‹ Les Deux maitresses (volume 2)Chapitre 3 sur 4 · BIBLIOTHECA · texte numérisé non relu

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* ^^âviensis

tce que dans son esprit. Elle sortait rarement, comme son mari, et on ne passait guère le soir sous sa fenêtre sans voir la lumière de sa lampe. Là se rasseml>laient quelques amis; comme les gens d'élite se cherchent, l'hôtel de Marsan fut bientôt un lieu de réunion très agréable, que l'on n'abordait ni trop difficilement ni trop aisément, et qui eut le bon sens de ne pas devenir un bureau d'esprit. M. de Marsan, habitué à une vie plus agitée, s'ennuyait de ne savoir que faire. Les conversations et l'oisiveté n'avaient jamais été fort à son goût. On le vit d'abord plus rarement chez la comtesse, et peu à peu on ne le vit plus. On a dit même que, fatigué de sa femme, il avait pris une maîtresse; comme ce n'est pas prouvé, nous n'en parlerons pas.

Cependant Emmeline avait vingt-cinq ans, et sans se rendre compte de ce qui se passait en elle, elle sentait aussi l'ennui la gagner. Vallée des soupirs lui revint en mémoire, et la solitude l'inquiéta. 11 lui semblait éprouver un désir, et, quand elle cherchait ce qui lui manquait, elle ne trouvait rien. 11 ne lui venait pas à la pensée qu'on put aimer deux fois dans sa vie; sous ce rapport, elle croyait avoir épuisé son cœur, et M. de Marsan en était pour elle l'unique dépositaire; lorsqu'elle entendait la Malibran, une crainte involontaire la saisissait; rentrée chez elle et enfermée , elle passait quelquefois la nuit entière à chanter seule, et il arrivait que sur ses lèvres les notes devenaient convulsives.

Elle crut que sa passion pour la musique suffirait pour la rendre heureuse; elle avait une loge aux lia-

liens qu'elle fit tendre de soie, comme un boudoir. Cotte loge, décorée avec un soin extrême, fut pendant quelque temps l'ohjet ctmstant de ses pensées; elle en avait choisi l'etolTo, elle y fit porter une pelilc glace gothique qu'elle aimait. Ne sachant comment prolonger ce plaisir d'enfant, elle y ajoutait chaque jour quelque chose; elle fit elie-iiiême, pour sa loge, un petit tabouret en tapisserie qui était un chefd'œuvre; enfin, quand tout fut décidément achevé, quand il n'y eut plus moyen de rien inventer, elle se trouva seule, un soir, dans son coin chéri, en face du Don Juan de ±AIozart. Elle ne regardait ni la salie ni le théâtre; elle éprouvait une impatience irrésistible; Rubini, madame Heinefetler et mademoiselle Sontag chantaient le trio des masques, que le public leur fit répéter. Perdue dans sa rêverie, Emmeline écoutait de toute son àme; elle s'aperçut, en revenant à elle, qu'elle avait étendu le bras sur une chaise vide à ses cotés, et qu'elle serrait fortement son mouchoir, à défaut d'une main amie. Elle ne se demanda pas pourquoi M. de 3Iarsan n'était pas là, mais elle se demanda pourquoi elle y était seule, et cette réQexion la troubla.

Elle trouva en rentrant son mari dans le salon, jouant aux échecs avec un de ses amis. Elle s'assit à quelque distance, et, presque malgré elle, regarda le comte. Elle suivait les mouvements de celte noble figure, qu'elle avait vue si belle à dix-huit ans lorsqu'il s'était jeté au-devant de son cheval. M. de Marsan perdait, et ses sourcils froncés ne lui prêtaient pas une expression gracieuse. Il sourit tout à coup,

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la fortune tournait de son côté, et ses yeux brillèrent.

— Vous aimez donc beaucoup ce jeu? demanda Emmeline en souriant.

— Comme la musique, pour passer le temps, répondit le comte; et il continua sans regarder sa femme.

— Passer le temps î se répéta tout bas madame de Marsan, dans sa chambre, au moment de se mettre au lit. Ce mot l'empêchait de dormir : Il est beau, il est brave, se disait-elle, il m'aime. Cependant son cœur battait avec violence, elle écoulait le bruit de la pendule, et la vibration monotone du balancier lui était insupportable; elle se leva pour l'arrêter. Que fais-je? se demanda-t-elle; arrêterai-je l'heure et le temps, en forçant cette petite horloge h se taire?

