doute quelquefois pas de ce que c'est que l'argent, surtout lorsqu'elle est née avec et qu'elle n'a pas vu son père le gagner. C'était précisément l'histoire d'Emmeline; elle avait épousé M. de Marsan uniquement parce qu'il lui avait plu et qu'elle n'avait ni père ni mère pour la contrarier: mais quant à la différence de fortunr^, elle n'y avait seulement pas pensé. M. de Marsan l'avait séduite par les qualités extérieures qui annoncent l'homme, la heautc et la force. Il avait fait devant elle et pour elle la seule action qui eût fait battre le cœur de la jeune fille; et comme une gaieté habituelle s'al!i(; quelquefois à une dispositi(m romanesque, ce cœur sans expérience s'était exalté. Aussi la folle comtesse aimaitelle son mari à l'excès; rien n'était beau pour elle que lui, et quand elle lui donnait le bras, rien ne valait la peine qu'elle tournât la tête.

Pendant les quatre premières années après le mariage, on les vit très peu l'un et l'autre. Ils avaient loué une maison de campagne au bord de la Seine, près de Meluu ; il y a, dans cet endroit, deux ou trois

villages qui s'appellent le M;\y, cl comme apparemment la maison est bàlie à la place d'iiii ancien moulin, on l'appelle le Moulin de May. C'est une hahitalion charmante; on y jouit d'une vue délicieuse. Une grande terrasse, plantée de tilleuls, domine la rive gauche du fleuve, et on descend du parc au bord de l'eau par une colline de verdure. Derrière la maison est une hassc-cour d'une propreté et d'une élégance singulières, qui forme à elle seule un grand hàliment au milieu duquel est une faisanderie; un parc immense entoure la maison, et va rejoindre le bois de la rochette. Vous connaissez ce bois. Madame; vous souvenez-vous de Vallée des soupirs? Je n'ai , jamais su d'oij lui vient ce nom; mais j'ai toujours trouvé qu'elle le mérite. Lorsque le soleil donne sur l'étroite charmille, et qu'en s'y promenant seul au frais pendant la chaleur de midi, on voit celte longue galerie s'étendre à mesure qu'on avance, on est inquiet et charmé de se trouver seul, et la rêverie vous prend malgré vous.

Emmeline n'aimait pas cette allée; elle la trouvait sentimentale, et ses railleries du couvent lui revenaient quand on en parlait. La basse-cour, en revanche, faisait ses délices; elle y passait deux ou trois heures par jour avec les enfants du fermier. J'ai peur que mon héroïne ne vous semble niaise, si je vous disque lorsqu'on venait la voir, on la trouvait quelquefois sur une meule, remuant une énoruie fourche, et les cheveux entremêlés de foin ; mais elle sautait à terre comme un oiseau, et avant que vous n'eussiez le temps de voir reniant gâté, la comtesse était près

de vous, et vous faisait les honneurs de chez elle avec une grâce qui fait tout pardonner.

Si elle n'était pas à la basse-cour, il fallait alors, pour la rencontrer, gagner au fond du parc un petit tertre vert au milieu des rochers; c'était un vrai désert d'enfant, comme celui de Rousseau à Ermenonville, trois cailloux et une bruyère; là, assise à l'ombre, elle chantait à haute voix en lisant les oraisons funèbres de Bossuet , ou tout autre ouvrage aussi grave; si là encore vous ne la trouviez pas, elle courait à cheval dans la vigne , forçant quelque rosse de la ferme à sauter les fossés et les échaliers, et se divertissant toute seule aux dépens de la pauvre bêle avec un imperturbable sang-froid. Si vous ne la voyiez ni à la vigne, ni au désert, ni à la basse-cour, elle était probablement devant son piano, déchiffrant une partition nouvelle, la tète en avant, les yeux animés et les mains tremblantes; la lecture de la musique l'occupait tout entière, et elle palpitait d'espérance en pensant qu'elle allait découvrir un air, une phrase de son goût. Mais si le piano était muet comme le reste, vous aperceviez alors la maîtresse delà maison assise ou plutôt accroupie sur un coussin au coin de la cheminée, et tisonnant, la pincette à la main. Ses yeux distraits cherchent dans les veines du marbre des figures, des animaux, des paysages, mille aliments de rêverie, et, perdue dans cette contemplation, elle se brûle le bout du pied avec sa pincelte rougie au feu.

