CHAPITRE VIII PH1L0CT&TE ET ROBINSON CRUSOË
'analogie esl un éclair qui relie les eitrémes et int lc3 âges. Quelle distance du Philoctète de hocle au Robinson Crusoê de Daniel de Foë ! Le ps et la race, l'art cl le milieu qui les a produits Laux antipodes l'un de l'autre. Et pourtant t'imattion les rapproche. Philoctète, dans son tie l'Archipel, évoque Robinson daus son Ile de la - du Sud. Debout, sur leurs rives, ils semblent se e de lointains signaux h travers les siècles. L'éiseur d'un monde les sépare, mais leur situation pareille. Môme dénuement et même abandon, ne séquestration de l'humanité. Ce rapprocheit est aussi le plus frappant des contrastes. En iant de Philoctète à Robinson, on peut mesurer, iux mille ans d'intervalle, toutes les conquêtes de lustrie humaine sur la nature. D'un càté, l'homme nilir, réduit aux ressources grossières de la vie vage, dès qu'il est retranché de l'état social ; de itre, l'homme d'une civilisation avancée, muni de
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ses inventions et de ses progrès, capable de la refaire, à lui seuly au sein du désert.
Pbiloctëte dépend de son arc, il n'existe que par cette arme rudimentaire du chasseur nomade errant dans les bois. « La terre sacrée — dit le Chœur ^ » ne lui fournit pas ses graines nourricières, ni les 9 autres aliments qu'ont trouvés les hommes indus- » irieux. Il n'a, pour se nourrir^ que les oiseaux que » ses flèches ailées peuvent atteindre. >» Quand Tare lui est enlevé, Philoctète se sent et se crie perdu. Entrez dans sa grotte, avec Néoptolème, vous n'y Irouverez qu'un lit de feuilles, un briquet de silex et une coupe de bois. Un troglodyte de Tàge de pierre, accroupi dans le creux d'un roc, n'aurait rien eu à lui envier.
Maintenant quittons Lemnos et abordons l'tle de Robinson ; fermons la tragédie de Sophocle et ouvrons le livre de Daniel de Foë : nous y verrons ce dont est capable l'héritier du travail des siècles, de quelles forces et de quelles souplesses la civilisation peut armer les mains dégrossies qui ne servaient à Philoctète qu'à tendre son arc.
L'Esprit, dans la Bible, prend un prophète par les cheveux et le transporte subitement au désert : c'est la sensation que produit ce livre. Il arrache THomme
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par une tempête à la société, le roule dans une vague et le jette dans une iledéserte, en face de la nature farouche et hostile comme au premier jour. Le voilà nu devant les flèches du soleil et les vapeurs de la nuit, affamé sur un sol inculte, sans autre abri que Tombre d'un arbre. Il est reporté à Tétat d'Adam chassé de rÉden ; mais d'un Adam né dans une ville, habitué aux aises d'une société avancée, et à qui le bienêtre élémentaire de l'état social est aussi nécessaire que l'air respirable. La chute d'un roi précipité brusquement du haut de son trône dans le fond du peuple, représenterait faiblement la déchéance de ce souverain de la création, détrôné par un coup de vent de l'empire dont il jouissait sur elle, et réduit en sa servitude. La nature qu'il dominait lui a tendu un guet-apens sous les flots, il y est tombé, elle Td pris. £lle le tient maintenant, comme dans un cachot, dans cette île perdue où règne sa fatalité tyrannique ; elle peut, à son aise, l'aflamer et le torturer,, le glacer de froid et l'exténuer de chaleur, le dégrader de son rang d'homme et faire de lui une bête sans défense. — Va paître l'herbe, Nabuchodonosor ! — Le renard qui a sa tanière rit de ce bipède dénudé, rôdant désespérément sur la plage. L'oiseau le siffle du haut de son nid, en le voyant grimper péniblement à l'arbre épineux sur lequel il passe sa première nuit.
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Mais l'homme, dépouillé des forces acquises dont la civilisation Tavait revêtu, a gardé, avec leurs no-^ tiens, son intelligence et sa volonté. Avec elles, il refait mi monde. Des épaves du vaisseau brisé qui Ta lancé sur cette côte, Robinson recompose, pièce à pièce, Tindustrie humaine. La nécessité lui révèle les problèmes de la géométrie et les lois de la dyna-» inique, les secrets du mécanisme et les procédés du métier. Elle ramasse en lui les dextérités et les forces d*une multitude d'ouvriers. Ce marchand naufragé déploie les cent bras d'un Titan d'Hésiode. Le voilà cbarpenlier et mineur, bûcheron et mécanicien. Il se dresse une tente avec des lambeaux de voile, il se creuse un souterrain dans le roc, il se bâtit un fort avec des pieux enfoncés en terre. Sa hache semble /eV, comme les épées des légendes ; elle fuit à elle seule Touvrage d'un chantier. L'tle silencieuse devient retentissante comme la montagne des Cyclopes ; un démon laborieux la possède qui fait trembler ses rochers et tomber ses arbres. On suit Robinson, avec un intérêt passionné, dans l'accroissemeiil de ses œuvres et le progrès de son outillage. Toute la légion des inventeurs se réveille et revit en lui. Aux poings du travailleur, il joint les mains de Tarlisan : il tresse des corbeilles ; il se délasse d'avoir creusé un canal en fabriquant un parasol. Le temps ne lui coûte pas plus que la peine : il met quarante-deux
jours à faire une planche, deux mois à façonner des vases, cinq mois à constraire son premier canot. Les jours ne comptent plus au désert, on les dislingue à peine Tun de l'autre. Comme une plaine monotone qui se perd dans le bas du ciel, le temps s'y confond dans rÉternité.
