‹ Les deux martyrsChapitre 7 sur 33 · DEVOIRS · texte numérisé non relu

DEVOIRS

Si tu t'éloignais de moi, Je retomberais dans le néant ; non plus dans ma vie d'autrefois, si pure et si paisible, mais dans une vie de regret» afTrciu, de souvenirs désolants, qui durerait peut-être bien longtemps, Ritai

tngrne Sue.

A l’aspect de Frédéric, Giulia était d'abord restée immobile; mais comme n’ayant de timidité que son émotion, il

s'avançait vers elle, un icgnrd de bonheur dans les yeux : — elle se leva, rouge et troublée.

— Que désirez -vous, monsieur t...

Le jeune homme s’arrêta.

— N avez-vous point n çu ma lettre? votre présence à la fenêtre, lorsque j ai chaîne, u’cltit elle pas un consentement ?... je me tends auprès de vous.

Giulia devint pèle d'étonnement.

— J'ignore c- que vous voulez dire; je n’oi rien reçu. Si je me suis mise à ia fenêtre , c’était pour respirer l'air, et seulement pour cela.

— Giulia J... .

Frédéric leva sur elle des yeux suppliants. Il y avait tant d’amour dans son regard, qu’il lit baisser celui de la jeune femme; ils ne virent pais, Giulia, dans la lettre, qu'uu prétexte pour se présenter chez elle; lui, dans les parole» de son amie, qu’un moyen de ne pas rougir. Aussi, malgré ses elfurt-, celle-ci ne put-elle conserver l’air froid qu elle avait pris d'abord.

— Vuus le savez, monsieur Frédéric; je vous l’ai dit, je ne puis vous recevoir. Cet hiver, j'ai été imprudente de vous écouler avec tant d'intciéi. Vous avi z pu prendre mon affection pour de l'amour : j’ai eu tort; mais ici je serais criminelle. Ne me forcez point, en insistant, à regretter ma faute... Frédéric, serait ce a vous de m’en punir?

Sa voix èiait devenue tremblante.

— Madame!...

— Vous ignurez à quel danger vous m’exposez si l’on vous rencontre ici? vous ne voulez pas faire mon malheur, n'est-ce pas?

— Votre maiheur! oh! tout mon sang, toute ma vie pour racheter une seule de vos larmes, et je semis encore bien heureux! Mais que pouvez-vous craindre? qui pourrait nous surprendre? personne. Votre mari vient de partir; il est déjà loin m •iiiiemsnt.

Prenant alors l'accent de la prière, il ajouta :

— Ne in • repoussez pas !...

— Et mes devoirs, monsieur ! répondit-elle en baissant les yeux.

Le ton timide avec lequel furent prononcées ces paroles détruisit ce qu'il y avau de sévere m elles. (Jette objection csi pourtant la dernière aitue d'une femme: âpre» ces mots- là, plus de discussion poss’ble; si la lune continu -, la débute csi inévitable ; car, cet obstacle biîsè, tous les au* 1res sont faciles a irauchir.

— Vous connaissez mon amour; il n'esi pas exigeant. Que vous demande -je? beaucoup ; oui , beaucoup sans doute; mais rien qui puisse vous inspirer uu remoids : une heure à vous voir, a vous parler, a vous dire comme je vous aime, et c'est tout; c’e»l assez; car, après vuus avoir vue, vous avoir entendue, j’ai pour bien longtemps de bonheur dans I âme.

Lemuiion rendait les paroles de Frédéric si palpitantes; tant de fascination vibrait dans sou regard, que Giulia ne pensa pointa lui retirer sa main qu’il avait saisie.

— Monsieur, j'ai tort du vous crouler; je devrais vous repousser avec coiere ; e» pourtant, avec vous, je descends à la prière : Frédéric, je vous en conjure, relirez vous. Vos intentions sont loyales , sont pures; mais moi, je suis trop faible : Je dois vous éviter, broderie, tenez! soyez généreux : pour mou repos , pour votre bonheur, cessons de nous voir; aunez -moi assez pour m'oublier : je vous en prie.

— Vous oublier! demandez-moi quelque chose qu'il me soit possible de vuus sacrifier, (ût-ce ma vie ! mais vous oublier !... Autrefois je l'eusse pu. quand je vous connaissais à peine : mai menant que j'ai appris à chérir tout ce qu'il y a de venus, de trésors dans votre cœur, votre amour est devenu ma vie; oui, c'est lui qui la colore, l'échaulfë, l’anime; sentiments, goûts, peusees, habitudes, il dore, il féconde tout. C'est un rayon de soleil sur la nature : sans lui, tout est morue, froid, obscurité, silence ; qu'il brille, tout s’eveilte, s'avive, tout devient i>arfum, harmonie, éclat.

L’accent ei le sentiment de ces paroles gagnèrent si profondément Giulia, qu'elle put à peine retenir les iaruies qui baignèrent le bord de ses paupières ; un tourne languissant elOeura fi ger em en i ses lèvres et vint y mo.rir.

Leur conversation se prolongea ainsi, brù ante dans les paroles de Frédéric, tendre dans celles de la jeune femme, qui ne cessait pourtant d'appuyer sa resisl nce sur sa position et ses devoirs. Et comme Frédéric insistait plus vivement sans cesse :

— Vous n’étes point raisonnable, lui dit-elle, vous savez

BIBLIOTHÈQUE POUR TOUS

que je ne puis rien pour vous; j'appartiens à un autre.

