A NINON
Si je vous le disais, pourtant, que je vous aime. Qui sait, brune aux yeux bleus, ce que vous en diriez? L'amour, vous le savez, cause une peine extrême; C'est un mal sans pitié que vous plaignez vous-même; Peut- être cependant que vous m'en puniriez.
Si je vous le disais, que six mois de silence Cachent de longs tourments et des vœux insensés, rsinon, vous êtes fine, et votre insouciance Se plaît, comme une fée, à deviner d'avance.— Vous me répondriez peul-élre : Je le sais.
Si je vous le disais, qu'une douce folie
A fait de moi votre ombre, et m'attache à vos pas, —
Un petit air de doute et de mélancolie,
Vous le savez, Ninon, vous rend bien plus jolie ; —
l'eut-élrc diriez-\ous que vous n'y croyez pas.
Si je vous le disais, que j'emporte dans Tàme
Jiisques aux moindres mots de nos propos du soir. —
l n regard offensé, vous le savez, Madame,
Change deux yeux d'azur en deux éclairs de flamme; —
Vous me détendriez peut-être de vous voir.
Si je vous le disais, que chaque nuit je veille, Quechaque jour je pleure et je prie à genoux. — INinon, (juand vous riez, vous savez qu'une abeille Prendrait pour une fleur votre bouche vermeille; — Si je vous le disais, peut-être en ririez-vous.
Mais vous n'en saurez rien, je viens, sans en rien dire, M'asseoir sous votre lampe et causer avec vous ; — Votre voix, je l'entends, voire air, je le respire ; — Et vous pouvez douter, deviner et sourire. Vos yeux ne verront pas de quoi m'élre moins doux.
Je récolle en secret des fleurs mystérieuses :
Le soir, derrière vous, j'écoute au piano
Chanier sur le clavier vos mains harmonieuses;
Et dans les tourbillons de nos valses joyeuses,
Je vous sens, dans mes bras, plier comme un roseau.
La nuit, quand de si loin le monde nous sépare. Quand je rentre chez moi pour tirer mes verrous. De mille souvenirs en jaloux je m'empare ; Et là, seul devant Dieu ; plein d'une joie avare. J'ouvre comme un trésor mon cœur tout plein de vous.
J'aime, et je sais répondre avec indifférence; J'aime, et rien ne le dit ; j'aime, et seul je le sais ; Et mon secret m'est cher, et chère ma souffrance ; Et j'ai fait le serment d'aimer sans espérance. Mais non pas sans bonheur ; — je vous vois, c'est assez.
Non, je n'étais pas né pour ce bonheur suprême,
De mourir dans vos bras et de vivre à vos pieds.
Tout me le prouve, hélas ! jusqu'à ma douleur même...
Si je vous le disais, pourtant, ({ue je vous aime,
Qui sait, brune aux yeux bleus, ce que vous en diriez ?
Lorsque Emmeline eut achevé sa lecture, elle rendit le papier à Gilbert, sans rien dire. Un peu après, elle le lui redemanda, relut une seconde fois, puis garda le papier à la main d'un air indiffèrent, comme il avait fait tout à l'heure, et, quelqu'un s'étant approché, elle se leva, et oublia de rendre les vers.
Qui sommes-nous, je vous le demande, pour agir aussi légèrement? Gilbert était sorti joyeux pour se rendre à cette soirée; il revint tremblant comme une feuille. Ce qu'il y avait dansées vers d'un peu exagéré et d'un peu;?/MS que vrai, était devenu vrai dès que la comtesse y avait touché. Elle n'avait cependant rien répondu, et devant tant de témoins, impossible de l'interroger. Etait-elle offensée? Comment interpréter son silence? Parlerait-elle la première fois, et que dirait-elle? Son image se présentait, tantôt froide et sévère, tantôt douce et riante; Gilbert ne put supporter l'incertitude; après une nuit sans sommeil, il retourna chez la comtesse; il apprit qu'elle venait de partir en poste, et qu'elle était au Moulin de May.
Il se rappela que peu de jours auparavant, il lui avait demandé par hasard si elle comptait aller à la campagne, et qu'elle lui avait répondu que non; ce souvenir le frappa tout à coup. C'est à cause de moi qu'elle part, se dit-il, elle me craint, elle m'aime! A ce dernier mot il s'arrêta. Sa poitrine était oppressée; il respirait à peine, et je ne sais quelle frayeur le saisit ; il tressaillit malgré lui à l'idée d'avoir touché si vite un si noble cœur. Les volets fermés , la cour de l'hôtel déserte , quelques domestiques qui chargeaieni un fourgon, ce départ précipité, cette sorte de fuite, tout cela le troubla et l'étonna. Il rentra chez lui à pas lents; en un quart d'heure il était devenu un autre homme. Il ne prévoyait plus rien, ne calculait rien; il ne savait plus ce qu'il avait fait la veille, ni quelles circonstances l'avaient amené là; aucun sentiment d'orgueil ne trouvait place dans sa pensée ; durant cette journée entière, il ne songea pas même aux moyens de profiler de sa position nouvelle, ni à tenter de voir Emmeline; elle ne lui apparaissait plus ni douce, ni sévère; il la voyait assise à la terrasse, relisant les stances qu'elle avait gardées, et en se répétant : elle ra*aime! il se demandait s'il en était digne.
Gilbert n'avait pas vingt-cinq ans; lorsque sa conscience eut parlé, son âge lui parla à son tour. Il prit la voiture de Fontainebleau le lendemain, et arriva le soir au Moulin de May; quand on l'annonça, Emmeline était seule; elle le reçut avec un malaise visible; en le voyant fermer la porte, le souvenir de M. de Sorgues la lit pâlir. Mais à la première parole
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de Gilbert, elle vil qu'il n'était pas plus rassuré qu'ellemême. Au lieu de lui loucher la main comme il faisait d'ordinaire, il s'assit d'un air plus timide et plus réservé qu'auparavant. Ils restèrent seuls environ une heure, et il ne fut question ni des stances, ni de l'amour qu'elles exprimaient. Quand M. de Marsan rentra de la promenade, un nuage passa sur le front de Gilbert, il se dit qu'il avait bien mal profilé de son premier tête-à-tête; mais il en fut tout autrement d'Emmeline. Le respect de Gilbert l'avait émue; elle tomba dans la plus dangereuse rêverie; elle avait compris qu'elle était aimée, et de l'instant qu'elle se crut en sûreté, elle aima.
