‹ Les deux martyrsChapitre 32 sur 33 · UN FEUILLET DE POLITIQUE · texte numérisé non relu

UN FEUILLET DE POLITIQUE

Régner! voit* le secret de ce concert de sungluts et de malédictions qui s’élève do la cmidre de* génération* éteintes.

Byroii.

Un beau jour du mois de juillet, un do ces jours dont les feux brûlent un trône comme ils fanent une fleur, Frédéric, renfermé dans sa chambre, était assis dans un grand fauteuil en maroquin ronge, fauteuil à la Voltaire, dont la mode commençait à meubler le boudoir de la jeune femme et la chambre de l’artiste.

Son coude gauche s'appuyait sur une labié à thé en acajou, dont les pieds de grillon foulaient une peau de tigre; sa main droite froissait convulsivement un journal; plusieurs outres feuilles politiques se trouvaient éparses sur le tapis rouge à noires arabesques, dont le marbre de ce guéridon était recouvert.

Un rayon de soleil, dont la lumière se tamisait pour ainsi dire, et se dorait en plongeant à travers des rideaux de percale d’une légère couleur chamois, tombait en ce moment sur la figure de ce jeune homme, dont il accentuait singulièrement les traits contractes par une pensée de douleur et de rage.

Frédéric venait de parconrir avec avidité un trimestre du National, dont il tenait encore dans sa main la dernière feuille, en repassait les évènements dans son ume désolée, comme on recueille les souvenirs d’une évocation sinistre.

Celte France, trois jours si grande, et puis un jour si belle, lorsque, la main gauche sur la garde de son épée, la main droite sur sou cœur, sous ses pieds les débris d’un trône pour tribune, elle parlait au monde de liberté, — qu en avail-on fait? qu’était-clle devenue?

Ln malheureuse! les deux bras garottès derrière le dos, les deux genoux dans ta fange, sa tunique, dont la brutalité avait rompu la ceinture, Mutilée de lâches de vice et d éclaboussures de sang, elle courbait en ce moment devant les rois d’Europe sou front pâle de faim et couvert de leurs crachats.

Et ces peuples, grands cadavres, que sa voix avait ranimés comme la voix du prophète la plaine d’ossements, eux aussi, qu’ctaient-il devenus?

Modèric tremb:ait devant sou trône ducal, devenu plus ensanglanté qu’un échafaud.

L’Espagne râlait, étranglée par le chapelet do ses

moines

La Belgique agonisait.

Partout trônait ta tyrannie dans une imbécillité sanguinaire ou dons sa machiavélique férocité.

Don Miguel, pour qui toute qualification, quelque odieuse qu elle soit, ne peut être qu'une flatterie.

François d’Autriche, vieillard stupide, dans le linceul duquel l'arisiocralc Mellernich voudrait rouler et coudre trois peuples.

Ces lueurs et ces images traversèrent sa pensée comme les fiévreuses apparitions d’un cauchemar.

Enfin, il se leva brusquement, et, les bras croisés les yeux fixés au parquet, il se promena un instant dans sa chambre.

Une révolution complète venait de s’opérer en lui. Le regard qui se dégageait de ses yeux comme une étincelle électrique, répandait un reflet de passion sur ce visage, où l’habitude de la douleur avait stéréotypé une atone expression de souffrance; l’indignation avaitcomme galvanisé ce corps, dont un long abattement avait allangui les membres daus les euervements du marasme.

La foi politique, a la propagande de laquelle il s’était consaerc, avilit repris toute sa puissance sur son cœur, qu’avait tellement et si irrésistiblement envahi l'amour d'une femme, qu il y avait noyé tous les autres sentiments.

Le dévoûmeiit à l'humanité, celte étoile dont les vertus ne sont que des rayons, cautérisa toutes les plaies de son âuie avec sa Hamui*' pute et sacrée.

Il comprit que, quels que fussent ses malheurs, un citoyen ne pouvait se soustraire à s. s devoirs en s’enveloppant dans son infortune; que l’individu, faisant toujours partie de celle société dont Inet ou protectrice ne cesse aucun m&lanl de veiller sur lui, il ne peut sans crime se soustraire aux obligations qui sont la conséquence r|e cette protection continuelle; que sa vie doit être un long acte U’abnègation. une abnégation d<; tous les instants qui l'assimile au corps sociui dont le devoûuieiil universel est la vie.

