‹ Les deux masques (volume 2)Chapitre 14 sur 94 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

ni.

L'arc d*HercuIe. — Légende de Philoctète. — Troie imprenable sans lai. — Ulysse et Néoptolème. -^ Simplicité de la tragédie de Sophocle.

Philoctète dans son tle. ^Sa prière à Néoptolème. -» Réveil de son mal. — Le vol de Tare. ^ Désespoir et supplications du héros. — Ses imprécations contre Ulysse. ^ Il refuse de quitter Lemnos.

Grmcia mendax, — Les dieux trompeurs. ^ Ruses et fourberies d*Hermès nouveau-né.

Néoptolème tenté par Ulysse. — Son repentir généreux. ~ Ulysse, homme d*Éut ds Tâge héroïque. ]— Apparition d'Hercule.

Philoctète se rattache aux Trachiniennes par Tare d'Hercule et par rintervention merveilleuse du demidieu à la fln du drame. Cet arc divin est le ressort presque vivant de la tragédie de Sophocle, le talisman qu'on se dispute et autour duquel tout s'agite. Hercule mourant l'avait légué à Philoctète, avec défense de jamais révéler le. lieu de sa sépulture. Les Grecs, partant pour Troie, voulurent la con-

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SOPHOCLE

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naitre ; car les flèches d'Hercule avaient été ensevelies avec lui, et Toracle de Delphes annonçait que les murs d'Ilion ne crouleraient que frappés par ces traits sacrés. On envoya des messagers à Philoctète pour qu'il indiquât le tombeau d'Hercule ; Philoctète rusa avec son serment. Il ne prononça point une parole, mais il frappa du pied la terre qui recouvrait les ossements du héros. Quelque temps après, dans une marche de Texpédilion, comme il maniait les flèches exhumées, une d'elles tomba sur son pied parjure, et le frappa d'une plaie incurable. D'autres traditions, suivies par Sophocle, disent que Philoctète, cherchant, dans l'île de Chry.sa, le sanctuaire occulte d'une Nymphe ombrageuse, fut piqué par le serpent qui défendait sa retraite. — Parjure ou sacrilège, Philoctète est puni d'un crime ou d'une faute. Némésis n'est jamais absente des drames de Sophocle, tous leurs châtiments sont des expiations.

Les blessures divines sont terribles : l'ulcère de Philoctète ne mordait pas seulement son pied, par instants il envahissait tous ses membres et les brûlait jusqu'aux os. Le patient poussait alors des cris efiroyables qui affolaient l'armée comme une clameur de panique : l'infection de sa plaie soufflait sur la flotte, comme un vent de peste ; elle corrom-

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pait ses sacrifices et mêlait des miasmes putrides à la fumée des victimes montant vers le ciel. Ulysse conseilla aux Atrides de se débarrasser du chef importun. On aborda Lemnos, et on jeta sur la plage ce pestiféré. Les armées antiques et barbares étaient impitoyables à ceux qui gênaient leur marche, elles ne supportaient pas la fatigue ou la maladie de leurs membres. V Iliade et les Niebehmgen ignorent l'ambulance : qui tombe sur leurs chemins, est foulé aux pieds. — Une légende germanique raconte que Tarmée de Wittikind, vaincue par Charlemagne, à Engter, fuyait vers le fleuve ; un vieillard ne put aller plus loin et se coucha sur la route. Les Saxons, ne voulant point qu'il tombât entre les mains de Tennemi, Tenfouirent vivant sous un tas de sable. En Tenterrant, ils lui criaient : « Enfonce ! enfonce ! » personne ne s'inquiète plus de toi, le monde t'est » à charge ; tu ne peux plus suivre le rappel. »

Neuf ans après, pourtant,- devant Troie toujours imprenable, les Grecs se ressouviennent de Philoctèle et de l'arc d'Hercule. Un devin leur a rappelé que^ sans lui, ils n'abattraient jamais la ville de Priam. Ulysse^ le génie prudent de l'armée, l'homme des transactions et des stratagèmes, s'offre à le tirer de son île, par l'astuce ou par la violence. Mais il sait la haine mortelle que lui a vouée le proscrit :