Le chef-d'œuvre de Robinson est le pain qu'il tire de cette terre sauvage. D'une poignée de poussière trouvée au fond d'un sac et jetée au vent, surgissent des épis. D'abord, il croit à un prodige, et il se prosterne devant cette gerbe miraculeuse, comme Moïse devant le Buisson ardent. Il sème, à la saison suivante, les grains merveilleux; une moisson germe, le blé en jaillit. Robinson fauche sa première récolte ; tous les instruments du labourage, de la meunerie, de la boulangerie lui sont comme inspirés tour à tour. Une pelle de bois lui sert de soc, une branche d*arbre de herse, un billot de bois de moulin. D'un vieux linge usé, il fait un tamis, un pavé de brique recouvert d'un vase lui tient lieu de four. Robinson, retirant son premier morceau de pain de ce four grossier, aurait pu l'élever religieusement vers le ciel. En le créant, il faisait descendre le viatique sacré sur son lie, il rentrait, en s'en nourrissant, dans la grande communion des hommes.
Le champ appelle le troupeau; Robinson passe à rétat patriarcal. Étape par étape, on peut suivre
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en lui la marche de l'humanité. Il prend au trébuchet des chevreaux et les apprivoise ; un pâturage clos de haies les sépare de leur troupe errante, leur chair et leur lait approvisionnent ses repas. Il était laboureur, le voilà pasteur. Des chais à demi sauvages deviennent les commensaux de sa hutte ; un perroquet lui rend Fillusion de la voix humaine. Les animaux de Ttle entrent, Tun après Taulre, dans le cercle de l'enchanteur qui les élève à la dignité domestique. Au milieu de ce home agreste qui est son ouvrage, Robinson reprend Torgueil de sa race ; il jouit, en Anglais, de Tordre qu'il y a mis et de Tabondance qui y règne, il s*y complaît dans sa souveraineté solitaire. — « J'étais le roi et le seigneur » de toute l'tle^ maître absolu de tous mes sujets ; »> j'avais sur eux droit de vie et de mort ; je pouvais » les priver de leur liberté ou la leur rendre : point » de rebelles dans mes États. Je dtnais comme un j^ roi, à la vue de toute ma cour. Mon perroquet, » comme s'il eût été mon favori, avait seul la permis- » sion de me parler. Mon chien était toujours assis » à ma droite, mes deux chats étaient l'un à un bout » de la table, et Tautre à l'autre bout, attendant » que, par une faveur spéciale, je leur donnasse » quelque morceau de viande. »
Un Père du désert en activité, on pourrait définir ainsi Robinson. Les miracles, il les fait lui-même, au
l'attendre qu'ils lui tombent du ciel. Il récolte et de ses mains le pain que le corbeau apportait son bec aux anachorètes. Les biches ne vienpas d'elles-mêmes mettre leurs pis gonflés sous )igts, il faut qu'il dompte la chèvre qui l'allaiet le bélier qui fécondera son troupeau futur, lie ne descend pas du firmament pour éclairer rerne; c'est avec le suif d'un bouc, et un plat Te cuit au soleil, qu'il façonne la lampe de ses
— « Toutes les choses au moyen desquelles hommes naviguent, construisent et labourent, iissent à la vertu, » a dit sublimement un An- C'est à l'aide de cette vertu vigoureuse que i9on convertit à son usage tous les matériaux 1 Ile. La béte et la plante, le bois et la pierre téissent, parce qu'il tes subjugue par la ,force r l'invention. Robinson est le thaumaturge du letde la patience.