Quelques jours après, *a voix douce, et pourtant ferme et retentissante, faisait vibrer des mots de vengeance, dans une de ces minions ou la patrie comptait déjà ses enfants les plus dévoués.

UNS PAGE l> 'HISTOIRE

Ils ont cru des Trois Joui * évoquer les merveille», Les citants républicains sonnaient 4 leurs oreilles, Er le «mit o: illumine à leurs regards brillait ; .Mais en serrant vir-gt fois leurs» colonnes trouées, Au ciel ils ont lové leur» têtes dévouées,

Et n'om pas reconnu le soleil de Juillet!

A. Attarocht.

Cette première exaltation s'effaça bientôt dans des convictions dont la réflexion et IVxperietice vinrent régler et refroidir l enthousiasme. La parole ardente du tribun disparut sous la voix conciliatrice de l'apôtre; ce ne furent plus des cris de haine et d'anathème, mais des mots de fraternité et d’oubli.

• Nos pères, disait-il un jour, ont accompli la partie ter- » ribie , celle de la destruction , dans notre grande œuvre » révolutionnaire. Ali! loin de les maudire Comme font les

• scélérats cl les insensés, hènissons-les et remercions le » Ciel ; car iis ont labouré et ntxele la terre , où nous n’a* » vous plus, nous, qu’à semer ces principes d'égalité et > d’amour que les rayons de la république doivent (aire ger-

• mer et fleurir. •

*4 BIBLIOTHÈQUE POUR TOUS

Puis , quand se leva le jour néfaste où l'apôtre devient martyr ; quand il crut le moment arrivé où ce n'èiait plus a la voix, mais au mousquet, à proclamer la religion nouvelle, il ne balança point à s’élancer là où l'appelaient ses convictions.

Deux jours entiers, la bouche noire de poudre, le cœur et la tête enivrés d'enthousiasme, il combattit pieusement pour la cause à laquelle il avait voué sa vie.

Puis viut l'heure de mourir. — L’espérance avait fui Pétroit espace où let soixante s'étaient retranchés, et, déployant ses ailes d'azur, elle les avait précédés dans les deux.

Le canon, dont les boulets et les biscaiens avaient longtemps sifflé et ricoché sur les pavés , venait de cesser ses grondements sinistres. Une forêt de baïonnettes se pressait et s’agitait au débouché des rues, à travers lesquelles elle allait bientôt rouler ses flots d’acier.

Un silence religieux planait sur celle barricade, qui n’offrait plus d’abri à ses défenseurs mutilés; quarante-cinq hommes, presque tous sanglants, se trouvaient encore sous sa protection impuissante ou aux feuélres des maisons qui la dominaient, tous résignés; car, n'espérant plus la victoire, ils ne voulaient plus de la vie : ils voyaient, sinon avec sécurité, du moins avec calme, s’Bvancer la catastrophe de ce drame dont ils devaient être les victimes.

Un bruit de tambours, un pas déchargé se fit entendre : la troupe, s’ébranlant comme un seul homme, s’élança à pleines eues vers eux .

Ce fut alors un instant d’indicible émotion parmi les combattants, qui, pour la plupart, dans l’àge où tout sourit dans le monde, où tout chante dans l'àuie, où la vie n’est qu’amour, l'avenir que bonheur, virent s'avancer la mort immédiate et certaine. Ce ne fut pourtant ni regret, ni crainte, ce fut en oux de l'enthousiasme et de la ferveur; tous sentirent leur cœur biuler et leur corps tressaillir lorsque le tocsin s’éveillant inattendu dans la vieille basilique, dont la religieuse architecture elendail sur eux son ombre, leur jeta, comme en pleurant, son glas lent et sourd; tous comprirent à cet hymne des funérailles qui, comme un appel d'en haut, semblait leur tomber du ciel, que ce moment était pour eux l'instant suprême.

Tous les combattants, — les blessés et les mourants euxmômes, — se redressèrent à celle voix de la tombe, à celte voix du Ciel ; et un chant républicain, autrefois accent d espoir et de victoire, accent d'adieu, chant des cygnes en ce moment fatal, s'élança de toutes les bouches et de tous les cœurs.

Les voix allaient répéter le quatrième vers de celte invocation, lorsqu’elles furent interrompues parce cri magique sorti de leurs rangs :

« Halle ! >

Toutes se lurent; on n’cntendjt plus quo le grincement de la batterie des fusils et les sons du tocsin, qui continuaient à dégoutter tristement sur eux.