Voilà de vraies folies, allez-vous dire: ce n'est pas un roman que je fais, Madame, et vous vous en apercevez bien .

EMMF.LINE. 93

Comme, malgré ses folios, elle avait de l'esprit, il se trouva que, sans qu'elle y pensât, il s'était formé nu bout fie quelque temps un cercle de gens d'esprit autour d'elle. M. de 3Iarsan, en 18^29, fut obligé d'aller en Allemagne pour une affaire de succession qui ne Ini rapporta rien. Il ne voulut point emmener sa femme, et la confia à la marquise d'Knnery, sa tante, qui vint loger au Moulin de May. Madame d'Ennery était d'humeur mondaine; elle avait été belle aux beaux jours de l'Empire, et elle marchait avec une dignité folâtre, comme si elle eût traîné une robe à queue. Un vieil éventail à paillettes, qui ne la quittait pas, lui servait à se cacher à demi lorsqu'elle se permettait un propos grivois, qui lui échappait volontiers; mais la décence restait toujours h portée de sa main, et dès que l'éventail se baissait, les paupières de la dame en faisaient autant; sa façon de voir et de parler étonna d'abord Emmeline à un point qu'on ne peut se figurer, car avec son étourderie, madame de Marsan était restée d'une innocence rare. Les récits plaisants de sa tante, la manière dont celle-ci envisageait le mariage, ses demi-sourires en parlant des autres, ses hélas! en parlant d'elle-même, tout cela rendait Emmeline tantôt sérieuse et stupéfaite, tantôt folle de plaisir, comme la lecture d'un conte de fées.

Quand la vieille dame vit Vallée des soupirs, il va sans dire qu'elle l'aima beaucoup. La nièce y vint par complaisance; ce fut là qu'à travers un déluge de sornettes, Emmeline entrevit le fond des choses, ce qui veut dire, en bon français, la façon de vivre des Parisiens.

9î EMMEUNE.

Elles se pronienaienl seules loules deux un malin, el gagnaient, en causant, le bois de la Rochelle; madame d'Enncry essayait vainement de faire raconter à la comtesse l'histoire de ses amours; elle la questionnait de cent manières sur ce qui s'était passé à l'aris , pendant l'année mystérieuse où M. de Marsan faisait la cour à mademoiselle Duval : elle lui demandait en riant s'il y avait eu quelques rendez-vous, un haiser pris avant le contrat, enfin, comment la passion était venue. Emmeline, sur ce sujet, a été muette toute sa vie; je me trompe peut-être, mais je crois que la raison de ce silence, c'est qu'elle ne peut parler de rien sans en plaisanter, et qu'elle ne veut pas plaisanter là-dessus. Bref, la douairière, voyant sa peiîie perdue, changea de thèse, et demanda si, après quatre ans de mariage, cet amour étrange vivait encore. — Comme il vivait au premier jour, répondit Emmeline, et comme il vivra à mon dernier jour. Madame d'Ennery, à celle parole, s'arrêta, et haisa miijeslueusement sa nièce sur le front. — Chère enfant, dit-elle, tu mérites d'être heureuse, et le bonheur est fait, à coup sur, pour l'homme qui est aimé de toi. Après cette phrase prononcée d'un ton emphatique, elle se redressa tout d'une pièce, et ajouta en minaudant ; Je croyais que M. de Sorgues le faisait les yeux doux?

