V ENDETTE
Héritage de mort, que lo pere expirant Transmettait à scs dis dans un mandat do sang.
Malollo.
Un coup d’œil sur le passé devient nécessaire pour Fintelligencc complète des fans au milieu desquels l'action va dérouler sa péripétie.
Pour apprécier et juger la moralité de l’effet, il importe de connoitro d'abord la cause. Les évènements que va reproduire celte histoire, ayant pour moteur une haine, qui , loin de se tarir, n'avait fait nue s’envenimer en fermentant seize années dans le cœur de Marcello, nous rapporterons les Toits au milieu desquels ces ressentiments prirent naissance.
En Italie, terre oii l’homme a dans l'âme quelque chose du sol de volcans qu’il habile, la vengeance, comme les autres passions, se développé avec une violence que, presque toujours , ne peuvent calmer ni les obstacles ni les temps.
Dans les Espagnes , contrées oit ie caraclére des habitants semble absorber, comme les raisins, la chaleur fiévreuse du soleil, elle e>l plus obstinée et plus orageuse encore. On hait dans ce pays comme l’on y aime, et l'amour n’y est pas, comme dans nos climats, un léger épisode de la jeunesse , une fleur rapidement brochée sur le canevas •Je la vie; il y est la vie elle-même; la vie de tous; toute la vie. Là, le vieillard aime comme la jeune fille, et l'on aime la femme nu stvlet à sa jarretière, l'homme une dague daos sa ceinture. One fois enflammé, le cœur, comme
le papellto doni les brunes seuoras s’enivrent, ne s'éteint que lorsqu’il est complètement consumé.
Or, c’est ainsi que l'on y hait.
Nulle part pourtant, dans ces deux contrées, (es passions haineuses ne su mandement par l'énergie violente et impérissable qu'elles prennent dans le caractère du Corse.
Si là, elles sont l’expression d’une organisation ardente et fougueuse; en Corse, les préjugés de ( éducation secondent si puissamment celte violence du sang, que toute rendette y acquiert l'exaltation du fanatique, et cette vendetle ne reste pas une question personnelle; la solidarité s’en étend sur deux familles ; elle se change en un héritage sacre que la génération vivante a quelquefois reçu de celle qui Ta précédée, et qu’eilc transmet toujours à celle qui la suit. Sans cesse arrosee de sang, cette haine croit dans le sang, et ne meurt que lorsque l'un des deux côtes le sang vient à tarir.
Joch Marcello, dernier rejeton d’une famille tombée sous les coups des Falcotn , qui tous , hors Piétro . avaient péri eux-métnes sous les coups des Marcello, n’avait point oublié que, puisque celui-ci vivait encore, leur lutte n'elait pas finie ; qu’il restait encore une scène pour dénouer ce drame, auquel, comme on va le voir, il avait déjà pris une part sanglante, et que cette scène , celait à lui de l’accomplir.
XU
Sois lo bienvena ; reste, ami, ne te fais faute De rien. Et pour ton nom, tu t'appelles mon hôte.
fie (or Hugo.
A celte époque, il existait peu de maisons dans toute la Corso dont les dissensions eussent eu plus de retentissement que celles des Marcello et des Falcotn. La terreur dont trente meurtres avaient entouré ces deux noms, commençait pouilanlà faire place a un sentiment de commisération profonde, car celle lutte allait finir.
Le fer et le plomb avaient si cruellement moissonné ccs deux races, que sur ces solicites fécondés il ne restait plus que deux rejetons, Andréa Marcello cl Jacomo Falcom. Or, n était-ce point vraiment pitié que de voir deux belles et nombreuses familles disparaître ainsi dans le sang?
Figurez-vous un beau soir au pied de cette longue chaîne de montagnes , qui , sc prolongeant du cap le plus septentrional de la Corse au détroit de Bonifacio, traverse celte ile comme une immense épine dorsale, dont chaque piton serait une verlebre.
Le ciel n’est bleu que sur votre télé ; encore affccte-l-il par endroits des teintes jaunâtres ou gris de perle; le couchant est or, l’orient est pourpre, tout est rose dans la campagne et sur le versant des moûts.
Vous avez le spectacle qu’offrait dans la soirée du 16 août 1802 une plaine située à six lieues à peu près à l'ouest de Calvi, lorsque deux cavaliers, deux jeunes epoux, y débouchèrent, au sortir d'une gorge étroite.
Les difficultés du sentier escarpe et raboteux qu’ils avaient été forcés de suivre pendant plus dune heure, avaient sans doute vivement excité leur impatience, car la roule leur offrit à peine une voie plus facile que le mari pressant de l’éperon son petit cheval corse , la dame cinglant sa mule de plusieurs coups de houssine , firent prendre à leurs moulures un galop, qui, pBr un chemin irrégulier, comme le sont les [dus belles routes corses, était loin d être sans danger.
Rien pourtant ne sembla inoihs les préoccuper que les périls de celle course.