SOPHOCLE

réseole seul devaat Philoctète, c'est en lui une des flèches d'Hercule qu'il répondra à antrances. II emmèDe donc avec lui Néop-

nouveau venu dans l'armée, et fils d'Achille vieux banni. L'adolescenl, dressé par son e présentera à Pbiloctèle comme l'adversaire 9 ei l'ennemi des Atrides, et il l'attirera, par ;e savamment frayé, au vaisseau qui doit 1er à Troie.

ctète cédera-t-it à ta persuasion, ou sera-t-il il par la force? C'est l'unique sujet de ce et parfait chef-d'œuvre. 11 ne puise sa beauté

sa vie pathétique, son trouble sublime que

rencontre des caractères qu'il met en pré- La lutte se forme de leur groupe nalurellcmtraslé : aucun événement extérieur ne vient T. La tragédie de Sophocle, figurée par l'art, t dans un bas'relief de ta dimension d'une , et l'imagination le compose. — Un vieux r en haillons, aux traits sillonnés, gisant au une grotte ébauchée ; devant lui, un jeune

d'une beaulé divine, appuyé sur sa lance, ne altitude de respect troublé et de pitié tue : à l'autre angle, le profil dur et un d'U- )iffé du bonnet conique des marins de l'Arfixerait sur la scène un œil vigilant. Toute jence du drame est dans l'élude de ces trois

CTÈTK. 87

I action e^l dacs leur con-

! (le l'hérotsme souffrant.

lui a légué son supplice ;

flamme qui consuma son et le dénuement ajoutent à s. L'Ile où on l'a jeté est altc que ses cris font rugir blessé. Il vit des oiseaux atteignent. Déchéance au- : d'Hercule, qui sauvait le enant qu'à nourrir un guerpercer les oiseaux mons> e abat au vol les colombes ne caverne. Quand la proie iloclèle va la ramasser en jsailles; il rampe vers les che, il extrait péniblement u nourricier. Aucun visage I n'entend plus que le bruit les. Depuis neuf ans, spec- Lraine la chaîne de son pied fermépar lamer.

SOPnOCLE.

îlliée, sur sa montagne, n'avait qu'un vauliloctète, dans son lie, en a deux également I : la plaie qui rooge son pied et la haine qui on âme, la haine d'Ulysse et des Atrides

banni de l'espèce humaine. Mais celte blesle veut pas en guérir ; il la nourrit et il l'enil se repait de son fiel. Son âme, comme )s, n'est d'uilleurs ulcérée que d'un seul I toute autre part, elle reste saine et hunagnanime et tendre : ce désespéré a la cann enfant.

joie touchante quand Néoptolème lui appaseuilde sagrollo, image vivante delà patrie le dont il reconnaît « l'habit qui lui est si Son cœur éclate à sa vue, une source de sen- ;)urs en jaillit. La parole grecque résonne à lies, comme une voix de résurrection. Il

à flots son âme opprimée par le poids d'uD silence. Sa première pensée est pourl'amiiros se souvient de ses anciens compagnons : ions affectueuses se pressent sur ses lèvres ; le larme pour chacune des Ombres sanglanes réponses de Néoptolème font défiler sous :. — Achille est tombé sous les traits d'A- Antolichos est mort et Patrocle aussi : urvit en revanche et Thersite existe. — Et e s'écrie amèrement : « Cela devait être,

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jamais le méchant ne meurt. » — Qu^il est grandement et naïvement pathétique lorsquMI conjure le fils d'Achille de le prendre sur son vaisseau et de le ramener au pays natal I Sa prière est Tidéal de l'éloquence suppliante : on croit entendre un naufragé cramponné au navire dont il est parvenu à saisir la proue, et jetant ses cris de détresse, dans le bruit des vagues, aux mariniers penchés sur le bord.