L'expression mélancolique du visage de Frédéric devint sombre; l'étreinte dans laquelle il r> tenait In main de son aime ne Tut plus un serrement de tendresse, mais une pression convulsive.

— C'est vrai, reprit-il. la loi l’a dit. En enchaînant le corps, ils ont cru fixer l'âme...

— Que voulez-vous! la loi n'a-l-elle point toujours été ainsi ?

— Oui, la loil Admirable raison sociale, comme ils nomment cette prétendue sagesse écrite. Vous avez posé sur votre front une couronne de Heurs; mais voire front est trop délicat, ces fleurs cachaient des épines qui le déchirem • tant pis! L'âcrelè de leurs parfums vous jette des éblouissements, tant pis encore ; votre front saignera ; vous ourez des veriiges , mais vous l’avez prise, vous la garderez. Et si ces Items se flétrissent? se décomposent ? si on les souille? tant pis! tant pis I pour que votre tète eu soit affranchie, il faut qu'elles tombent d’elles-mémes. Hais la souffrance peut se changer en poison dans votre cœur. Pour hâter le moment de votre délivrance, si vous les faites tomber vous-méme; qu’importe à la loi ! elle a tout prévu : il y a des guichetiers et des bourreaux !...

— Frédéric, ne parlez pas ainsi !

Son accent , scs regards , tout suppliait en elle. Cependant, le sentiment de dignité qui dominait dans ses paroles leur donnait quelque chose d’imposant :

— Pourquoi cieuser ainsi dans mon cœur? ne craignezvous pas de le déchirer? voudriez-vous me forcer â rougir ? vous vous trompez, d'ailleurs, Frédéric : j'aime mon mari, je l'estime ; si ce uVlait pas , je serais bien co.ipable ; car, enfin, je n’ai reçu de lui que des preuves de dévouement. Plutôt que de souiller le nom qu'il m'a donné sans tache , Frédéric, je ne balancerais iras s’il fallait mourir.... *

Et connue Frédéric la regardait avec étonnement :

— Vous ai-je jamais dit une parole qui vous laissât penser que je n'aimais pas Pietro? qui donc a pu vous le faire croire ?

Ce qu’exprimait Giulia, elle le ressentait alors; elle s’accusait bien en secret de l'affection qu’elle portait à Frédéric , mais elle n'avait jamais pensé que cette amitié, trop vive peut-être, pût étouffer l’amour qu'elle devait à son époux. Aussi sa voix prit-elle une fermeté que peut seul donner le sentiment du devoir, quand il repose sur une conviction profonde.

Frédéric en tut surpris.

— Mais, madame, vous devez savoir que ce ne sont point des suppositions que je me permets. Ne conservant puis l’espérance de vous revoir dans le monde, après le brusque adieu que vous nie jetâtes au dernier bal , j'ai voulu du moins me rapprocher de vous; l’apparteinenl voisin était libre; je l'si occupé. Or, il n'y a pas un mur d'airain entre nous. Ue là, n’ai-je point entendu cent fois les reproches, les colères de votre mari? et au milieu de ses emportements. votre voix, â vous, douce et plaintive, pleine de larmes? je les ai entendus, Giulia, et j’ai bien souffert J. ..

Elle parut étonnée : il se fit un silence. Frédéric reprit : j

— Vous le nieriez en vain : vous n'ètes pas heureuse. Eh bien ! que vous detuandé-je ? rien, madame, rien que ce | que l’on accorde è une amtiié froide : une part dans vos peines, la moitié de vos douleurs. Pourquoi m'avoir reçu dans votre confiance, dans votre imimitc, pour tn’en rejeter après?

Lut ayant alors repris la main qu'elle avait retirée de la rieime, il ajouta d'un accent plus tendro encore :

— Accorüez-moi la grâce d’étre auprès de vous quand vous souffrirez; prés de vous pour vous ofirir, en consolations , 1 amour que vous donnerez à un autre en bonheur. Consentez- vous? dites! oh! je vous en supphe!

Et pressant avec amour dans ses deux mains les mains de son amie, il poursuivit :

— Pour vous je trouverai dans mon cœur de ces paroles oui sèchent les larmes; de ces tendresses qui guérissent les douteurs. El si ce n’est pas assez, Giulia , nous ferons mieux... Nous pleurerons ensemble.

La jeune femme était émue. Son sein agité faisait onduler le velours de sa pèlerine; scs longs cils s’étaient abaissés sur ses yeux !

Un bruit de pas se fit entendre dans le corridor. Elle redressa la tête et devint pâle ; tous les di ux se levèrent. Frédéric voulut la rassurer, ma s le bruit continuait. Les regards allai hes sur la porte, elle imposa de la main silence ou jeune homme. *

Il se passa un instant durant lequel on eût entendu battre leurs deux cœurs. Les pas s'arrêtèrent.

— Je suis perdue !

Ces trois mot» lurent prononcés avec angoisse.

Un venait de frapper faiblement. Ses regards bleuirent; scs genoux tremblèrent; ta tête s'emplit de vertiges.

On heurta plus fort : ce bruit sembla lui rendre son énergie; les couleurs revinrent à son front; elle ne balança plus.

— Ouvrez!

La porte s’ouvrit.

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