Les yeux fixés sur la pendule, elle se livra à des pensées qui ne lui étaient pas encore venues. Elle songea au passé, à l'avenir, à la rapidité delà vie; elle se demanda pourquoi nous sommes sur terre, ce que nous y faisons, ce qui nous attend après. En cherchant dans son cœur, elle n'y trouva qu'un jour où elle eût vécu, celui où elle avait senti qu'elle aimait. Le reste lui sembla un rêve confus, une succession de journées uniformes comme le mouvement du balancier. Elle posa sa main sur son front, et sentit un besoin invincible de vivre, dirai-je de souffrir? peut-être. Elle eût préféré en cet instant la souffrance à sa tristesse. Elle se dit qu'à tout prix elle voulait changer son existence. Elle fit cent projets de voyage , et aucun pays ne lui plaisait.

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Qu'irail-ellc chercher ?L'inulililé de ses désirs, Tiricerlilude qui l'accablait, reflVaycrcnt; elle crut avoir eu un moment de folie ; elle courut à son piano et voulut jouer son trio des masques, mais aux premiers accords elle fondit en larmes, et resta pensive et découragée.

Parmi les habitués de l'hôtel de Marsan se trouvait un jeune homme nommé Gilbert. Je sens, Madame, qu'en vous parlant de lui je touche ici à un point délicat, et je ne sais trop comment je m'en tirerai.

II venait depuis six mois une ou deux fois par semaine chez la comtesse, et ce qu'il ressentait près d'elle ne doit peut-être pas s'appeler de l'amour. Quoi qu'on en dise, l'amour c'est l'espérance; et telle que ses amis la connaissaient, si Emmeline inspirait des désirs, sa conduite et son caractèren'etaicnt pas faits pour les enhardir. Jamais en présence de madamede Marsan, Gilbert ne s'était adressé de question de ce genre. Elle lui plaisait par sa conversation, par sa manière de voir, par ses goûts, par son esprit, et par un peu de malice qui est le hochet de l'esprit. Eloigné d'elle, un regard, un sourire, quelque beauté secrète entrevue, que sais-jc? mille souvenirs s'emparaient de lui et le poursuivaient incessamment, comme ces fragments de mélodie dont on ne peut se débarrasser

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à la suite d'une soirée musicale, mais dès qu'il h\ voyait , il retrouvait le calme et la fa( ililé qu'il avait delà voir souvent l'empêchait peut-èlre de souhaiter davantage, car ce n'est quelquefois qu'en perdant ceux qu'on aime qu'on sent combien on les aimait.

En allant le soir chez Emmeline, on la trouvait presque toujours entourée ; Gilbert n'arrivait guère que vers dix heures, au moment où il y avait le plus de monde, et personne ne restait le dernier; on sortait ensemble à minuit, quelquefois plus tard, s'il s'était trouve une histoire amusante en train. Il en résultait que, depuis six mois, malgré son assiduité chez la comtesse, Gilbert n'avait point eu de têle-à-tête avec elle. Il la connaissait cependant très bien, et peut-être mieux que de plus intimes, soit par une pénétration naturelle, soil par un autre motif qu'il iaut vous dire aussi. Il aimait la musique autant qu'elle; et comme un goût dominant explique bien des choses, c'était par là qu'il la devinait: il y avait telle phrase d'une romance, tel passage d'un air italien qui était pour lui la clé d'un trésor; l'air achevé, il regardait Emmeline, et il était rare qu'il ne rencontrcàt par ses yeux. S'agissait-il d'un livre nouveau ou d'une pièce représentée la veille, si l'un des deux en disait son avis, l'autre approuvait d'un signe de tête. A une anecdote, il leur arrivait de rire au même endroit; et le récit touchant d'une belle action leur faisait détourner les regards en même temps, de peur de trahir l'émotion trop vive. Pour tout exprimer par un bon vieux mot, il y avait entre eux sympathie. Mais, direz-vous, c'est de l'amour; patience, Madame, pas encore.

Gilbert allait souvent aux Bouffes, et passait quclquelois un acte dans la loge de la conilesse. Le hasard lit qu'un de ces jours-là, on dorniàt encore Don Juan. M. de Marsan y élail. Emnieiine, lorsque vint le trio, ne put s'empêcher de regarder à cote d'elle et de se souvenir de son mouchoir ; c'était, celle fois, le tour de Gilbert de rêver au son des basses et de la mélancolique harmonie; toute son âme était sur les lèvres de mademoiselle Sontag, et qui n'eût pas senti comme lui aurait pu le croire amoureux fou de la charmante canlalrice; les yeux du jeune homme ctincelaient. Sur son visage un peu pâle, ombrage de longs chevenx noirs, on lisait le plaisir qu'il éprouvait ; ses lèvies étaient enlr'ouvertes, et sa main tremblante frappait légèrement la mesure sur le velours de la balustrade. Emmcline sourit; et en ce momenl, je suis forcé de l'avouer; en ce moment, assis au fond de la loge, le comle dormait profondement.