« Par ton père, par ta mère, ô fils I par tout ce que tu as de cher dans ta maison, je te supplie et t'implore ! ne me laisse pas dans ce désert en proie aux maux que tu vois I Prends-raoi comme un surcroît de charge sur ton navire ; je sais que le fardeau sera lourd : supporte-le pourtant, car les magnanimes ont horreur des actions honteuses et se glorifient des belles œuvres. Quelle louange pour toi, si tu me ramènes vivant sur la terre de TOEta 1 Ce ne sera que la peine d'un jour ; fais cet effort, jette-moi où tu voudras, dans la senti ne, à la proue, à la poupe, partout où je serai moins gênant à tes compagnons. Consens, mon fils, au nom de Zeus vengeur des Suppliants ! laisse-toi fléchir, je me prosterne à tes genoux, perclus et boiteux comme je suis, misérable I Ne me laisse point dans ce désert où il n'y a nul vestige d'hommes, mais ramène-moi dans ton pays, ou sur la rive de TEubée : de là le trajet ne sera pas long jusqu'au mont OËta et aux bords du Sperchios aux belles eaux. Rends-moi à mon père qui m'est très cher : peutêtre, hélas ! depuis longtemps est-il mort. Car souvent, par ceux qui abordaient ici, je lui envoyai des paroles suppliantes, pour qu'il vint me chercher sur un navire et me reconduire dans sa maison. Mais ou il est mort, ou les hommes qui s'étaient chargés de mon message n'en tinrent nul compte, je pense, comme cela arrive, et se hâtèrent de regagner leur pays. Maintenant j'ai recours à toi, pour que

SOPaOCLE.

>is moD messager et mon conducteur, SauTe-moi, aie passion ! Songe que la Tie des mortels est chose redou- :, pleine de terreurs et de périls, de chances heureuses alheureuses. Il Taut, hors de l'infortune, prévoir qu'on aussi j tomber. »

n composerait un admirable bréviaire humain, >ndaat à tous les malheurs, approprié à toutes angoisses, si l'on rassemblait les prières éparses s les poèmes et les tragédies de la Grèce. Avec l'ocation du vieux Priam à Achille, celle de Phiète est peut-être la plus émouvante. En se rapint l'inGrmité du héros qui l'adresse à Néoptoe, elle semble presque une divinité gémissante;

de ces <( Prières boiteuses el ridées n qu'Homère s montre dans l'Iliade, suivant de loin l'injustice, btenantde leur père Zeus, qu'il châtie ceux qui repoussent.

^outes les souffrances de l'âme el du corps s'énient dons celte nature liéroique, et développent ;iquement sa grandeur. Comme il avait montré 'cule brûlé sur la scène, Sophocle n'a pas craint

exposer Philoclète torturé par un accès de son I. Tout d'un coup, le poison se remet à fermenter is sa plaie rouverte, it monte à ses veines, le ge aux entrailles ; l'ulcère de son pied se rompt larde un sang noir. Le héros essaye d'abord de nprimer sa douleur, il se conlracle sous son ai-

guillon ; mais la violence du tourment remporte, alors il éclate en cris dont le poète note les sons dé-

chirants. On lui a reproché ces transports de douleur physique ; c'était Taccuser de créer des êtres de chair au lieu de fabriquer des statues d*airain. Pbiloetète n'est pas un sectaire stoîque, mais un héros homérique^ un fils de la nature naïvement soumis à ses lois. V Iliade est pleine de pleurs et de plaintes ; les larmes y coulent aussi largement que le sang y roule, chaque blessure y gémit. Les plus vaillants crient et se lamentent quand ils tombent : À.rès lui-même, le dieu de la guerre, percé par la lance de Diomède, pousse un hurlement tt pareil aux cris de dix mille guerriers rassemblés ». Les Grecs n'avaient pas honte des faiblesses humaines; ses héros n'éiaient pas des gladiateurs dressés aux agonies muettes et aux convulsions cadencées : ils affrontaient l.a mort, sans nier qu'elle fût un mal. L'Âme lançait vaillamment le corps au combat ; mais lorsqu^il était Iranché par le glaive, elle le laissait crier sa douleur ; il avait gagné le droit de gémir.

