JE VOUS AIME
Noua étions tous tes deux debout, & la croisée, L’cail au ciel, et »a main sur la mienue posée.
Elit Hariaktr,
Ce fut dans une des dernières soirées de l'hiver, au milieu d'un bal de un -carême . — nuit liadiiionuelle de folle gaieté, bouture italienne de religion et de plaisir, si bien prise sur nos mœurs sceptiques, — que Fièdêtic fil a Gmlia cet aven.
Minuit était sonné depuis longtemps; l’heure bruyante, hardie, échevelée était venue : cette heure , la dermere du carnaval, moment d'euivremeut, d’abandon eide liberté,
ou tous les visages suent sous le masque, où l'on rit haut, ou l'on parle haut, où h-s frisures tombent, où les fleurs >e brisent à la ceinture, dans les mains, dans les cheveux. — Le hal était dans sa plus grande beauté; bruit, tumulte, éclat, parfums, éblouissement, vertige.
Toutes les pendules marquaient alors deux heures.
Dans les six pièces où dansait , intriguait et circulait la foule, on trouvait à peine champ pour une contredanse ou une valse ; c'éiaii une mer de soie, de tulle et de velours, une mer dont les plumes, les espita, les saules pleureurs et les marabouts formaient les lames et l'écume.
Giulia, qui avait quitte le bras de son mari sur l’invitation de valser que lui avait adressée un jeune pierrot, satin noir et rouge-cerise, n'avait pu le retrouver dans celle multitude ondoyante et confuse, peut-être qu’aussi elle ne l’y avait point bien consciencieusement cherché. — Son cavalier était Frédéric.
Tous deux s'étalent approchés de l’une des fenêtres qu'avait fait ouvrir l’excessive chaleur. Un rideau de soie Lieue les séparait de la léte.
Cette croisée ouvrait sur la Seine. Grossie par les pluies de février, elle coulait rapide entre ses deux rangs de quais, où la lumière rougeâtre des réverbères eu ce moment veillait seule.
A peine si un équipage, avec ses deux étoiles au front, traversait de temps en temps les ponts, qui. après son passage, restaient longtemps déserts.
Tout était silencieux du côté des faubourgs; un bruissement sourd et éloigné se faisait seul ent ndre dans la direction des quartiers arisiocraiiques ; les deux grands bras de la Cité, les deux villes jumelles, Antoine et Marceau, se reposaient du leurs langues.
Frédéric et Giulia luirent quelque temps leurs regards po>6s sur le panorama vague qui se déroulait sous leurs yeux, et qu’une lueur douteuse éclairait à peine.
Le temps était voilé, mais l'air était si iramjmlle, que les deux amis le sentaient avec délie s baigner leurs tempes biûUmhs; mie seule ploie fine descendait doucement du ciel, où la lune flouait incertaine, noyée duus uue aüuusphére de vapeurs. .
Celte nature s'harmoniait admirablement avec les disposition.*. où la valse avait laissé Frédéric et son amie Ce u'élait point celle joie bruyante qu'une cunlreduiise jette dans la tôle et dans le cœur, que le masque donne aux teuuucs les plus candides et tes plus timides ; ce u'etait poini cette gaieté dont ils n’èiaienl séparés que par uue etotfe légère; l'émotion qu'ils éprouvaient eiait calme, sereine , intimemeni heureuse, et pourtant profondément mélancolique.
Vous connaissez sans doute celle valse, molli divin dont h-s noirs n'appartit-nuenl à l'àme humaine que par les émotions qu’elles y foni vibrer, cette elegie musicale, dernier chanl du cygne de l'Allemagne, que. dans ta nuit de >on agonie, composa Be. ihowen ; Beeihowen , ce sourd merveilleux , dont les oreilles s'ôtaient depuis longtemps fermées aux bruits de la terre pour mieux eiiU-udre le» concerts du ciel ! C'était celte suave et palpitante iiiclouie que venait d'exccuier l'orchestre, et qui rclcuiissait encore dans leurs deux cœurs.
Frédéric rompit cc silence par une exclamation où passa tout rcDihousiasme qn’it ressentait pour le grand mailre, puis il raconta a celte femme euiue l’histoire merveilleuse de cette valse.
Il lui dit comment l'homme harmonieux, le front jaune et ride sur I oreiller blanc, ses yeux ouverts au ciel, une main sur sa poitrine , l'autre etemlue vers la femme qui , parmi les hommes, avau été sa compagne, il murmura, de sa von affaiblie par la mort, CvXandante, sublime adieu su monde, saml au ciel, anneau harmonieux qui devait unir ses chants t- rmines sur la terre à ceux qu’il allait commencer Uaus le chœur des élus.
