NEUF ANNÉES
On croit qu’elle est morte : elle dort.
Dolores Sylva.
Cet accident changea-t-il, à l’insu des deux ennemis, ia nature de leurs sentiments? Fûi-ce les circonstances ou l’influence des mœurs françaises qui assoupirent, faute d'aliment. ces haines prèles a s été ndre? Quelle qu’en fût la causo, les neuf années qui suivirent ce rapprochement s’ètuut écoulées sans ajouter de feuillets sanglants à l’histoire «les deux familles, l’opinion publique dut croire que l’ardeur de vengeance qui avait brise les unes contre les autres les générations auxquelles Andréa et Jacomo survivaient seuls, s’était, à la longue, consumée d’elle-méme dans l’indifférence et dans l’oubli, comme ces brasiers qui, faute d'éire excites, s’en vont en cendres. Cela èiait; mais, cette cendre recelait une étincelle qu’un souffle pouvait ranimer, et la fatalité voulut que ce soulfle tombât sur elle.
Que vous avais-je dit : qu’ils se retrouveraient.
Alfieri.
Il était à peine trois heures du soir, et pourtant, bien que l’on fût encore dans la saison des longs et beaux jours, une demi obscurité, causée autant sans doute par le petit nombre et l'étroitesse des fenêtres, que par les lambris en bois de châtaignier, dont la couleur, pous»6o au noir par la fumée et pur le temps, absorbait ia lumière, regnnit alors dans une salle spacieuse, oit une vingtaine d’houunes graves se trouvaient réunis par une convocation qui exciiail moins de sympathie que de défiance.
Ce jour douteux teintait d’une manière singulièrement heureuse ces rudes physionomies avec lesquelles la bizarrerie des costumes s'harniomait si complètement, que l'imagination eût vainement cherché û en combiner les accessoires avec plus de variété et avec puis de goût. Tout, dans le tableau qu’offrait alors celte pièce, semblait avoir été calcule et produit a souhait : personnages, accoutrements, couleur, ombres, lumières, tout.
C’était, dans les hommes, des visages carrés, rigides, où tout était impassible, excepte l'œil ; des cheveux nouants, des barbes incultes, des corps vigoureusement charpentés et comme fondus d'un seul jet.
Leur habillement consistait, pour la plupart, en un grand manteau biuu à capuchon, semblable, pour la forme, à celui que portent les Kabyles cl quelques autres tribus nomades do pied de l’Atlas; en une ve^te et un pantalon d’étoffu épaisse, ornés quelques uns d’en joli vur.s de laines couleurs vives ; en de Tories bottes, ou souliers épais, avec guêtres de peau; enfin, en nue ceinture où le slvlet. que les lois françaises n 'avaient point encore rigoureusement forcé do se dissimuler dans la poche, montrait sa poignée en os de sanglier ou en corne de mouflon. Peu d’entre eux portaient te bonnet pointu, si commun encore dans l'intérieur de Illes les chapeaux à larges bords se montraient en plus grand nombre. Un uniforme mmiI d’officier d’artillerie présentait scs riches broderie* et ses épaulettes d’or auprès de ces costumes si simples; mais, sou luxe militaire, en rompant leur ensemble, donnait plus de style encore a chacune de ces mues agrestes.
Hommes et choses, à celte exception près, étaient, dans ccl appartement, d'un caractèie >i individuel, si posllivement ci si comp. élément local, qu’il « ût etc impossible de ne point reconnaître, dés l'abord, une réunion de signor et de coporali corses.
L'objet de cette assemblée pouvait seul présenter quelque incertitude ; il eût fallu avoir entendu quelques parties îles deux discours qui avaient été successivement prononcés, l'un par le maître de la maison, l'autre parie militaire, pour être initié aux questions dans le cercle desquelles al. ail se débattre la discussion.
L’impression qu'avaient produite les parûtes de ce dernier, maigre l’adresse d’elocution avec laquelle il avait constamment flâné le côte sensible du caractère corse » l'qrgueil naiiunal, était loin d’avoir été profonde; si l’on eût juge par ('expression dîS attitudes et des visages le seonmeni qu'avait excité dans ses auditeurs l’espèce de proposition qu'il avau lini par formuler, Bprés t’avoirlongtemps gazee dans des précautions de style et dans d s ruticeuees, ou n'y eût reconnu qu'un mouvement de surprise et de répugnance.
Pendant l’instant de silence dont fut suivi son discours , tou?* les yeux semblèrent d'abord s'inteiroger avec une incertitude que dominait visiblement une sorte de froideur inquiète, puis finirent par se porter et s'arrêter sur un des assistants, dont tout l’inièrieni severe, mais digue, annonçait l'influence. — Ce fut lui qui se leva.