Cette vertu de Tâme surmontant les défaillances de la chair va se déployer dans Philoctète, avec une admirable énergie. Une surprise horrible l'attend : ce jeune homme qui lui paraissait si loyal, qu'il implorait comme un dieu propice, auquel il

ifiait ses armes, a trompé sa foi. Néoptolèmc est complice du perûde Ulysse; ce n'est point au <nt (£ta, c'est à Troie qu'il va te conduire, auxiirc forcé des Atrides. 11 lui a dérobé l'arc d'Here pendant le sommeil profond qui a suivi son :è9. L'indignation du héros trahi est terrible; ilèvement de son arc achève de le mutiler, c'est vie qu'on arrache en le lui prenant. Les inveces et les prières se heurlent éperdument sur ses Tes; il adjure et il injurie, il fait honte au fils Achille de s'attaquer à lui, presque un mort, « un in fantôme, l'ombre d'une fumée ». D'un élan 'ouche le héros désarmé se rejette vers les roers de son [le, et leur dénonce la trahison des rames, comme à de sombres Pénates.

< 0 grotte sauvage, je reviens à toi, privé de mes armes, is moyen de vivre! Et je me dessécherai, seul, sous ta Dte, ne pouvant plus percer de mes flèches, ni l'oiseaa i vole, ni la bute sauvage : mais moi-même, malheureux, serai tué et mangé par ceux dont je me nourrissais. Moi i les chassais, ils me chasseront h leur lour ; j'expierai ir sang par mon sang, grâce à cet homme qui semblait LOrer le mal. n

Quand Néoplolème repentant va lui rendre cet arc, rf et ressort de sa vie, Ulysse le lui enlève à son Lir. Mêmes lamenlations et même désespoir. Mais liloctèle repousse comme une opprobre le pacte

de paix qu'on lui propose : « J'écouterais plutôt » Todieuse vipère qui in*a rendu boiteux. »

Ce pacte, pourtant, c'est le salut et la gloire. Les. Dieux ont parlé par la bouche de leur devin. Troie ne tombera que sous les flèches d'Hercule lancées par Philoctète; et, sMl consent à rentrer dans le camp des Grecs, Esculape guérira la plaie de son pîed. — Le vieux guerrier est inexorable ; son ressentiment est plus fort que le salut proposé. Les instances de Néoptolème, les menaces et les raisonnements d'Ulysse, les graves remontrances du Chœur ne peuvent le fléchir. Ses griefs sont inexpiables, il tient à^sa haine comme à son honneur. C*est par d'insultantes ironies qu'il répond aux promesses du fils de Laërte : — « Comment donc, » homme détesté des dieux ! ne suis-je donc plus » pour toi boiteux, et infect? Vous sera-t-il permis » davantage, si vous m'embarquez avec vous, de )) prier les dieux, de brûler les cuisses des victinies » et de faire encore des libations? Car ce fut là ton >^ prétexte pour me rejeter de l'armée. » Sa plaie ne cessera jamais de saigner, s'il lui faut, pour la fermer, cicatriser son outrage. Aux réconciliations offertes, il renvoie des imprécations. — « Terre » sacrée! et vous, Dieux qui voyez tout! châtiez-les » un jour, châtiez-les tous, si vous avez quelque » pitié de taoi ! Vous voyez ma vie misérable ; eh

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foitcs-les périr à mes yeux, et je me croirai de mes maux, u Plutôt que de vaincre à itre les Atrides et Ulysse, il se renfoncera vie sauvage; il aime mieux se livrer aux aux aigles que de combattre avec eux.

ax que je chassais, beies Tauvesaux yeux luisants, !z la montagne, vous ne fuirez plus à mon apir mes mains n'ont plus leurs flËches redoutées, que je suis I Maintenant ce lieu mal défendu n'est indre pour tous. Approchez! l'heure est venue de :rie pour tuerie, et de vous repaître de ma chair plaies, car je vais bientôt quitter la vie. D'où tireeffet ma nourriture ? Qui peut vivre d'air, privé des |ue produit la terre nourricière ? a

ceur s'obstine à l'apaiser, et lui, s'entêle à — «Jamais! jamais! sache-le; dflt Zeus, ice le tonnerre, m'ëcraser de sa foudre. ) llion, et, parmi ceux qui l'assiègent, nt tous ceux qui ont proscrit la plaie de ed! »

;e conflit d'abattements et de résistances la grandeur pathétique de Philoctèle. Sa triomphe Âprément des angoisses et des le son corps. A.u dehors, cris et convulsions, bres qui se tordent, des muscles qui tresau dedans, une âme inflexible. Le rocher >ous le- choc des vagues qui l'assiègent.