u pourtant n'est pas absent de sa solitude; c'est le Dieu biblique, abstrait, invisible, qui, auteurs du Sinal, est descendu dans la coo- :e protestante, et n'y règne pas moins absolu-
— Un jour, pendant une fièvre, Robinson ouvieille Bible qu'il a apportée du vaisseau, et ce sort de la page ouverte, avec l'éclat d'une voix
i parlerait face à face : « Invoque-moi au jour de atfliclion, et je te délivrerai, et tu me glorifie-
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» ras. » -^ « A rinstant, l'idée me vint que ces pay* rôles étaient pour moi : car pourquoi m^auraienl- }> elles été adressées de cette façon, juste au moment » où je m'affligeais de ma condition, me croyant » abandonné de Dieu et des hommes ? )) Dès lors, Robinson n'est plus seul : le Dieu de la Bible remplit son ile de sa présence et de sa puissance, il s'y adapte, en quelque sorte, comme au désert hébraïque. Mieux qu'au temple et qu'à la mosquée, Jéhovah se révèle dans la solitude. Calviniste et puritain, Robinson n'a besoin ni d'intermédiaires ni de prêtres ; son culte se concentre dans sa Bible, le Décalogue devient son code intérieur. Il met à cultiver son âme la même constance qu'à défricher la glèbe, il perfectionne son être moral aussi patiemment qu'il améUore son habitation. L'Écriture, qu'il interroge quatre fois par jour, apaise toutes ses angoisses et répond à toutes ses questions. Solitaire et vêtu de peaux comme Eli, Robinson vit, comme lui, face à face avec lÉternel.
Mais sa piété n'a rien d'extatique ; ce travailleur est trop occupé pour s'adonner à la contemplation ou au songe. Ne cherchez ni tendresse, ni rêverie dans ce livre ; il est nu et sans ornements. Absence étonnante, la femme n'y apparaît jamais, même sous la forme vague du regret ou du souvenir. Ce cénobite involontaire est plus dur à la tentation que les
ïètes de l'Egypte. Le Démon du midi dont ils se lignaieDl tant, n'ose pas l'opprocher. Sainl-Jérôi, obsédé por les voluptueux fantômes des dames [naines, se roulait nu dans le sable en feu : l'image ntaine des blondes jeunes filles du Yorkshire ne lirait pas un instant l'âpre Robinson. Supposez un ri'ateur moins austère racontant un récit pareil ; ce :st pas Vendredi qu'il aurait amené dans l'île, lis une jeune viei^e enfantine el douce, coiffée de urs marines, mullement voilée de ses longs cheux. Il aurait tiré une Eve à demi sauvage de la mer de la forêt, pour la donner à ce sombré Adam. — Quelle est celle qui s'élance du fond du désert, [liante de clarté !» — Au lieu d'une compagne, tst un néophyte que Daniel de Foê donne h Honson, un Cannibale à civiliser, à catéchiser, à in- 'uire. 11 a épousé la solitude, et il lui reste (idèle «qu'à ce qu'il la quitte.
L'intérêt décroît d'ailleurs lorsque Vendredi inrvient ; il cesse tout à fait quand des matelots dérquenl dans l'île. Une vertu se retire de Robinson, s qu'il rentre en contact avec les autres hommes, isolement était son élément; son originalité était ns le combat singulier qu'il soutenait contre la nare. Il la perd aussitôt qu'on lui vient en aide.
Jamais livre ne fut plus universel e( plus populaire :
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comme son héros, il a Tait le tour des deux mondes. Un voyageur le trouva, traduit en arabe, sous le titre de Daur-El-Bakout : « la Perle de TOcéan », et Tentendil lire tout haut, sous la tente, à la clarté des étoiles. L'enfant le lit et le reUt avec enthousiasme: une sorte de pressentiment des souffrances sociales pousse son imagination vers la solitude ; il accepte comme un idéal cette existence ascétique et pure. Qui n'a rêvé, à douze ans, la hutte de Robinson ou les grottes de la Thébalde?
Son influence a été immense : Robinson Crtisoë a prophétisé les États-Unis. II a été, avec la Bible, le bréviaire de ces pionniers indomptables qui, en un siècle, ont défriché tout un monde. Qui pourrait dire les courages quMl a suscités, les patiences qu'il a soutenues? Mieux que la gourde pleine d'un feu liquide, il a fortifié de son énergie le squatter perdu dans les bois sans fond. Plus fécond que les patriarches de la Genèse, le héros imaginaire de Daniel deFoë a engendré des peuples, transformé des continents et fondé des villes. C'est sa hache infatigable, léguée à ses fils, qui retentit encore dans les forêts des montagnes Rocheuses et de TAustralie. L'Amérique lui doit une statue autant qu'à Colomb.
Hais ce qui manque à Robinson, c'est la poésie du Philoctète de Sophocle, son pathétique naïf et sa
!ur simple. On ne peut plaindre un naufragé islrieux, si habile à pourvoir son dénuement istenter sa détresse. Robinson a le génie pra~ de la civilisation dont ît sort, il en a aussi la esse et le réalisme. Quelle tragédie ou que) lief voudrait de ce colon positir, confortableinstallé, abrité par un parasol, coiiïé de son t à poils de chèvre, culotté des peaux de lousues par son aiguille de tailleur? Enfermé, i dans son tie, dans la narration pro&alque qui ^é, Robinson n'en saurait sortir. — L'art, après Sophocle et Pythagore de Léontium, ta statue de l'homme de Lemnos, peut chanter pler encore Philoctète. Étant idéal, il est im-