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AU DERNIEB RAYON DE L’AUTOMNE

O mon Dleuf dans ton sein reçois ces doui martyrs.

Alfred de Vigny.

Un soir, sur la fin do l’automne , — une 'de ces belles soirées qui baignent tous les objets dans une atmosphère où la terre et le ciel semblent unir tout ce qu’ils ont de plus douces choses : la terre, les derniers parfums de ses fleurs ; le ciel d’octobre, les derniers beaux rayons de son soleil , — Gtulia , que la décadence rapide de sa santé avait retenue depuis plusieurs jours dans sa chambre, voulut profiler de ces doux instants pour jouir encore une fois do l'aspect de la nature, à la verdure mourante de laquelle une voix intérieure lui disait qu'elle ne devait point survivre.

Elle avait trop présumé de ses forces ; des lueurs bleuâtres n’avaient point tardé à faire fascaycr ses regards; une chaleur interne, puis d’irrésistibles bâillements, puis des oscillations dans les jambe s lui firent sentir que le bras de la jeune sœur, madame Sainte-Camille, n'etait plus pour elle un suffisant appui.

La sœur Sainte-Camille était line de ces jeunes enfants que d'aristocratiques calculs, secondés par des séductions hypocrites, arrachent à la société , dans laquelle elles devaient trouver et donner le bonheur, pour les ensevelir à jamais dans la vie glacée du cloître ; infortunées qui, abjurant un monde qu'elles n'ont entrevu qu’à travers de sacrilèges mensonges, changent leur robe de fétc contre la bure monastique, leur voile nuptial contre un pâle suaire 1

Celle Jeune fille, âme de tendresse, de candeur et d’ignorance, s'était attachée d'elle-même a Gtulia, attirée sans doute vers elle par le charme mystérieux qui fait rechercher aux fleurs la poussière des ruines et lu terre des lombes.

Elles s'étaient assises toutes les deux sur un banc formé de racines et de branches vernies, artisténienl entrelacées. Au-dessus déliés, des jets longs et menus de rosiers du Bengale et timltiflorcs , s'unis -aient aux sarments encore fleuris d’un jasmin et de quelques chèvrefeuilles.

L'instant était délicieux : l’air avait la pureté d'une soirée d’été sans cti avoir la tiédeur stagnaute. la fraîcheur d’une matinée de printemps sans la piquante âpreté de sa brise.

Le vent d'octobre avait donné an feuillage une richesse et une variété do tons qui eût pu illusionner les yeux jusqu’à faire de chaque arbre un grand bouquet de fleurs, si les feuilles qtn s’en détachaient n eussent rappelé à chaque instant combien cet éclat était éphémère.

Le ciel s'étendait au-dessus dans toute sa magnificence ; son occident, où se confondaient les couleurs U s plus vives, eût pu donner mie idee des pompes que déploie dans ses soleils couchants le beau firmament di s tropiques.

C éiait une do ces calmes soirées d'automne, où la nature mourante semble encore tristement sourire en murmurant Son admit.

Giulia ne put longtemps en jouir; l’espèce de défaillance qui Lavai l forcée do s'asseoir oc se calma que pour livrer son corps a îles frissons qui semblaient presque lui être communs avec la nature; chacun des légers tremblements qui agitaient ses membres paraissait se prolonger dans les trémissemenlti que le \ent soulevait par intermittences.

i.iMir sort, en effet, était le même : pèles et déflorées Lune et l’autre , sentant l’une sa vie, l'autre sa sève se tarir, toutes deux n 'attendaient plus qu'un soufllo, la fouille celui do l'hiver, Giulia celui de la mort.

S’il y avait plus de sérénité encore dans les traits de. la jeune femme que dans l'aspect qu'offr ait la nature, c'est

qu elle ne redoutait pas l'engourdissement de la saison froide : la brise qui allait l'emporter devait la déposer dans un monde meilleur; c'est que , si elle mourait , c'ctait pour éternellement ri fleurir.

. Giulia avait regagné péniblement sa chambre, se jeta sur un canapé, où elle retrouva un instant de calme et de respiration libre. La fenêtre était ouverte, les derniers feux du soleil, plongeant dans l'appartement, venaient s'épanouir sur le front de la jeune Corse, dont ils rosaiunt la pâleur.

— Ma sœur, dit-elle d'une voix presque éteinte à madame de Sainte-Camille, mes journaux ne sont-ils point sur iua table?