Lorsqu'elle descendit le jour suivant, au déjeuner, les belles couleurs de la jeunesse avaient reparu sur ses joues; son visage, aussi bien que son cœur, avait rajeuni de dix ans. Elle voulut sortir à cheval, malgré un temps affreux; elle montait une superbe junient qu'il n'était pas facile de faire obéir, et il semblait qu'elle voulût exposer sa vie; elle balançait, en riant, sa cravache au-dessus de la tête de l'animal inquiet, et elle ne put résister au singulier plaisir de le frapper sans qu'il l'eût mérité; elle le sentit bondir de colère, et tandis qu'il secouait l'écume dont il était couvert, elle regarda Gilbert. Par un mouvement rapide, le jeune honmie s'était approché, et voulait saisir la bride du cheval. — Laissez, laissez, dit-elle en riant, je ne tomberai pas ce matin.
11 fallait pourtant bien parler de ces stances, et ils s'en parlaient en etfet beaucoup tous deux, mais des jeux seulement ; ce langage en vaut bien un autre.
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Gilbert passa Irois jours au Moulin de May, sur le point de tomber à genoux à chaque instant. Quand il regardait la taille d'Emmeline, il Iremblait de ne pouvoir résister à la tentation de l'entourer de ses bras; mais dès qu'elle faisait un pas, il se rangeait pour la laisser passer, comme s'il eût craint de toucher sa robe. Le troisième jour au soir, il avait annoncé son départ pour le lendemain malin; il fut question de valse en prenant le the, et de l'ode de lord Byron sur la valse. Emmeline remarqua que, pour en parler avec tant d'animosité, il fallait que le plaisir eût excité bien vivement l'envie du poète qui ne pouvait le partager; elle fut chercher le livre à l'appui de son dire, et pour que Gilbert put lire avec elle, elle se plaça si près de lui, que ses cheveux lui effleurèrent la joue. Ce léger contact causa au jeune homme un frisson de plaisir auquel il n'eut pas résisté, si M. de Marsan n'eût été là. Emmeline s'en aperçut et rougit : on ferma le livre, et ce fut tout l'événement du voyage.
Voilà, n'est-il pas vrai,Madame, un amoureux assez bizarre? 11 y a un proverbe qui prétend que ce qui est différé n'est pas perdu. J'aime peu les proverbes en général, parce que ce sont des selles à tous chevaux ; il n'en est pas un qui n'ait son contraire, et quelque conduite que l'on tienne on en trouve un pour s'appuyer. Mais je confesse que celui que je cite me parait faux cent fois dans l'application, pour une fois qu'il se trouvera juste, tout au plus à l'usage de ces gens aussi patients que résignes, aussi résignés qu'indifférents. Qu'on tienne ce langage en paradis,
que les saints se disent entre eux que ce qui est différé n'est pas perdu, c'est à merveille; il sied à des gens qui ont devant eux l'éternité, de jeter le temps par les fenêtres. Mais nous, pauvres mortels, notre chance n'est pas si longue. Aussi je vous livre mon héros pour ce qu'il est; je crois pourtant que, s'il eût agi de toute autre manière, il eût été traité comme M. de Sorgues.
Madame de Marsan revint au bout delà semaine. Gilbert arriva un soir chez elle de très bonne heure. La chaleur était accablante. Il la trouva seule au fond de son boudoir, étendue sur un canapé. Elle était vêtue de mousseline, les bras et le col nus. Deux jar-. dinières, pleines de fleurs, embaumaient la chambre; une porte ouverte sur le jardin laissait entrer un air tiède et suave. Tout disposait à la mollesse. Cependant une taquinerie étrange, inaccoutumée, vint traverser leur entretien. Je vous ai dit qu'il leur arrivait continuellement d'exprimer en même temps et dans les mêmes termes, leurs pensées, leurs sensations; ce soir-là ils n'étaient d'accord sur rien, et par conséquent tous deux de mauvaise foi. Emmeline passait en revue certaines femmes de sa connaissance. Gilbert en parla avec enthousiasme, et elle en disait du mal à proportion. L'obscurité vint; il se fit un silence. Un domestique entra, apportant une lampe; madame de Marsan dit qu'elle n'en voulait pas, et qu'on la mît dans le salon. A peine cet ordre donné, elle parut s'en repentir, et s'étant levée avec quelque embarras, elle se dirigea vers son piano. Venez voir, dit-elle à Gilbert, le petit tabouret de ma loge que je
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viens de faire monter autrement; il me sert maintenant pour m'asseoir là; on vient de me l'apporter tout à l'heure, et je vais vous faire un peu de musique, pour que vous en ayez l'étrenne.
Elle préludait doucement par de vagues mélodies, et Gilbert reconnut bientôt son air favori, le Désir de Beethoven. S'oubliant peu à peu, Emmeline répandit dans son exécution l'expression la plus passionnée, pressant le mouvement à faire battre le cœur, puis s'arrêtant tout à coup comme si la respiration lui eût manqué, forçant le son, et le laissant s'éteindre. Nulles paroles n'égaleront jamais la tendresse d'un pareil langage. Gilbert était debout, et de temps en temps les beaux yeux se levaient pour le consulter. Il s'appuya sur l'angle du piano, et tous deux luttaient contre le trouble, quand un accident presque ridicule vint les tirer de leur rêverie.
Le tabouret cassa tout à coup, et Emmeline tomba aux pieds de Gilbert. Il s'élança pour lui tendre la main; elle la prit et se releva eri riant; il était pâle comme un mort, craignantqu'ellenesefùt blessée. — C'est bon, dit-elle, donnez-moi une chaise; ne diraiton pas que je suis tombée d'un cinquième?