PlilLOCTÈTE. 95

mais il resle droit sur sa base, et aucune tempé(e ne peut rébranler.

Mais la vraie péripétie de Philoctète n*esl point tant la résistance d*un cœur héroïque que la conversion d'une jeune ftme, instinctivement droite et loyale, un instant séduite par Tastuce, faussée par le subterfuge^ et revenant d'elle-même à sa vraie nature. C'est dans la conscience de Néoptoième^ dans les plus délicates fibres de sa vie morale que Sophocle a placé le nœud de sa tragédie. En ceci il semble avoir fait œuvre d'enseignement direct : Philoctète prêchait à la « Grèce menteuse » la vertu de la vérité.

Le mensonge était, en effet, un des défauts de lesprit hellène. Sa subtilité native l'induisait aux sentiers obliques, aux déguisements de la pensée, aux sinuosités de l'action et de la parole. Printanier et léger comme l'hirondelle, il volait comme elle en spirales. Un beau temple renfermant un labyrinthe, on pourrait définir ainsi le génie de la Grèce. Ses dieux faits à son image, coulés dans le type de son caractère, lui divinisaient Tartifice. L'Olympe de VIliade est rempli de tromperies célestes ; les

iimorlels trichent au jeu des batailles; ils se rêvant de figures humaines pour donner des conseils >rGdes aux chefs qu'ils veulent perdre; ib façon- ;nt des fantômes pareils aux guerriers qu'ils aient, pour égarer ceux qui les poursuivent. Toute ie sublime mascarade de dieux s'agite, dans la )U3sière des mélëes, entre les deux camps.

Hermès, le patron de la jeunesse grecque, l'é- [lëbe divin aux talons ailés qui plane sur les gym~ ises, nait menteur et fourbe accompli. L'Hymne omérique qui lui est dédié, célèbre, avec une race toute divine, ses ravissants stratagèmes. Né 1 matin, il invente la lyre à midi, en la façonnant une écaille de tortue trouvée sur la plage ; le soir,

vole les vaches d'Apollon. Pour dérouler les pourjiles, il retourne leurs sabots en arrière, et luilème marche h reculons derrière le troupeau, baussé de sandales qu'il s'est tressées avec du suillage. Quand Apollon vient le relancer dans la rotle de sa mère Maia, où il est rentré en se glismt par la serrure de la porte, « semblable à un

souffle d'automne d, il trouve l'enfant dans son erceau « aux langes parfumés » qui fait semblant e dormir, « tenant sous son aisselle la tortue

récemment travaillée ». Hermès nie tout avec une spièglerie impudente, et le dieu volé admire l'aressu qu'il met à mentir. C'est « en souriant dou-

PHILOGTÈTE. 97

cernent » qu'il lui dit : — c< 0 petit enfant^ menteur, » et plein de ruses, puisque tu dis de telles choses, » certes je pense que tu pénétreras souvent dans » les riches demeures, et que, pendant la nuit, » ayant dévalisé sans bruit la maison, tu feras cou- » cher plus d*un homme sur la terre. Tu auras dé- » sormais cet honneur, parmi les Immortels, d'être » appelé toujours le prince des voleurs. » — Apollon remmène cependant, comme par Toreille, sur le sommet de FOlympe, et il Taccuse, devant Zcus, du vol de son troupeau. Hermès continue à nier, à mentir; les serments à double sens, les équivoques ingénieuses, toutes les finesses de la parole attique naissent d'elles-mêmes sur ses lèvres. Et Zcus rit de la fourberie de Tenfant, dans sa barbe odoriférante : ce petit dieu effronté lui semble doué et plein d'avenir. — a Hermès parla ainsi en clignant des » yeux, et il avait ses langes sur le bras, et il ne » les rejeta pas. Et Zeus rit beaucoup en voyant •» cet enfant plein de ruse nier adroitement et n subtilement au sujet des vaches. »