La troupe était arrivée à la ligne de pavés', au-delà de laquelle tout sold il devenait pour les insurgés un eunemi.

La troupe continua de marcher.

« Halte! »

Reprit plus énergiquement encore celui qui avait déjà prononcé ce commandement.

La troupe marcha toujours. La barricade resta silencieuse jusqu’au moment où la même voix jeta le mol :

« Feu!

— Vive la république! »

Ce cri , qui s'élança vibrant de toutes les poitrines, ne précéda que d'un instant une explosion qui enveloppa les jeunes patriotes d’un nuage épais do fumée; un leu terrible leur répondit, une grêle ue balles siffla et tourbillonna sur la barricade.

Frédéric éprouva une si brusque et si violente commotion, que ses yeux se remplirent d'éblouissements, et qu'une impression de froid parcourut à la fois ses reins et ses tempes; son fusil s'échappa de ses mains, il tourna deux fois sur lui-même, et tomba raide sur les pavés.

un p b os cm T

Ses anciennes blessures se rouvrirent sous cette douleur nouvelle.

Madame Sophie Gay.

Le lendemain, il pouvait être six heures du soir, lorsque Frédéric reprit connaissance. Il se trouvait sur un matelas, dans un réduit dont la froideur humide lui causa la première impression que lui laissa percevoir le retour de la faculté de sentir.

Une lumière, placée sur un baril dressé un bout en terre, luttait faiblement contre l'obscurité dans les parties les plus voisines de cette vaste pièce, à laquelle les objets dont elle était confusément encombrée donnaient, à travers l’ombre, l’aspect d'un magasin.

Julien était assis , triste et silencieux , près de son ami. Une paire de pistolets, placée au milieu de quelques instruments de chirurgie : une sonde, une pince, un tir-balle, révelaiunt ses intentions, dans le cas où le malheur aurait fait découvrir leur retraite.

Dans cet instant, une vieille femme entra d'un air mystérieux et et d'un pas furtif.

— Ne bougez pas, dit-elle d’une voix étouffée au jeune médecin , à qui elle fit un geste de prudence; ue bougez pas, ils sont encore revenus.

Julien saisit ses pistolets. — Elle souffla la lumière ; tout tomba dans l'obscurité.

On entendit des voix, dont chaque instant apporta d'abord plus clairement, et plus vaguement ensuite, les paroles ; puis r.nc porte, qui avait été brusquement ouverte, se ferma avec bruit, et tout rentra dans le silence.

Bien que la blessure de Frédéric (ùt si grave, qu’au premier moment son ami l’avait crue mortelle, quelques jours de soins actifs mirent le jeune artiste en état de supporter un voyage, rendu nécessaire pBr les visitesde la police.

Une élégante berline, masquant de son domino aristocratique le blessé du peuple, remporta loin du ce foyer de la civilisation du monde.

Ce fut dans les cantons républicains de la Suisse qu’il fut chercher un asile.

Une des jolies petites villas, bàlie sur une langue de (erre, et dont le toit rougeâtre se mire dans les eaux bleues du lac de Constance, où leurs blanches murailles baignent leurs pieds, fut la retraite que les conseils de Juiieu tirent choisir au jeune malade, au jeune artiste.

Julien ayant prévu le retour moral qu’après ces douloureux froissements devait subir Frédéric, lui avait fait choisir ce frais et riant séjour, ; lin qu'il agit sur son àme, par l'aspect de celle belle n:ilure, en même temps que le bon air des montagnes agirait sur son organisation.

Ses prévisions se réalisèrent.

La santé de Frédéric ne se rétablit néanmoins que bien lentement. L’absorption douloureuse où le plongeaient ses souvenirs s'opposait à tout rapide progrès : sa blessure semblait môme, quoiqu'arrivee à une guérison presque complété, changer son irritation contre mie atome incurable.

Julien conseilla à son ami de chercher quelques distractions, en parcourant les gracieuses et sauvages beaulcs de sa nouvelle patrie et des contrées voisines, et, après quelque hésitation, parvint à l’y décider; mais le cœur de Frédéric était trop brisé pour que ce voyage eût sur lui une influence bien puissante.