Elle se mit à jouer une contredanse, et, tout en jouant, à le plaisanter sur la peur qu'il avait eue. — N'est-il pas tout simple, lui dit-il, que je m'effraie de vous voir tomber? — Bah I répondit-elle, c'est un effet nerveux; ne croyez-vous pas que j'en suis reconnaissante? Je conviens que ma chute est ridicule, mais je trouve, ajouta-t-elle assez sèchement, je trouve que votre peur l'est davantage.
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Gilbert fit quelques tours de chambre, et la contredanse d'Emracline devenait moins gaie d'instant en instant. Elle sentait qu'en voulant le railler elle l'avait blessé. 11 était trop ému pour pouvoir parler. Il revint s'appuyer au même endroit, devant elle; ses yeux gonflt'S ne purent retenir quelques larmes; Emmeline se leva aussitôt et fut s'asseoir au fond de la cliaml)re, dans un coin oliscur. Il s'approcha d'elle et lui reprocha sa dureté. Celait le tour de la comtesse à ne pouvoir répondre. Elle restait muette et dans un état d'agitation impossible à peindre ; il prit son chapeau pour sortir, et, ne pouvant s'y décider, s'assit près d'elle; elle se détourna, et étendit le bras, comme pour lui faire signe de partir; il la saisit et la serra sur son cœur. Au même instant on sonna à la porte, et Emmeline se jeta dans un cabinet.
Le pauvre garçon ne s'aperrul le lendemain qu'il allait chez madame de Marsan qu'au moment où il y arrivait. L'expérience lui faisait craindre de la trouver trop sévère et offensée de ce qui s'était passé. Il se trompait ; il la trouva calme et indulgente, et le premier mot de la comtesse fut qu'elle l'attendait. Mais elle lui annonça fermement qu'il leur fallait cesser de se voir. Je ne me repens pas, lui dit-elle, de la faute que j'ai commise, et je ne cherche à m'abuser sur rien. Mais quoi que je puisse vous faire souffrir et souffrir moi-même, M. de .Marsan est entre nous; je ne puis mentir, oubliez-moi.
Gilbert fut attéré parcelle franchise, dont l'accent persuasif ne permettait aucun doute. 11 dédaignait
les plirases vulgaires et les vaines menaces de mort qui arrivent toujours en pareil cas; il tenta d'être aussi courageux que la comtesse, et de lui prouver du moins par là quelle estime il avait pour elle. Il lui repondit qu'il obéirait et qu'il quitterait Paris pour quelque temps; elle lui demanda où il comptait aller, et lui promit de lui écrire. Elle voulut qu'il la connut tout entière, et lui raconta en quelques mots l'histoire de sa vie, lui peignit sa position, l'état de son cœur, et ne se fit pas plus heureuse qu'elle n'était. Elle lui rendit ses vers et le remercia de lui avoir donné un moment de bonheur. Je m'y suis livrée, lui dit-elle, sans vouloir y réfléchir; j'étais sûre que l'impossible m'arrêterait, mais je n'ai pu résister à ce qui était possible. J'espère que vous ne verrez pas dans ma conduite une coquetterie que je n^y ai pas mise. J'aurais dû songer davantage à vous; mais je ne vous crois pas assez d'amour pour que vous n'en guérissiez bientôt. — Je serai assez franc, répondit Gilbert, pour vous dire que je n'en sais rien, mais je ne crois pas en guérir. Votre beauté m'a moins touché que votre esprit et votre caractère, et si l'image d'un beau visage peut s'effacer par l'absence ou par les années, la perle d'un tel être que vous est à jamais irréparable. Sans doute je guérirai en apparence, et il est presque certain que dans quelque temps je reprendrai mon existence habituelle; mais ma raison même dira toujours que vous eussiez fait le bonheur de ma vie. Ces vers que vous me rendez ont été écrits comme par hasard, un instant d'ivresse les a inspirés; mais le sentiment qu'ils
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expriment est en moi depuis que je vous connais, et je n'ai eu la force de le cacher que par cela même qu'il est juste et durable. Nous ne serons donc heureux ni l'un ni l'autre, et nous ferons au monde un sacrifice que rien ne pourra compenser. — Ce n'est pas au monde que nous le ferons, dit Emmeline, mais à nous-mêmes, ou plutôt c'est à moi que vous le ferez. Le mensonge m'est insupportable, et hier soir, après voire départ, j'ai failli tout dire h M. de Marsan. Allons, ajoula-t-elle gaiement, allons, mon ami, tâchons de Nivre.
Gilbert lui baisa la main respectueusement, et ils se séparèrent.
A peine cette détermination fut-elle prise qu'ils la sentirent impossible à réaliser. Ils n'eurent pas besoin de longues explications pour en convenir mutuellement. Gilbert resta deux mois sans venir chez madame de Marsan, et pendant ces deux mois ils perdirent l'un et l'autre l'appétit et le sommeil. Au bout de ce temps, Gilbert se trouva un soir tellement désolé et ennuyé, que, sans savoir ce qu'il faisait, il prit son chapeau et arriva chez la comtesse à son heure ordinaire, comme si de rien n'était. Elle ne songea pas à lui adresser un reproche de ce qu'il ne tenait pas sa parole. Dès quelle l'eut regardé, elle;
comprit ce qu'il avait souffert; et il la vit si paie et si changée, qu'il se repentit de n'être pas revenu plus tôt.
Ce qu'Emnieline avait dans le cœur n'était ni un caprice, ni une passion; c'était la voix de la nature même qui lui criait qu'elle avait besoin d'un nouvel amour. Elle n'avait pas fait grandes réflexions sur le caractère de Gilbert; il lui plaisait, et il était là; il lui disait qu'il l'aimait, et il l'aimait d'une tout autre manière que M. de Marsan ne l'avait aimée. L'esprit d'Emmeline, son intelligence, son imagination enthousiaste, louîes les nobles qualités renfermées en elle souffraient à son insu. Les larmes qu'elle croyait répandre sans raison demandaient à couler malgré elle, et la forçaient d'en chercher le motif; tout alors le lui apprenait, ses livres, sa musique, ses fleurs, ses habitudes même et sa vie solitaire; il fallait aimer et combattre, ou se résignera mourir.