Tant d'obstacles s'opposent ici -bas h des hasards de celle espèce, que ce ne sont que des rencontres ; mais, par cela même, ils frappent davantage, et laissent un plus long st)uvenir. Gilbert ne se doula même pas de la pensée secrète d'Einmeline et de la comparaison qu'elle avait pu faire. Il y avait pourtant do certains jours où il se demandait au fond du cœur si la comtesse était heureuse ; en se le demandant, il ne le croyait pas; mais dès qu'il y pensait, il n'en savait plus rien. Voyant à peu près les mêmes gens, et vivant dans le même monde, ils avaient tous deux nécessairement mille occasions de s'écrire pour des motifs légers;

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cos billets indifférenls, soumis aux lois de la cérémonie, Irouvaient toujours moyeu de renfermer un mot, une pensée qui donnait à rêver. Gilbert restait souvent une matinée avec une lettre de madame de Marsan ouverte sur sa table; et malgré lui, de temps en temps il y jetait les yeux. Son imagination excitée lui faisait chercher un sens particulieraux choses les plus insignifiantes. Emmeline signait quelquefois en italien : rostris&ima ; et il avait beau n'y voir qu'une formule amicale, il se repelait que ce mot voulait pourtant dire: Toute à vous.

Sans être homme à bonnes fortunes, comme M. de Sorgues, Gilbert avait eu des maîtresses: il était loin' de professer pour les femmes celte apparence de mépris précoce que les jeunes gens prennent comme une mode, mais il avait sa façon de penser, et je ne vous l'expliquerai pas autrement qu'en vous disant que la comtesse de Marsan lui paraissait une exception. Assurément, bien des femmes sont sages; je me trompe, 3Iadame, elles le sont toutes; mais il y a manière de l'èlre. Emmeline à son âge, riche, jolie, un peu triste, exallée sur certains points, insouciante à l'excès sur d'autres, environnée de la meilleure compagnie, pleine de lalenls, aimant le plaisir, tout cela semblait au jeune homme d'étranges éléments de sagesse. Elle est belle, pourtant ! se disait-il, tandis que par les douces soirées d'août il se promenait sur le boulevard Italien. Elle aime son mari, sans doute, mais ce n'est que de l'amitié; l'amour est passé; vivra-l-cUe sans amour? Tout en y pensant, il fit réflexion que, depuis six mois , il vivait sans maîtresse.

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Un jour qu'il était en visite, il passa devant la porte de l'hôtel de Marsan, et y frappa, contre sa coutume, attendu qu'il n'était que trois heures : il espérait trouver la comtesse seule, et il s'étonnait que l'idée de cet heureux hasard lui vint pour la première fois. On lui répondit qu'elle était sortie. 11 reprit le chemin de son logis de mauvaise humeur; et, comme c'était son habitude, il parlait seul entre ses dents. Je n'ai que faire de vous dire à quoi il songeait. Ses distractions l'entraînèrent peu à peu, et il s'écarta de sa route. Ce fut, je crois, au coin du carrefour Bussy qu'il heurta assez rudement un passant, et d'une manière au moins bizarre; car il se trouva tout à coup face à face avec un visage inconnu, à qui il venait de dire tout haut : Si je vous le disais, pourtant, que je vous aime?

Il s'esquivait honteux de sa folie, dont il ne pouvait s'empêcher de rire, lorsqu'il s'aperçut que son apostrophe ridicule faisait un vers assez bien tourné. 11 en a\ait fait quelques-uns du temps qu'il était au collège; il lui prit la fantaisie de chercher la rime, et il la trouva, comme vous allez voir.

Le lendemain était un samedi, jour de réception de la comtesse. M. de Marsan commençait à se relâcher de ses résolutions solitaires, et il y avait grande foule ce jour-là; les lustres allumés, toutes les portes ouvertes, cercle énorme à la cheminée, les femmes d'un côté, les hommes de l'autre; ce n'était pas un lieu à billets doux. Gilbert s'approcha, non sans peine, de la maîtresse de la maison; après avoir causé de choses indifférentes avec elle et ses voisines, un quart

d'heure, il lira de sa poche un papier plié qu'il s'amusait à chiffonner. Comme ce papier, tout chiffonne qu'il était, avait pourtant un air dcleltre, il s'attendait qu'on le remarquerait; quelqu'un le remarqua en effet, mais ce ne fut pas Emmeline. 11 le remit dans sa poche, puis l'en tira de nouveau; enfin la comtesse y jeta les yeux et lui demanda ce qu'il tenait. Ce sont, lui dit-il, des vers de ma façon, que j'ai laits pour une helle dame, et je vous les montrerai, si vous me promettez que dans le cas où vous devineriez qui c'est , vous ne me nuirez pas dans son esprit.

Emmeline prit le papier et lut les stances suivantes :

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