« Le lieu dont je le date ma lettre, écrivait-il quelque temps après à Julien, sous la suscriplion : Lausanne, l’ap-

Kj Dy

prendra que je me conforme à tes bons et chers conseils.

» Je voyage; mais, te l’avouerai-je? l'insensibilité avec laquelle je contemple les admirables perspectives que me déroulent, avec tant de grandeur et de variété, ces montagnes amoncelées, pyramides de verdure, de granit et de glace, m'ôte toute confiance en leur efficacité.

» Si j’éprouve quelques émotions qui me jettent dans le cœur un peu d'espoir et d’oubli, c'est dans les causeries intimes de quelques bons Suisses , dignes fils de leur Tell. L’autre jour pourtant, une espèce de pèlerinage, pieusement fait avec un de nos jeunes compatriotes, proscrit et réfugié comme moi, m’a jeté un de ces bonjours do soleil qui nous réchauffent et nous éclairent Pâme.

» Nous trouvant dans les environs du château de Chillon, pèlerins patriotes» nous voulûmes visiter la prison d'un martyr.

» Le 8 octobre , nous voguions sur ce beau lac Léman , miroir limpide qu’encadrent au midi une terre de moissons, d’herbes et de fleurs; au nord , un amphithéâtre de montagnes, dont les gradins, verts d'abord, vont s’appuyer sur une dernière marche de glace et de neige ; beau lac, sur le bord duquel des cités et des villages semblent mollement assis comme de jeunes baigneuses qui s’invitent à descendre dans l’eau.

> Il était neuf heures du soir, la nuit était close, si toutefois l'on peut appeler nuit ce demi jour de perle que la lune répand sous ce ciel étoilé de l'ilalie et de la Suisse, et dont les molles clartés velouiaient,en les assombrissait!, les eaux bleues.

» La brise du soir, qui tombait fraîche des montagnes, était si légère qu’elle moiraità peine la surface du lar. Celle ondulation rendait le spectacle ravissant; le mouvement léger des lames faisait fascayer, sans la troubler, l'image des étoiles que reproduisait le lac limpide, en aorte qu’il semblait agiter dans son flot un gravier d’or.

■ Nous rasions de si près la côte, que la voix des grillons et le parfum de la végétation parvenaient jusqu’à nous, lorsque Benjamin me lira de la rêverie où m’avaient fait* tomber insensiblement les impressions de celte belle nuit : nous venions de doubler une petite pointe, et le château de Chillon, dont les rayons de la lune baignaient ot badigeonnaient les murailles, s’èlail offert soudainement à nous.

• Ce château, ancienne prison savoisienne, arsenal aujourd’hui du canton de Vaux, fut fondé en 1250.

» Au commencement du xvi® siècle, Genève, électrisée par le mouvement social que le onzième avait excité en France, le douzième dans la Lombardie républicaine, le quatorzième dans la trinitè cantonale que formèrent Schwitz, Uri et Unlerwalden, voulut à sou tour opérer sa transformation soc laie. Des hommes dévoués se levèrent parmi ses fils ; mais, trahis par des intrigues bourgeoises, ces nobles voix s’eteignirent dans les supplices. Bonivard descendit dans les profondeurs de celte cage de granit, tandis que Pécolat, craignant que les tortures de la question ne lui arrachassent les noms de scs amis, coupait sa languo avec ses dents etla crachait à la face de ses bourreaux ; Berthclier, lui, sommé sur l’échafaud de demander pardon au duc. répondit avec calme et mépris : « C’est aux criminels »à demander pardon, et non pas aux citoyens vertueux :

» que le duc demande pfirdon à Dieu, car il m'assassine! » et il posa sa tète sur le billot.

» Bonnivard ! voilà le nom qui sanctifie ce vieux château, où rien n'appellerait l'homme de bien ni l’artiste sans la consécration dece soovenir.

« Car, que peut offrir do remarquable comme monument ce monceau de pierres jeté entre ce lac magnifique, et ce magnifique amas de rochers? Bien, et pourtant quel voyageur ne quille pas sa route pour accomplir un pieux pèlerinage à ce cachot? Que de noms gravés sur ses piliers et sur scs murs ! que de grands et beaux noms !... J. -J. Bous seau, Byron, Dumas, etc.; que sais-je?