Ce fut avec une fierté courageuse que la comtesse de Marsan envisagea l'abîme où elle allait tomber. Lorsque Gilbert la serra de nouveau dans ses bras, elle regarda le ciel, comme pour le prendre à témoin de sa faute et de ce qu'elle allait lui coûter. Gilbert comprit ce regard mélancolique; il mesura la grandeur de sa tache à la noblesse du cœur de son amie. Il sentit qu'il avait entre les mains le pouvoir de lui rendre l'existence ou de la dégrader à jamais. Cette pensée lui inspira moins d'orgueil que de joie; il se jura de se consacrer à elle, et remercia Dieu de l'amour qu'il éprouvait.
La nécessité du mensonge désolait pourtant la
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jeune femme; elle n'en parla plus à son aman! , et j^arda celle peine sccrcle; du reste, l'idée de résister plus ou moins long-temps, du moment qu'elle ne pouvait résister toujours, ne lui vint pas à l'esprit. Klle compta, pour ainsi dire, ses chances de souffrance et ses chances de bonheur, et mit hardiment sa vie pour enjeu. Au moment où Gilbert rcNint, elle se trouvait forcée de passer trois jours à la campagne. Il la conjurait de lui accorder un rendez-vous aNant de partir. Je le ferai si vous voulez, lui répondit-elle, mais je vous supplie de me laisser attendre.
Le qualrième jour, un jeune homme entra vers minuit au Café x4nglais. — Oue veut .Monsieur? demanda le garçon. — Tout ce que vous avez de meilleur, répondit le jeune homme, avec un air de joie qui (it retourner tout le monde. A la même heure, au fond de l'hôtel de Marsan, une persicnnc cnlr'ouvcrle laissait apercevoir unelucurderricre un rideau. Seule, en déshabillé de nuit, madame de .Marsan était assise sur une petite chaise dans sa chambre, les verrous lires derrière elle : Demain, je serai à lui. Seral-il à moi?
Emmeline ne pensait pas à comparer sa conduite à celle des autres femmes. Il n'y avait pour elle, en cet instant, ni douleur ni remords; tout faisait silence devant l'idée du lendemain. Oserai-jc vous dire à quoi elle pensait? Oserai-je écrire ce qui, à celte heure redoutable, inquiétait unebellect noble femme, la plus sensible et la plus honnête que je connaisse, à la veille de la seule faute qu'elle ait jamais eu à se reprocher?
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Elle pensait à sa beauté. Amour, dévouement, sincérité ilu cœur, eonslance, sympathie de goùl, crainte, dangers, repentir, tout était chassé, tout était détruit par la [)lns vive inquiétude sur ses charmes, sur sa beauté corporelle. La lueur que nous apercevons, c'est celle d'un flambeau qu'elle tient à la main. Sa psyché est en face d'elle; elle se retourne, écoute; nul témoin, nul bruit; elle a entr'ouvert le voile qui la couvre, et comme Vénus devant le berger de la fable, elle comparait timidement.
Pour vous parler du jour suivant, je ne puis mieux faire. Madame, que de vous transcrire une lettre d'Emmcline à sa sœur, où elle peint elle-même ce qu'elle éprouvait :
« J'étais à lui. A toutes mes anxiétés avait succédé un abattement extrême. J'étais brisée, et ce malaise me plaisait. Je passai la soirée en rêverie ; je voyais des formes vagues, j'entendais des voix lointaines; je distinguais : mon ange, ma vie! et je m'affaissais encore, plus encore. Pas une fois ma pensée ne s'est reportée sur les inquiétudes du jour précédent, durant cette demi-léthargie qui me reste en mémoire C(»mme l'état que je choisirai en paradis. Je me couchai et dormis comme un nouveau-né. Au réveil, le matin, un souvenir confus des événements de la veille lit rapidement porter le sang au cœur. Une palpitalion me lit dresser sur mon séant, et là je m'entendis m'écrier à haute voix : C'en est fait! J'appuyai nia tête sur mes genoux, et je me précipitai au fond de mon âme. Pour la première fois, il me vint la crainte qu'il ne m'eût mal jugée. La simplicité avec laquelle
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j'avais cédé pouvait lui donner celle opinion. En dépit (le son esprit, de son tact, je pouvais craindre une mauvaise expérience du monde. Si ce n'était pour lui qu'une fantaisie? Trop cionnée, trop émue, bouleversée par tous les sentiments qui me subjuguaient, je n'avais pas assez étudié les siens. J'avais peur, je respirais court. Eh bien! me dis-je bravement, le jour où il me connaîtra, il aura un arriéré à payer. Tout ce sombre fut éclairé tout à coup par de doux souvenirs. Je sentais un sourire errer autour de ma bouche ; comme la veille, je revis toute sa figure, belle d'une expression que je n'ai vue nulle part, même dans les chefs-d'œuvre des grands maîtres; j'y lisais l'amour, le respect, le culte, et ce doute, cette crainte de ne pas obtenir, tant on désire vivement. Voilà pour la femme linstant suprême, et ainsi bercée, je m'habillai. On a grand plaisir à la toilette, quand on attend son amant. »
Emmeline avait mis cinq ans à s'apercevoir que son premier choix ne pouvait la rendre heureuse; elle en avait soutTert pendant un an; elle avait lutlé six mois contre une passion naissante, deux mois contre un amour avoué; elle avait enfin succombé, et son bonheur dura qjiinze jours.