M. de Sorgues était un jeune homme à la mode, grand amateur de chasse el de chevaux, qui venait souvent au Moulin de May, plutôt pour le comte que pour sa femme. Il était cependant assez vrai qu'il avait fait les jewjr doux à la comtesse, car quel

EMMRLINE. 9j

homme désœuvré, à douze lieues de Paris, ne re- }?ar(le une jolie femme quand il la rencontre? Emraeliiie ne s'elail jamais guère occupéedelui, sinon pour veiller à ce qu'il ne manquât de rien chez elle. Il lui cl lit indiiïtrent, mais l'observation de sa tante le lui !il secrètement haïr maigre elle. Le hasard voulut qu'en rentrant du bois, elle vit précisément dans la CiMU" une voilure qu'elle recoiinul pour celle de M. (h; Sorgues. Il se présenta un instant après, témoignant le regret d'arriver trop tard de la cau^.pagne où il avait passé l'été, et de ne plus trouver M. de Marsan. Soit étonnement, soit répugnance, Emmeline ne put cacher quelque émotion en le voyant; elle rougit, et il s'en apcnjut.

Comme M. de Sorgues était abormé à l'Opéra, et qu'il avait entretenu deux ou trois figurantes à cent cens par mois, il se croyait homme à bonnes (ortuncs, et obligé d'en soutenir le rôle. En allant dîner, il voulut savoir jusqu'à quel point il avait ébloui, et serra la main de madame de Marsan. Elle frissonna de la tète aux pieds, tant l'impression lui fut nouvelle; il n'en fallait pas tant pour rendre un fat ivre d'orgueil.

Il fut décidé par la tante, un mois durant, que M. de Sorgues était V adorateur ; c'était un sujet intarissable d'antiques fadaises et de mots à double enlente qu'Emmeline supportait avec peine, mais auxquels son bon naturel la forçait de se plier; dire par quels motifs la vieille marquise trouvait l'adorateur aimable, par quels autres motifs il lui plaisait moins, c'est malheureusement ou heureusement une chose

96 EMMKLINE.

impossible à écrire cX impossible à deviner. Mais on peut aiscmonl supposer l'elTel que produisaient sur Erameline de pareilles idées, accompagnées, bien entendu, d'exemples tirés de l'histoire moderne, et de tous les principes des gens bien élevés qui font l'amour comme des maîtres de danse. Je crois que c'est dans un livre aussi dangereux que les liaisons dont parle son titre, que se trouve une remarque dont on ne connaît pas assez la profondeur : Rien ne corrompt plus vile une jeune femme, y est-il dit, que de croire corrompus ceux qu'elle doit respecter. Les propos de madame d'Ennery éveillaient dans l'àmc de sa nièce un sentiment d'une autre nature. Qui suis-je donc, se disait-elle, si le monde est ainsi? f^a pensée de son mari absent la tourmentait; elle aurait voulu le trouver près d'elle lorsqu'elle rêvait au coin du feu; elle eût du moins pu le consulter, lui demander la vérité; il devait la savoir, puisqu'il était homme, et elle sentait que la vérité dite par cette bouche ne pouvait pas élre à craindre.

Elle prit le parti d'écrire à M. de Marsan, et de se plaindre de sa tante. Sa lettre était faite et cachetée, et elle se disposait à l'envoyer, quand, par une bizarrerie de son caractère, elle la jeta au feu en riant. — Je suis bien sotte de m'inquieter, se dit-elle avec sa gaieté habituelle; ne voilà-t-il pas un beau monsieur, pour me faire peur avec ses yeux doux? M. de Sorgues entrait au moment même. Apparemment que, pendant sa route, il avait pris des résolutions extrêmes; le fait est qu'il ferma brusquement la porte, et s'approchant d'Emmeline sans lui dire ua u.ot, il la saisit et l'embrassa.

Elle resta muette d'élonnemenl, et, pour toute réponse, lira sa sonnette. M. de Sorgues, en sa qualité d'homme à bonnes fortunes, comprit aussitôt et se sauva. Il écrivit le soir même une grande lettre h la comtesse, et on ne le revit plus au .Moulin de May.

Emmeline ne parla de son aventure à personne. Elle n'y Nil qu'une leçon pour elle, et un sujet de réflexion. Son humeur n'en fut pas altérée; seulement, quand madame d'Eîinery, selon sa coutume, l'embrassait le soir avant de se retirer, un léger frisson faisait pâlir la comtesse.