— Pardon, madame.

Et les lui offrant :

— Les voici.

Giulia les prit, puis, les ayant retournés dans ses mains, sans en avoir rompu les cachets, elle les remit à la jeune religieuse.

-Voudriez-vous, ma bonne sœur, m'en lire quelques passages?

Ayant remarqué un mouvement d'hésitation sur son visage :

— Cola vous contrario peut-être je- comprends.....

laissez

— Pardon , madame; bien que notre règle nous défende d'ouvrir l oreille aux murmures du monde que le hasard peut apporter jusque dans notre retraite , il m’en coûterait beaucoup plus à vous refuser qu'à lui désobéir. •

Giulia la regarda avec reconnaissance ; Camille brisa la bande de l'une des feuilles, cl, après B’ètre assise, lut le titre du premier article.

— Servilité ministérielle.

— Pas-ex cela , mon amie; ces tableaux honteux ne doivent pas souiller vos pensées. Après?

— Chambre des Députés.

— Passez encore.

— Plus rien.

Elle prit une autre feuille : c’était un journal suisse.

— Manœuvres et projets de la sainte-alliance.

— Lisez.

—«11 est certain maintenant que les ambassadeurs des trois grandes puissances du Nord, auprès du gouvernement fédéral, ont reçu de leurs cours respectives des notes alarmantes pour l'iodependance helvétique : on parle de mesures rigoureuses exigées contre les patriotes à qui nos cantons ont ouvert leurs montagnes hospitalières. »

Giulia poussa un soupir.

— Qu’avez-vous?

— Bien, mon amie.

— Souffririez-vous davantage?

— Non.

— Pourquoi donc soupirez-vous?

— Oh! cc n’est pas sur moi.... c’est sur ces malheureux.

— Comment I vous avez pitié de ces hommes, les ennemis des rois, et par conséquent de Dieu !

— On vous les a dépcinls tels.... pauvre enfant! Tenez» nia fille, car j’ai assez vécu pour vous appeler ainsi ; Je ne puis vous tromper, moi... quel intérêt aurais-ie à cela...? je vais mourir. Eh bien ! si ces malheureux , qu r on vous a représentés comme des hommes de haine et de sang, n'étaient que des hommes de paix et d’amour; si, errants cl persécutés comme les premiers a pût res, ils ne l'étaient que pour avoir prodamé aux hommes le grand mot que le Christ, le premier, fit retentir sur la terre : Fraternité!

— Mais, madame, que nous disent nos saints directeurs?

— lié! ma fille, Jésus-Christ fut-il plus respecté parCaiphe que par Ponce- Pilate?

La jeune fille laissa les yeux, comme si elle eut entendu un blasphème. Après un instant de silence elle reprit sa lecture ;

— « Ces projets trouvent, du reste, leur confirmation dans les nouvelles qui sous parviennent de toutes les parties de l'Europe. Le rzar continue, avec le knout et la hache, son œuvre de pacification , commencée avec le sabre; làge ne trouve pas même grâce devant lui : les enfant» sont arrachés aux bras de leurs mères, et déportés en masse dans les déserts glacés de la Sibérie.

» lté! nouvelles arrestations ont jeté la terreur dans toutes les Universités d'Allemagne.

» li n’est pas jusqu'au petit duc de Modéne , que tant de lauriers sanglants n 'empêchent de dormir ; chaque jour nous apprend quelques-uns do ses juridiques assassinats ; c’csj

un proscrit français, dont notre correspondant nous apporte aujourd’hui la mort sublime. Frédéric

Avant que la religieuse eût pu achever le nom, Giuliaqui, par un mouvement nerveux, s ciait soudainement redressée, avait pris le journal des mains de la jeune fille, et après l’avoir parcouru un instant de ses yeux hagards, les avait relevés vers le ciel en laissant échapper la gazette.

Sainte-Camille , comprenant instinctivement tout ce qu’il y avait de douleur dans le mouvement qui s'opéra sur le

visage de son amie, tomba tremblante à ses genoux. — Madame , lui dit-elle d'une voix douce et palpitante, prions pour lui.

— Ma sœur, priez pour deux, lui répondit Giulia. Et, prononçant ces paroles , elle tomba en arrière sur les carreaux du canapé.

Le soleil disparaissait alors derrière les hauteurs boisées do Saint-Cloud ; l’âme de la jeune Corse sembla s'envoler avec sou dernier rayon.

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