Quinze jours, c'est bien court, n'est-ce pas? J'ai
commencé ce conte sans y réfléchir, et je vois qu'arrivé au moment dont la pensée m'a fait prendre la {>Iume, je n'ai rien àendiresinon qu'il fut Lien court. Comment tenlerai-jede vous le peindre? Vous raconterai-je ce qui est inexprimable et ce que les plus grands génies de la terre ont laissé deviner dans leurs ouvrages, faute d'une parole qui put le rendre? Certes, vous ne vous y attendez pas, et je ne commettrai pas ce sacrilège. Ce qui vient du cœur peut s'écrire, mais non ce qui est le cœur lui-même.
D'ailleurs, en quinze jours, si on est heureux, a-ton le temps de s'en apercevoir? Emmelineet Gilbert étaient encore étonnés de leur bonheur; ils n'osaient y croire, et s'émerveillaient de la vive tendresse dont leur cœur était plein. Est-il possible, se demandaientils, que nos regards se soient jamais rencontrés avec indilTérence, et que nos mains se soient touchées froidement? Quoi! je t'ai regardé, disait Emmeline, sans que mes yeux se soient voilés de larmes? Je t'ai écouté sans baiser tes lèvres? Tu m'as parlé comme à tout le monde, et je t'ai répondu sans te dire que je t'aimais? — Non, répondait Gilbert, ton regard, ta voix, te trahissaient; grand Dieu! comme ils me pénétraient! C'est moi que la crainte a arrêté, et qui suis cause que nous nous aimons si tard. — Alors ils se serraient la main, comme pour se dire tacitement: Calmons-nous, il y a de quoi en mourir.
A peine avaient-ils commencé à s'habituer de se voir en secret, et à jouir des frayeurs du mystère; à peine Gilbert connaissait-il ce nouveau visage que prend tout à coup une femme en tombant dans les
bras de son amant ; à peine les premiers sourires avaient-ils paru à travers les larmes d'Emmeline; à peine s'étaient-ils juré de s'aimer toujours; pauvres enfants! confiants dans leur sort, ils s'y abandonnaient sans crainte, et savouraient lentement le plaisir de rcconnaitre qu'ils ne s'étaient pas trom[)és dans leur mutuelle espérance; ils en étaient encore à se dire : Comme nous allons être heureux ! quand leur bonheur s'évanouit.
Le comte de Marsan était un homm.e ferme, et sur les choses importantes son coup d'œil ne le trompait pas. Il avait \u sa femme triste; il avait pensé qu'elle l'aimait moins, et il ne s'en était pas soucié. Mais il la vit préoccupée et inquiète, et il résolut de ne pas le souflVir. Dès qu'il prit la peine d'en chercher la cause, il la trouva facilement. Emmeline s'était troublée à sa première question, et à la seconde avait été sur le point de tout avouer. Il ne voulut point d'une confidence de cette nature, et, sans en parler autrement à personne, il s'en fut à l'hôtel garni qu'il habitait avant son mariage, et y retint un appartement. Comme sa femme allait se coucher, il entra chez elle en robe de chambre, et s'étant assis en face d'elle, il lui parla à peu près ainsi ; Vous me connaissez assez, ma chère, pour savoir que je ne suis pas jaloux. J'ai eu pour vous beaucoup d'amour, j'ai et j'aurai toujours pour vous beaucoup d'estime et d'amitié. Il est certain qu'à notre âge, et après tant d'années passées ensemble.[une tolérance réciproque nous est nécessaire pour que nous puissions continuer de vivre en paix. J'use, pour ma part, de la liberté que doit avoir un homme.
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t\ je trouve bon que vous en tassiez autant. Si j'avais apporté dans cette maison autant de fortune que vous, je ne vous parlerais pas ainsi ; je vous laisserais le comprendre. Mais je suis pauvre, et noire contrat de mariage m'a laissé pauvre par ma volonté. Ce qui, chez un autre, ne serait que de l'indulgence ou de la sagesse, serait pour moi de la bassesse. Quelque précaution qu'on prenne, une intrigue n'est jamais secrète. Il faut, tôt ou tard, qu'on en parle. Ce jour arrivé, vous sentez que je ne serais rangé ni dans la catégorie des maris complaisants, ni même dans celle cJes maris ridicules, mais qu'on ne verrait en moi qu'un misérable à qui l'argent fait tout supporter. Il n'entre pas dans mon caractère de faire un éclat qui déshonore à la fois deux familles, quel qu'en soit le résultat; je n'ai de haine ni contre vous ni contre personne; c'est pour cette raison même que je viens vous annoncer la résolution que j'ai prise, afin de prévenir les suites de l'étonnement qu'elle pourra causer. Je demeurerai, à partir de la semaine prochaine, dans l'hôtel garni que j'habitais quand j'ai fait la coimaissance de votre mère. Je suis fâché de rester h Paris, mais je n'ai pas de quoi voyager; il faut que je me loge, et cette maison-là me plait. Voyez ce que vous voulez faire, et, si c'est possible, j'agirai en conséquence.
Madame de Marsan avait écoulé son mari avec un étonnement toujours croissant. Elle resta comme une statue; elle vit qu'il était décidé, et elle n'y pouvait croire; elle se jeta à son cou presque involontairement; elle s'écria que rien au monde ne la ferait
consentir à cette séparation. A tout ce qu'elle disait, il n'opposait que le silence. Emmeline éclata en sanglots; elle se mit à genoux et voulut confesser sa faute; il l'arrêta, et refusa de l'entendre. Il s'efforça de l'apaiser, lui répéta qu'il n'avait contre elle aucun ressentiment; puis il sortit malgré ses prières.
Le lendemain, ils ne se virent pas; lorsque Emmeline demanda si le comte était chez lui, on lui répondit qu'il était parti de grand matin, et qu'il ne rentrerait pas de la journée. Elle voulut l'attendre, et s'enferma à six heures du soir dans l'appartement de RI. de Marsan; mais le courage lui manqua, et elle fut ohligee de retourner chez elle.