Bien loin de se plaindre de sa tante, comme elle l'avait d'abord résolu, elle ne chercha qu'à se rapprocher d'elle et à la faire parler davantage. La pensée du danger étant écartée par le départ de l'adorateur, il n'était resté dans la tête de la comtesse qu'une curiosité insatiable; la marquise avait eu, dans la force du terme, ce qu'on appelle une jeunesse orageuse; en avouant le tiers de la vérité, elle était déjà très diverlTssante, et avec sa nièce, après diner, elle en avouait quelquefois la moitié. Il est vrai que tous les matins elle se réveillait avec l'intention de ne plus rien dire, et de reprendre tout ce qu'elle avait dit; mais ses anecdotes ressemblaient, par malheur, aux moutons de Panurgc : à mesure que la journée avan-

rail, les confidences se multipliaient, en sorte que, quand minuit sonfiait, il se trouvait quelquefois que l'aiguille semblait avoir compté le nombre des hislorielles de la bonne dame.

Enfoncée dans son grand fauteuil, Emmeline écoutait gravement : je n'ai pas besoin d'ajouter que cette gravité était troublée à chaque instant par un fou rire et les questions les plus plaisantes. A travers les scrupules et les réticences indispensables, madame de Marsan déchiffrait sa tante, comme un manuscrit précieux où il manque nombre de feuillets, que l'intelligence du lecteur doit remplacer; le monde lui apparut sous un nouvel aspect; elle vit que pour faire mouvoir les marionnettes, il fallait connaître et saisir les fils; elle prit dans cette pensée une indulgence pour les autres qu'elle a toujours conservée; il semble, en effet, que rien ne la choque, et personne n'est moins sévère qu'elle pour ses amis; cela vient de ce que l'expérience l'a forcée à se regarder comme un tire à part, et qu'en s'amusanl innocemment des faiblesses d'aulrui, elle a renoncé à les imiter.

Ce fut alors que, de retour à Paris, elle devint celte couilesse de Marsan dont on a tant parlé, et qui fut si vite à la mode. Ce n'était plus la petite Duv.d, ni la jeune mariée turbulente, et presque toujours décoiffée. Une seule épreuve et sa volonté l'avaient subitement métamorphosée. Celait une femme de lêle et de cœur qui ne voulait ni amours ni conquêtes, et qui, avec une sagesse reconnue, trouvait moyen de plaire par lou t . Il semblait qu'elle se fut dit : Puisque

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c'est ainsi que va le moiule, oh hicMj ! nous le prendrons comme il est. Elle avait deviné la vie, et pendant un an, vous vous en souvenez, il n'y eut pas de plaisirs sans elle. On a cru et on a dit, je le sais, qu'un changement si extraordinaire n'avait pu être lait que par l'amour, et on a altrihué à une passion nouveUe le nouvel éclat de la comtesse. On juye si vile, et on se trompe si bien ! Ce qui lit le charme d'Eniineline, ce fut son parti pris de n'attaque personne, et d'èlre elle-même inattaquable. S'il y a quelqu'un à qui puisse s'appliquer ce mot charmant d'un de nos poêles : Je vis [)ar curiosité *, c'est à madame de Marsan. Ce mot la résume tout entière.

M. de Marsan revint; le peu de succès de son voyage ne l'avait pas mis de bonne humeur. Ses projets elaient renversés. La révolution de juillet virit par là-dessus, et il perdit ses c'paulettes. Fidèle au parti qu'il servait, il ne sortit plus que pour taire de rares visites dans le faubourg Saint-Germain. Au milieu de ces tristes circonstances, Emmeline tomba malade; sa santé délicate l'ut brisée par de longues souffrances, et elle pensa mourir. Un an après, on la reconnaissait à peine. Son oncle lemmena en Ilalie, et ce ne fut qu'en 183:i qu'elle revint de JNiceavec le digne homme.

Je vous ai dit qu'il s'était formé un cercle autour d'elle; elle le retrouva au retour; mais de \i\e et alerte qu'elle était, elle devint sédentaire. 11 semblait que l'agilité de son cor[)s l'eût quittée, et ne fùL res-

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