La jeune femme promenait avec bonheur ses regards sur le spectacle que lui offrait celle nature âpre , presque inculte, mais belle dosa nudité sauvage, belle de la parure féerique que, dans ses caprices d’ombre et de lumière, lui jetait alors le ciel. Ses yeux ne se détachaient des monia-
nes, dont les reflets du couchant noyaient slors la couleur
leue dans les teintes les plus légères et les plus molles que la laque carminée puisse offrir au pinceau, que pour les
porter sur de hauts pins et des châtaigniers gigantesques, dont le bouquet, se dressant sur une hauteur voisine , se découpait sur le fond enilammè du couchunl, cumme uu panache noir sur le cimier d’un casque.
L’impression que celle belle soirée avait excitée dans l’âme de son mari avait d’abord dté la même, calme, sereine, heureuse. Mais la vue de celui-ci s’éianl arrêtée sur une jolie villa , aux blanches murailles encadrées de verdure , dont les fenêtres resplendissaient alors d’un éclat ronge cl ardent, comme si elle avait été la proie d'un incendie, de tristes souvenirs et de funèbres appréhensions assombrirent ses traits par une expression menaçante et inquiète.
Ces deux cavaliers étaient Andréa Marcello et Thérésa Sanneddi, qu’il venait d épouser à son retour de Fiance, où il devait bientôt rejoindre son corps. Un de ses compatriotes, le jeune Bonaparte, lui avait fait obtenir des épaulettes dans un régiment d’artillerie où il servait alors, mais qu’il avait quitté depuis pour commander les armées de la république.
Lo maison sur laquelle s’étaient arrêtés les regards d’Andréa était habitée par Jacomo Falcom et sa mère.
Us continuèrent cependant leur roule, Marcello profondément préoccupe, Théré>a contemplative ou distraite; ce ne fut qu'aux environs d’une petite auberge, assise à un point j où la route s'enfonce entre deux maquis, due, sur une observation d'Andréa , les deux époux ariêlerent leurs montures et sautèrent à lerre.
— Vos seigneuries désirent-elles que je fasse entrer leurs chevaux dans l’écurie? lis y trouveront la litière la plus fraîche et le meilleur fourrage qu’ils puissent fouler et manger dans le pays.
Celui qui fit cette offre était un petit bonhomme à l'œil noir et vif, qui était accouru, lensnt dans sp main la baretta pinneta, coiffure nationale des montagnards corse*.
— Nous ne nous arrêterons qu’un instant, lui répondit Marcello. Attachez-les à ces anneaux , vous leur donnerez un seau d'eau et deux mesures d’avoine.
Pendant que l'hôtelier saisissait les deux animaux par les brides, Andréa prit les pistolets qui reposaient dans les Ion les de sa selle.
Entré dans la maison , son premier soin fut de rassurer leurs pierres et de visiter leurs amorces. Puis il les déposa sur une table épaisse en bois de noyer, piès de laquelle Thérésa sYluil placée. Lemaiircdc l'auberge ne larda point a reparaître.
— Eh bien! mon brave, ne dit-on rien de nouveau dans le pays?
— Que voulez-vous qu’on dise de nouveau dons nos mauis, si ce n'est quelque bagatelle : un gendarme qu’expéie une balle, par exemple; ou quelque misère de coups de stylet?... Nous sommes, voyez-vous, dans une contrée bien tranquille.
— Le caporale Falcom habile toujours dans le voisinage, je crois?
A ce nom , le teint brun de la jeune femme se couvrit d’une pâleur subite. Elle attendit d'un air inquiet la réponse du vieillard.
— Toujours, seigneur.. .Tenez, reprit-il, après une courte pause , en approchant de son visage l’index de sa main droite, je ne serais pas étonné quand on trouverait demain matin quelque cadavre sur la route. •
Les yeux do Thérésa sc fixèrent avec Bnxiélé sur les traits de son mari.
— Eh 1 qui peut, par hasard, vous inspirer ces craintes? reprit celui ci d’un air indifférent.
— C’est que, voyez vous, reprit le petit homme en hochant la tête et pinçant les lèvres, nous connaissons notre monde et notre pays. On ne va pas, à celle heure, guetter les palombes et les merles dans les lenlisques; on ne se met pas plus à la piste des sangliers, sans chiens, qu'à la poursuite des mouflons, enveloppé dans un peton, et j’ai vu, il n’y a pas une heure de cela, le caporale Falcom, sans chiens, enveloppé dans sa cape, dont le canon de son escopelte relevait un des pans, sc diriger vers le maquis. Je n'ai pas eu besoin de le voir examiner ntt> nlivcmem le chemin delà montagne avant de se perdre dans les broussai les, pour me dire en moi même que In nuit ne se passerait pas sans qu'il fût lire quelque mauvaise balle.
Thérésa attendit, en tremblant, la décision qu’allait prendre son mari.