Le jour suivant, au déjeuner, le comte descendit en habit de cheval. Les domestiques commençaient à faire ses paquets, et le corridorétait plein de hardes en désordre. Emmeline s'approcha de son mari en le voyant entrer, et il la baisa sur le front; ils s'assirent en silence; on déjeunait dans la chambre à coucher de la comtesse. En face d'elle était sa psyché; elle croyait y voir son fantôme. Ses cheveux en desordre, son visage abattu, semblaient lui reprocher sa faute. Elle demanda au comte d'une voix mal assurée s'il comptait toujours quitter l'hôtel. Il répondit qu'il s'y disposait, et que son départ était flxé pour le lundi suivant.
— N'y a-t-il aucun moyen de retarder ce départ? demanda-t-elle d'un ton suppliant. — Ce qui est ne peut se changer, répliqua le comte; avez-vous réfléchi H ce que vous comptez faire? — Que voulez- vous que je fasse? dit-elle.
M. de Marsan ne répondit pas.
— Que voulez-vous? répcla-l-elle; quel moyen puis-je avoir de vous fléchir? quelle expiation, quel sacrifice puis-je vous offrir que vous consentiez à accepter? — C'est à vous de le savoir, dit le comte. Il se leva et s'en fut sans en dire plus; mais le soir même il revint chez sa femme, et son visage était moins sévère.
Ces deux jours avaient tellement fatigué Emmelinc, qu'elle était d'une pâleur effrayante. M. de Marsan ne put, en le remarquant, se défendre d'un mouvement de compassion.
— Eh bien! ma chère, dit-il, qu'avez-vous? — Je pense, répondit-elle, et je vois que rien n'est possible. — Vous l'aimez donc beaucoup ? demanda-t-il.
Malgré l'air froid qu'il afîectait, Emmeline vit dans cette question un mouvement de jalousie. Elle crut que la démarche de son mari pouvait bien n'être qu'une tentative de se rapprocher d'elle, et cette idée lui fut pénible. Tous les hommes sont ainsi, pensa-t-elle, ils méprisent ce qu'ils possèdent, et reviennent avec ardeur à ce qu'ils ont perdu par leur faute. Elle voulut savoir jusqu'à quel point elle devinait juste, et répondit d'un ton hautain : Oui, Monsieur, je l'aime, et là-dessus, du moins, je ne mentirai pas.
— Je conçois cela, reprit M. de Marsan, et j'aurais mauvaise grâce à vouloir lutter ici contre personne; je n'en ai ni le moyen ni l'envie.
Emmeline vit qu'elle s'était trompée; elle voulait
128 EBIMELINE.
parler el ne trouvait rien. Que répondre, en effet, à la façon d'agir du comte? Il avait deviné clairement ce qui s'était passé, et le parti qu'il avait pris était juste sans être cruel. Elle commenr.iit une phrase, et ne pouvait l'achever; elle pleurait. M. de iMarsan lui dit a\ec douceur : Calmez-vous; songez que vous avez commis une faute, mais que vous avez un ami qui la sait, et qui vous aidera à la réparer. — Que feraitdonccetami,dit Emmeline, s'il était aussi riche \ que moi, puisque cette misérable question de fortune le décide à me quitter? Que feriez-vous, si notre contrat n'existait pas?
Emmeline se leva, alla à son secrétaire, en tira son contrat de mariage, et le brûla à la bougie qui était sur la table. Le comte la regarda faire jusqu'au bout.
— Je vous comprends, lui dit-il enfin ; et, bien que ce que vous venez de faire soit une action sans conséquence, puisque le double est chez le notaire, cette action vous honore, et je vous en remercie. Mais songez donc, ajouta- t-il en embrassant Emmeline; songez donc que s'il ne s'agissait ici que d'une formalité h annuler, je n'aurais fait qu'abuser de mes avantages. Vous pouvez d'un trait de plume me rendre aussi riche que vous, je le sais; mais je n'y consentirai pas, et aujourd'hui moins que jamais. — Orgueilleux que vous êtes ! s'écria Emmeline désespérée; et pourquoi refuseriez-vous?
M. de Marsan lui tenait la main ; il la serra légèrement, et répondit : Parce que vous l'aimez.
YIII
Par une de ces belles matinées d'aulomne où le soleil brille de tout son éclat et semble dire adieu à la verdure mourante, Gilbert était accoudé à une petite fenêtre au second étage, dans une rue écartée derrière les Cbamps-Elysées. Tout en fredonnant un air de la JSorma, il regardait allenliscment chaque voiture qui passait sur la chaussée. Quand la voiture arrivait au coin de la rue, la chanson s'arrêtait; mais la voiture continuait sa route, et il fallait en attendre une autre. Il en passa beaucoup ce jour-là, mais le jeune homme inquiet ne vit dans aucune un petit chapeau de paille d'Italie et une mantille noire; une heure sonna, puis deux; il était trop tard; après avoir regardé vingt fois à sa montre, avoir fait autant de tours de chambre, et s'être désolé et rassuré plus souvent encore alternativement, Gilbert descendit enfin, et erra quelque temps dans les allées. En rentrant chez lui, il demanda à son porlier s'il n'y avait point de lettres, et la réponse fut négative. Un pressentiment de sinistre augure l'agita toute la journée. Vers dix heures du soir il montait, non sans crainte, le grand escalier de l'hôtel de 3Iarsan; la lampe n'é- Liit pas allumée, cela le surprit et l'inquiéta; il sonna, personne ne venait; il toucha la [)orte, qui
s'ouvrit, et s'arrêta dans la salle à manger; une femtno de chambre vint à sa rencontre, il lui demanda s'il pouvait entrer. Je vais le demander, répondit-elle; comme elle entrait dans le salon, Gilbert entendit entre les deux portes une voix tremblante qu'il reconnut et qui disait tout bas : Dites que je n'y suis pas.