* C'est que, vois-lu, la vertu étend sur un édifice une pins belle aurore encore que le genie; l’homme révère plus intimement ce qui est grand qu'il n'admire ce qui est beau; c'e8lquc le cœur bat plus vivement sous un noble souvenir que devant un chef-d’œuvre. »

Quelque temps après l’époque à laquelle Frédéric écrivit cette lettre, des symptômes de liberté éclatèrent dans plusieurs parties de l'Italie. Tous les petits étals qui s'étendent du pieu des Alpes jusqu'au delà du Tibre, semblèrent s'agiter comme les tronçons d'un serpent qui cherchent a se rejoindre. Naples môme, jetant un sourd murmure, sembla

prête à ouvrir un cratère démocratique auprès du cratère de son Vésuve. Beaucoup de proscrits quittèrent à cet appel les montagnes de la Suisse pour offrir de nouveau leur sang a la cause sacrée qui les avait déjà fait mettre au ban des rois.

LS CL01TRB

On n'implore les deux que pour l'être qu'on aime ; Si l’on veut mériter le céleste séjour,

C’est pour y retrouver l'objet de son amour.

Mademoi telle Delphine Cay.

Giulia avait en vain demandé le calme de l’âme à la solitude du cloître et au silence du sanctuaire; les rêveries de la cellule et les méditations au pied de l’autel n’avaient fait que gercer son cœur.

Si vous avez remonté (a longue et étroite rue Saint-Jacques, par-delà le quartier latin, qui, aussi fier de ses jeunes populations que honteux de ses noires masures, farde chaque jour de plâtre et décrasse au lait de chaux son front ridé et sou visage gothique, vous aurez peut-être remarqué ce lourd portail église et hôtel mi-partie, que desolides portes de chêne d’un vert sale ferment de leurs battants cloués et bardées en fer; alors vous connaissez la maison, je ne dis pas le couvent, des dames de Saint-Michel.

C'était là que Giulia s’était réfugiée.

Coupable aux yeux du monde, cette jeune femme avait cherché un lieu où la société l’oubliât en attendant que la mort voulût se souvenir d'elle. L’espérance que Dieu, à qui son âme était connue, absoudrait une passiôh allumée et purifiée par le malheur, lui avait fuit choisir ce cloître, qui n'avait plus d’autre porte pour elle que celle qui s'ouvre sur la tombe.

Les consolations de la religion semblèrent pourtant d'abord rester sans puissance sur Giulia. A la noire mélancolie qui, durant les premiers jours, voila son front et ses pensées, succéda une crise violente où l'on craignit pour sa raison, après avoir longtemps craint pour ses jours.

L'épuisement dans lequel la laissa celte longue maladie, fut si complet et si profond, que son intelligence et sa vie semblèrent deux flammes vacillantes que chaque souffle faisait flotter et pouvait éteindre.

Un incident vint pourtant lui rendre quelque énergie, ce fut une lettre que Frédéric, prêt à quitter la France, lui adressa comme un adieu.

On connaîtra le caractère de celte lettre par ce court passage s

« Oli! oui, Giulia le ciel nous avait créés l’un ponr l'autre; la tyrannie des hommes a seule séparé nos âmes jumelles, que des liens de félicité devaient unir ; mais, comme moi , vous avez compris, — oh ! merci ! — vous avez compris que nulle autre flamme ne devsit profaner nos cœurs sanctifiés par un chaste amour, et vous avez, âme poétique, reporté pieusement vers le ciel cette affection sacrée que j’ai vouee, moi, à une autre religion pour laquelle, pauvre proscrit, je souffre et fuis maintenant. Vous voyez, Giulia, que je ne suis pas heureux dans mes amours; mais il est un pressentiment qui me suit sans cesse et que j’aime, c’est celui d'une prochaine et belle mort, celui d’un saint martyre : oui, je l’aime ce pressentiment, car je n’ai pas oublié le rendez-vous que, durant notre nuit fatale, vous m’avez donné dans l'éternité. »

La lettre dont nous extrayons ce court fragment ne quitta plus le sein de la jeune valétudinaire, que pour passer dans ses mains et sous ses yeux.

Toutes se3 souffrances s’effacèrent sous les rêves que

BIBLIOTHÈQUE POUR TOUS

soulevait dans son esprit relie lecture, et dans le consolant espoir qu'elle fll descendre et luire dans son cœur. Elle devint calme, si calme même, que le medecm de lu maison put croire quelque temps que la douleur n’avait pas encore desséché et tan toutes les sources de la vie dans ce faible corps.

Page 1