Celui-ci, après être resté quelques instants dans une som-
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bre rêverie, paya le mailre de l'auberge, l'ave ri il de préparer les chevaux, et se leva.
— Mon ami ! .. dil alors Thêrésa en portant sur Marcello un regai d consterné.
f — Soyez sans crainte, madame, lui répondit celui-ci d’une voix comprum-e «*l d'un ton sèvere, en lui indiquant rtiôteiicr d’un signe de tête.
La pauvre femme baissa les yeux. Un instant après ils étaient Ions les deux en selle. Au lieu de su.vre le sentier qui disparaissait au milieu des myrtes et des akûs, dont la végétation confuse formait, en cet endroit, un champ buissonneux, les jeunes époux prirent un chemin détourné qui les reporta»! sur leurs pas.
Les arbres languissants et chétifs, dont il était bordé, ne tardèrent pas a être remplacés ptir une végétation plus vigoureuse; après une d mi-heure de marche dans une roule assez étroite, ou le crépuscule, étourre par le feuillage épais des chênes et des ormes, ne laissait flotter qu’une clarté douteuse, les voyagmrs entrèrent dans la cour d une villa ou les aboiements de plusieurs chiens annoncèrent leur venue.
Un domestique, qui accourut à ce bruit sur le seuil, sembla tout étonné en reconnaissant les visiteurs. Marcello sauta a terre, passa la bride de son cheval à son bras, et s’avarça vers lui.
— Le seigneur Falcom est-il ici?
— Il est absent pour l’instant.
— La signora Falcom T
Comme le domestique semblait incorlain de la réponse qu’il devaii faire, Andréa poursuivit:
— Voudriez-vous lui annoncer qu’Andréa Marcello et son épouse, surpris par le soir au sortir de la montagne, viennent franchement lui demander une nuit d'hospitalité.
Ils attendirent un instant, Thêrésa toujours montée sur sa mule, son mari debout, prés du senti. Le domestique reparut avec un enfant, qui conduisit les deux animaux dans les écuries, pendant que son compagnon introduisait les étrangers et leur exprimait le regret que la «ignora, retenue depuis quelques jours au lit par une indisposition assez grave, éprouvait de ne pouvoir les recevoir elle-ntôine.
— Mais, ajouta-t-il, on est à avertir le caporale, qui ne tardera pas a être de retour.
Ce retour se Ht cependant attendre près d'une heure. Andréa et Théresa, à qui l’on avait servi quelques rafraîchissements, avaient pu examiner à lo sir la sévère simplicité de celle salle, dont les fl mu «nés du foyer et une petite lampe de fer éclairaient les noires boiseries, lorsque l'aboiement dus chiens imnonça l’arrivée de Jacomo.
Il fui déposer ses armes et son pelon dans une pièce voisine, avant d’entrer dans la salle. Des qu’il y parut, Andréa s’avança vers lui.
— Salut, frère.
— Salut, frère, reprit Jacomo.
Pois, il s’inclina devant Thérèse, qui s’élait levée.
— Je n’.ii pas oublie, reprit Marcello, que lo hume qui existe entre nos deux maisons ne peut sVtcitidre qu’avec l’une d'elles. Je respecte irop mon nom et j’estime trop t n caractère pour avoir la pensée qu'il puisse jamais en être autrement. Mais il y a toujours eu dans nos v< udettes autant de loyamé que d'cucrgie. Surpris pur lo nuit, dans un pays couvert, je suis venu sans crainte te demander ('hospitalité.
— Tu as bien fait, Irère, répondit Jacomo en lui tendant la main. Merci !
— Si j’eusse été seul, Falcom, qnelqu’eflt pu être le danger. j’eusse continué ma roule ; mais, voyageant avec une femme, j'ai du lui épargner les inquiétudes d’une marche dans l'obscurité.
— Sois sans crainte, tu es mon hèle; personne, ici, ne peut te manquer sans me faire un outrage personnel : demande, ordonne; sois libre ici comme chez toi : celte maison est la tienne.
Après un souper où la bonne chère corse se produisit dans son luxe, sinon de délicatesse, du moins d’abondance: tin pâté de sanglier, quelques pièces de venaison, du bornage, un gâteau de chàtaig te* cl quelques bouteilles d'un vieux vin d'U-pagne, Falcom conduisit les deux époux dans la chambre qui leur avait èté'préparèe.
Le lendemain, il était dix heures du malin ou moment où Jocomo reconduisit Marcello et Thêrésa le long du sentier ombreux qu’ils avaient parcouru lu veille. Arrives sur le bord d'un ruisseau dont le courant bornait les propriétés de Falcom, les deux époux montèrent sur leurs chevaux, après lui avoir fait leurs adieux.
— Une parole, seigneur, dit Jacomo d’un accent sévère, a ‘ instant où Andrea se préparait à s'éloigner. Il y a un instant, tu étais mon hôte, maintenant, rappelons nous que mms nous nommons, toi Andréa Marcello, moi Jacomo Falcom. Adieu!
— Adieu !