Il m'a dit lui-même que ce peu de mots prononcés dans les ténèbres, au moment où il s'y attendait le moins, lui avaient l'ait plus de mal qu'un coup d'epée. Il sortit dans un ctonnement inexprimable. Elle était là, se dit-il, elle m'a vu sans doute; qu'arrive-t-il? ne pouvait-elle me dire un mot, ou du moins m'écrire? Huit jours se passèrent sans lettres, et sans qu'il put voir la comtesse. Enfin il reçut la lettre suisantc :
«Adieu! il l'aut que vous vous souveniez de votre projet de voyage et que vous me teniez parole. Ah! je fais un grand sacrifice en ce moment. Quelques mots, proibndément sentis, que vous m'avez dits au sujet d'un parti funeste que je voulais prendre, m'arrêtent seuls. Je vivrai. Mais il ne faut pas entièrement arracher une pensée qui seule peut me donner une apparence de tranquillité. Tcrmeltez, mon ami, que je la place seulement à distance, avec des conditions; si, par exemple, une entière indifférence pour moi prenait place dans votre cœur; si, une fois de retour, et le cœur raffermi, vous ne me veniez plus voir; — si jamais mon image, mon amour ne venait plus... il est impossible de continuer l'affreuse vie que je mène. Le plus malheureux est celui qui reste; il faut donc
que ce soit vous qui parliez. Vos affaires vous le pernatlcnt-elies? Où voulez-vous que j'aille? je ne sais t'U. Répondez-moi, ce sera vous qui aurez de la force; je n'en ai pas du tout ; ayez pilie de moi. Dites, que sais-je? que vous guérirez; mais ce n'est pas vrai! N'importe, dites toujours. Evitez de me voir avant le voyage; il faut de la force, et je ne sais où en prendre. Je n'ai cessé de pleurer et de vous écrire depuis huit jours. Je jette tout au feu. Vous trouverez celte leltre-ci encore bien incohérente. M. de Marsan sait tout, mentir m'a élé impossible; d'ailleurs il le savait. Cependant cette lettre est loin d'exprimer ce qu'il y a de contradictoire entre mon cœur et ma raison. Allez dans le monde ces jours-ci, que votre départ n'ait pas l'air d'un coup de tète. De si tôt je ne pourrai sortir ni recevoir. La voix me manque a tout moment. Vous m'écrirez, n'est-ce pas? il est impossible que vous partiez sans m'ecrire quelques lignes. Voyager!... C'est vous qui allez voyager! »
Le malheur de Gilbert lui parut un rêve; il pensait à aller chez M. de Marsan et à lui chercher querelle. 11 tomba à terre au milieu de sa chambre, et versa les larmes les plus amères. Entin, il résolut de voir la comtesse à tout prix, et d'avoir l'explication de cet événement, qui lui était annoncé d'une manière si peu intelligible.il courut à l'hôtel de Marsan, et, sans parler à aucun domestique, il pénétra jusqu'au salon. Là, il s'arrêta à la pensée de compromettre celle qu'il aimait, et de la perdre peut-être par sa faute. Entendant quelqu'un approcher, il se jeta derrière un rideau : c'était le comte qui entrait.
Y3â EMMELINE.
Domeurc seul, Gilbert avança, et, pnlr'ouvrant la porte d'un cahinct vitré, il vit Emmcline couchée et son mari près d'elle. Au pied du lit était un linge couvert de sang, et le médecin s'essuyait les mains. Ce spectacle lui fit horreur; il frémit de l'idée d'ajouler, par son imprudence, aux maux de sa mattresse; et, marchant sur la pointe du pied, il sortit de l'hôtel sans être remarqué.
Il sut bientôt que la comtesse avait été en danger de mort; une nouvelle lettre lui apprit en détail ce qui s'était passé. «Renoncer à nous revoir, disait Emmcline, est impossible, il n'y faut pas songer ; et cetteidée qui vous désole ne me cause aucune peine, car je ne puis l'admettre un instant. Mais nous séparer' pour six mois, pour un an, voilà ce qui me fait sangloter et me déchire l'âme, car c'est là tout ce qui est possible.» Elle ajoutait que si, avant son départ, il éprouvait un désir trop vif de la voir encore une fois, elle y consentirait. Il refusa cette entrevue; il avait besoin de toute sa force ; et, bien que convaincu de la nécessité de s'éloigner, il ne pouvait prendre aucun parti. Vivre sans Emmelinc lui semblait un mot vide de sens, et, pour ainsi dire, un mensonge. Il se jura cependant d'obéir à tout prix, et de sacrifier son existence, s'il le fallait, au repos de madame de Marsan. Il mit ses affaires en ordre, dit adieu à ses amis, annonça à tout le monde qu'il allait en Italie. Puis, quand tout fut prêt, et qu'ail eut son passeport, il resta enfermé chez lui, se promettant, chaque soir, de partir le lendemain, et passant la journée à pleurer.
E3IMELINE. l'Ô
Emmeline, de son cùlé, n'était guère plus courageuse, comme vous pouvez penser. Dès qu'elle put supporter la voiture, ellealla au Moulin de May. M. de Marsan ne la quittait pas; il eut pour elle, pendant sa maladie, l'ainilic d'un frère et Icssoins d'une mère. Je n'ai pas besoin de dire qu'il avait pardonné, et que la vue des soufTrances de sa femme l'avait fait renoncer à ses projets de séparation. Il ne parla plus de Gilbert, et je ne crois pasque, depuis cette époque, il ait jamais prononcé ce nom, étant seul avec la comtesse. 11 apprit le voyage annoncé, et n'en parut ni joyeux ni triste. On devinait aisément à sa conduite qu'il se reconnaissait, au fond du cœur, coupable d'avoir néglige sa femme, et d'avoir si peu fait pour son bonheur; lorsqu'appuyée à son bras, Emmeline se promenait lentement avec lui dans la longue allée des soupirs, il paraissait presque aussi triste qu'elle; et Emmeline lui sut gré de ce qu'il ne tenta jamais de rappeler l'ancien amour, ni de combattre l'amour nouveau.