— Fi ères, dit-il, vous semblés m'inviter à vous exprimer ma pensée, je vous la dirai tou 1 entière.
Le silence et l’aueuuon devinrent universels.
— D'abord, je ne vois pas quel avantage peut avoir pour ta Corse l'acte que l’on nous propose. »
Une expressiond'étonnpment et de contrariété assombrit, à ses mots, les traits du militaire.
— Je le repousserai donc comme inutile, lors même qu’il n’exbleratl point des motifs de le condamner; et, selon moi, il en existe de graves.
Le brusque mouvement que fit l’officier sur son siège, ayant appelé l’attention , celui qui pariait s’interrompit pour lui adresser ces paroles :
— Il se peut, colonel, que mon opinion vous déplaise autant que m’a choqué la vôtre. Je vous ai écouté en silence; maintenant que je vous repomis, ne m'interrompez pas. *
Et se retournant vers rassemblée, il commua :
— Lorsqu’en 1 76S une cession faite par Cônes, et l'année suivante le sort des armes , donnèrent a la Cors - de nouveaux maîtres, nos pères , vous le savez , associèrent la France à l'execraiion qu’avait toujours soulevée dans leur cœur le nom génois. La Convention seule put détruire celle haine , en remplaçant pur des liens de fraternité les chaînes d’oppression qui avaient uni cette île a lu métropole ; la Corse , auparavant simple vassale , étant entrée , comme une sœur , dans la grande famille française , dut , av«c sa loyauté naturelle, y apporter les sentiments d'une soeur.
^ Dans la décadence qui suivit leur chute, parut Napoléon. Ce fui, je vous l’avouerai, avec un secret orgueil que je Vis s’élever sa fortune militaire ; il m’était doux de penser qu’un de nos compatriotes pourrait, par la gloire, replacer la république au degrc de puissance ou l'avaient cleve le génie et le devoAmeiil, et d'ou l'avaient fait déchoir la trahison et l'infamie.
Vous savez ce qui est advenu : le sabre s'est un beau jour changé en sci pire dan» la main du consul , le chapeau à plumes , sur le front du general, est devenu couronne d'einpereur. Beaucoup de vous (je ne fais pus de reproche) crurent alors devoir donner leur adhesion à une proposition semblable à celle que l’on nous lait aujourd’hui que ta naissance d'un fils perpétue l'aliénation que notre patrie lui a fuite d’elle-méiiie. Je crois ne mon devoir de vous répéter ceqOeje vous dis alors. La Corse, comme en France en reconnaissant un monarque, Dechit sous au maître. Devant un souverain, il n’y a pour le pays qu'une condition possible, celle de sujet; c'est l égalité, toujours; mais l’egalite que fait le joug : celle de la servitude.
— Monsieur , dit roffleier avec une exaspération dont il ne put rester maître...
— Voudriez- vous, par hasard , m’imposer silence? lui repoçdit l'orateur avec sévérité.
— Pariez ! parlez ! c’est bien ; c'est notre pensée , répétèrent presque tous tes assistants , d une commune voix. 11 commua donc :
— Je n’ai qu’un mol â ajouter ; Parce qu’il vient de naître
un rejeton sur cet héritage, vous voulez que nous en expriiiiiuns hautement notre joie. Frères, ce n'*»l pas fête à mon foyer qua d les loups et les rois font des petits.
— C'eal trop ion, dit le militaire en se levant. Serviteur de Napoléon, p* ne puis entendre un pareil langage. Signor, dit-it au v eiliard qui semblait présider celle réunion , si vous n'imposez silence i des déclamations qui ne peuvent que vous compromettre, je serai forcé de sortir.
— Non. monsieur; vous êtes chez votre beau-père , c’est à moi de me retirer.
— Partageant toute la pensée du caporale, je dois sortir avec lui. Et moi aussi , et moi! et moi! dirent tous les autres Corses, eu se levant pour le suivre.
El tiiaeomo Falcom sorti* accompagne de tous ses amis.
La porte était refermée que l’oifioier d'artillerie y leoait encore rivé un regard de haine. Cet officier clan Andrea Marcello.
Un semestre, peut-être même line mission confidentielle de l'empereur, lui avait permis de venir passer quelques mois en Corse, auprès de jeune femme ei de son eu la ut; son enfant, petit garçon de huit années faible peut-être pour cet âge, ou Ih nature a tan: de sève , mais plein de gentillesse, et vif et pein ant comme un chevreau sauvage , délicieux lutin , charmant petit monstre!