Et puis, ayant parlé de leurs impressions propres, de la fête, des bais qui l'avaient précédée, il ajouta :
— Quels que soient, madame, les fruits qu’il produise désormais. cet hiver doit occuper une large place dans ma vie. Heureux ou malheureux, j en conserverai toujours ici gieusetneni les souvenirs; car, Giulia. au milieu de ces fêtes, j’ai connu des heures bien douces!... Oh ! oui.
H soupira, et après lui avoir pris la main ;
— Merci A vous!... car c'u>t a vous, madame, que j'ai du cc bonheur... Merci !
Gmlia, sans répondre, porta tristement sur la ville endormie les regards quelle avait d’abord arrêtés sur le jeune homme. Frédéric continua :
— Mais la saison des bals touche à sa fin ; celui-ci est sans doute le dernier que l’on donne dans ces salons; le bonheur que j’y ai goùo n'ciail-il qu'un songe? Ce moment va-t-il être celui du réveil? »
La jeune Corse ne put étouffer un soupir.
— Dois-je donc renoncer, poursuivit Frédéric, à tonte espèraucu du vous revoir, de nie retrouver auprès de vous? Cette existence nouvelle que j'ai si longtemps souhaitée, et que m'ont faite vos regards, que m’ont embellie votre affection et votre confiance, doit-elle sitôt s’évanouir? Oh! dites que non , dites que non, Giulia ; ditea-uioi que vous ne m'imbnerez pas, que je vous reverrai.
— Frédéric, répondu cette femme, profondément émue, je ne puis, vuus le savez, vous donner cet espoir : je ne suis pas libre.
— Oui.»
Il fut quelque temps avant de répondre :
— Mon Dieu ! pourquoi donc ne i’ai-je pas connue plus tôt?
Rabaissant alors sur Giulia les yeux qu'il avait élèves au ciel :
— Ah ! si le sort voua eût mise sur ma voie, ma destinée eût été complété; car je sens là, madame, que la nature avait mis quelque cho>e de cuminun entre nous; elle avait fait nos cœur» pour s’aimer, connue clic les a faits pour se comprendre. Pourquoi moi , qu'en s’envo anl oui laissé soumre et glace les plus chères illusions; moi , iudilTeient auprès de» autres femmes, me suis-je senti entraîné irrésistiblement v« ra vous? Pourquoi, vous, dont la froide dignité écarte lanl d'hommages, avez-vous aocieilti les miens avec bonté?... G’esi que, \oyrz-vom, le ciel a jete uu hasard dons le monde bien des âmes fraternelles : isolées , elles soiilfrcnl , elfis désirent; mais que les circonstances les rapprochent, elles se reconnaissent et s élancent l’une vers l’autre avec amour, et voila ce qui est arrive pour nous. Maintenant que je vous ai connue, qu un seul de vos sourires a suffi pour rèalU'Cr mes plus doux rêves, loin de vous je ne puis que languir ; tout lieu de bonheur qui eût pu uiatlucher a lu vie est rompu ; car ce u est que par vous seule dèaurtiiai* que je puis connaître le bonheur. Vous l'avez bien deviné. Giulia : n’est-ce pas que vous avez bien deviné tout ce que vous ui'iuspirez oc tendresse?
— Monsieur Frédéric, lepoudil G’.ulia d'un ton affectueux ou elle voulut mettre de la sévérité; je ne vous comprends pas. Je pense que vous m'estimez assez pour ne pus oublier que vous parlez à madame Falcom.
L'orchestre s’etant arrête eu ce moment, Giulia écarta légère meut le rideau.
beaucoup de temps s'était écoulé pendant leur entretien, sans duuie; les salons étaient devenus moins tumultueux; la danse, que ne gén il plus la circulation, se déployait moins empressée, mais plus bruyante.
« Restez encore un insiani ici, Frédéric Pietro me
cherche sans doute, il don èlre inquiet.... Adieu !
— Eh bien ! Giulia, vous reverrai-je?
— Adieu I •
Ce lut ainsi qu'ils se séparèrent. Frédéric, le cœur froissé, elle peut être avec un remords; mais revenons au drame qui va naître de lu presencede Fiédenc dans l’apparleuieui de madame Falcom.