Elle brûla les lettres de Gilbert, et, dans ce sacrilice douloureux, ne respecta qu'une seule ligne écrite de la main de son amant : « Pour vous, tout au monde. » En relisant ces mots, elle ne put se résoudre à les anéantir; c'était l'adieu du pauvre garçon. Elle coupa cette ligne avec ses ciseaux , et la porta longtemps sur son cœur. « S'il faut jamais me séparer de ces mots-là , écrivait-elle à Gilbert , je les avalerai. Maintenant, ma vie n'est plus qu'une pincée de cendre, et je ne ])ourrai, de long-temps, regarder ma cheminée sans pleurer. »
loi EMilELlNE.
Etait-elle sincère? demandercz-vous peut-être. Ne fit-cilc aucune tentative pour revoir son amant? No se repentait-elle pas de son sacrifice? N'essaya-t-elle jamais de revenir sur sa résolution? Oui, Madame, elle l'essaya ; je ne veux la faire ni meilleure ni plus Itrave qu'elle ne l'a été. Oui, elle essaya de mentir, de tromper son mari; en dépit de ses serments, de ses promesses, de sa douleur et de ses remords, elle revit Gilbert; et après avoir passé deux heures avec lui dans un délire de joie et d'amour, elle sentit, en rentrant chez elle, qu'elle ne pouvait ni tromper, ni mentir; je vous dirai plus :Gill3ert le sentit lui-même, et ne lui demanda pas de revenir.
Cependant il ne partait pas encore, et ne parlait plus de voyage. Au bout de quelques jours, il voulait déjà se persuader qu'il était plus calme, et qu'il n'y avait aucun danger à rester. Il lâchait, dans ses lettres, de faire consentir Emmeline à ce qu'il passât l'hiver à Paris. Elle hésitait; et, tout en renonçant à l'amour, elle commençait à parler d'amitié. Ils cherchaient tous deux mille motifs de prolonger leur souffrance, ou du moins de se voir souffrir. Qu'allaitil arriver? Je ne sais.
Je crois vous avoir dit. Madame, qu'Emmeline a\ait unesœur. C'était une belle et grande jeune fille, et de plus un excellent cœur. Soit par une timidité
EMMELINE. lô'Ô
excessive, soit par une autre cause, elle n'avait jamais parle à Gilbert qu'avec une extièiue reserve, et presque avec répugnance, lorsqu'elle avait eu occasion (Je le rencontrer. Gilbert avait des manières d'étourdi et des laçons de dire qui, bien que simples et naturelles, devaient blesser une modestie et une pudeur parfaites. La franchise même du jeune homme et son caractère exalté avaient peu de chances de rencontrer de la sympathie chez la sévère Sarah (c'était le nom de la sœur d'Emmeline); aussi quelques mots de politesse échanges au hasard, quelques compliments lorsque Sarah chantait, une contredanse de temps en temps, c'était là toute la connaissance qu'ils avaient laite, et leur amitié n'allait pas plus loin.
Au milieu de ces dernières circonstances, Gilbert reçut une invitation de bal d'une amie de madame de Marsan , et il crut devoir y aller, pour se conformer au désir de sa maîtresse. Sarah était à celte soirée. 11 fat s'asseoira côté d'elle. Il savait quelle tendre affection unissait la comtesse à sa sœur, et c'était pour lui une occasion de parler de ce qu'il aimait à quelqu'un qui le comprenait. La maladie récente servit de prétexte; s'informer de la santé d'Emmeline, c'était s'informer de son amour. Contre sa coutume, Sarah répondit avec confiance et avec douceur; et l'orchestre ayant donné, au milieu de leur entrelien, le signal d'une contredanse, elle dit qu'elle était lasse, et refusa son danseur, qui venait la chercher.
Le bruit des instruments et le tumulte du bal leur donnant plus de liberté, la jeune fille commença à
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laisser comprendre à Gilbert qu'elle savait la cause du mal d'Emmcline. Elle parla des souffrances de sa sœur, et raconta ce qu'elle en avait vu; pendant ce récit, Gilbert baissait la tête. Quand il la releva, une larme coulait sur sa joue. Sarah devint tout à coup tremblante; ses beaux yeux bleus se troublèrent. Vous l'aimez plus que je ne croyais, lui dit-elle. De ce moment elle devint tout autre qu'elle ne s'était jamais montrée à lui ; elle lui avoua que depuis longtemps elle s'était aperçue de ce qui se passait, et que la froideur qu'elle lui avait témoignée venait de ce qu'elle n'avait cru voir en lui que la légèreté d'un homme du monde, qui fait la cour à toutes les fem- . mes sans se soucier du mal qui en résulte. Elle parla en sœur et en amie, avec chaleur et avec franchise. L'accent de vérité qu'elle employa pour montrer à Gilbert la nécessité absolue de rendre le repos à la comtesse, le frappa plus que tout le reste ne l'avait pu faire, et, en un quart d'heure, il vit clair dans sa destinée.
On se préparait à danser le cotillon. Asseyons-nous dans le cercle, dit Gilbert, nous nous dispenserons de figurer, et nous pourrons causer sans qu'on nous remarque. Elle y consentit; ils prirent place, et continuèrent à parler d'Emmcline. Cependant de temps en temps un valseur forçait Sarah de prendre part à la ligure, et il fallait se lever pour tenir le bout d'une ccharpe ou le bouquet de l'cvenlail. Gilbert restait alors sur sa chaise, perdu dans ses pensées, regardant sa belle partner sauter et sourire, les yeux encore humides. Elle revenait, et ils reprenaient leur triste
EMMELINE. l-'i?
entretien. Ce fut au bruit de ces valses allemandes, qui avaient bercé les premiers jours de son amour, que Gilbert jura de partir et de l'oublier.
Lorsque l'heure de se retirer l'ut venue, ils se levèrent tous deux avec une sorte de solennité. J'ai votre parole, dit la jeune fille, je compte sur vous pour sauver ma sœur; et si vous partez, ajouta-t-cllc en lui prenant la main sans songer qu'on put l'observer; si vous partez, nous serons quelquefois deux à penser au pauvre voyageur.
Ils se quittèrent sur cette parole, et Gilbert partit le lendemain.
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