Ce qui est vertu chez les dieux ne peut être vice

chez les hommes. Ulysse était, pour la Grèce, Tin- II. 7

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carnation de cet esprit d'artifice qui lui était ch^r. Elle glorifiait son astuce autant que rhéroîsme d*Acbille. Leurs deux figures accolées, comme sont souvent les bustes antiques, résumeraient son double génie. Ulysse ment, dans VOdyssée^ avec une intarissable abondance. II se complaît, même sans motif; à inventer et broder des fables. Comme sa femme Pénélope défaisait la nuit la toile qu'elle tissait le jour, Ulysse recompose incessamment sa légende. Il a dans sa mémoire cent romans et déguisements de rechange, pour répondre aux questions des hôtes qui Taccueillent ou des passante qu'il rencontre. On dirait qu'il cache dans un coin de sa tunique et qu'il s'applique, selon l'occurrence, tous les masques que le théâtre grec façonnera plus tard. Proscrit, pirate, mendiant, fils de roi, il prend toutes les conditions et joue tous les rôles. — Lorsqu'il se réveille sur la plage d'Ithaque, où les Phéaciens l'ont déposé pendant son sommeil, Pallas lui apparaît sous la figure d'un jeune pâtre : se7 Ion son habitude, il lui débite une histoire. Loin de s'en fâcher, la déesse l'admire, elle reconnaît son disciple ; la menteuse divine applaudit au menteur humain. Elle le flatte d'une ironie bienveillante, l'avertissant seulement que ce n'est pas à elle qu'on en fait accroire. C'est Tartiste fier de l'élève qui excelle, comme lui, au jeu des fictions.

PUILOGTÉTE. 90

• — «Il parla aiasi, et la déesse Àlhènè aux yeux clairs se

mit à rire^ et, le caressant de la main, elle prit la figure d*une femme belle et grande, et habile aux travaux, et elle lui dit ces paroles ailées : — 0 fourbe, menteur subtil et insatiable de ruses ! qui te surpasserait en adresse, si ce n'est peut-être un dieu ? Tu ne veux donc pas, même sur la terre de la patrie, renoncer aux ruses et aux paroles trompeuses qui t*ont été cbères dès ta naissance ? Mais ne parlons pas ainsi. Nous connaissons tous deux ces ruses ; et, de môme que tu remportes sur tous les hommes par la sagesse et par l'éloquence, ainsi je me glorifie de l'emporter par là sur tous les dieux. »

C'est ce génie de l'astuce, ce a Daîmon » insidieux qui tente Néoptolème aux premières scènes de la tragédie de Sophocle. II s'agit d'obtenir de lui qu'il trompe Philoclète, en se présentant comme Fennemi mortel des chefs auquel il doit le livrer, et qu'il lui dérobe, par cette fraude, son arc invincible. L'entreprise est difficile : Néoptolème est de pure souche héroïque, exempt du vice de sa race, fils de cet Achille qui répond à Ulysse même, dans VIliade : « Je hais plus que le seuil des Enfers D celui qui cache sa pensée dans son âme, et ne dit » pas la vérité. » Ulysse va droit au but : il faut mentir pour prendre Ilion, le salut de Tarmée l'exige : il ne demande d'ailleurs à Néoptolème qu'une heure d'imposture : a Je sais, mon fils, que ta nature ré- » pugne à ces artifices ; il est doux pourtant de con- M quérir la victoire. Ose donc, nous redeviendrons » ensuite justes et sincères. Mais, à présent, consens

SOPHOCLB.

(re un instant trompeur, et, après, sois appelé à lais le plus véridique des mortels. » — Le premouvement de Néoptolème est de reculer en se sant : le coursier généreux se cabre à la vue

>ur moi, Ris de Laërle, je hais de faire ce que je suis lé d'enicndre. Je ne sais rien faire par fraude ; et il rait aussi, le père gui m'a engendré. Mais je suis prêt ver cet homme par force, et nou par ruse. Comment résisterait- il avec son pied mutilé! Ha tâche est de ' ; mais je redoute le nom de traître; et j'aime mieux, échouer avec honneur ;que réussir houleusemenl. *

tentateur insiste ; il agite devant le fils d'AcliilIe yon de gloire ; il le pique de cet éclatant atguillour l'attirer pas à pas vers te guet-apens ; il autre de loin Troie, conquise par ses jeunes i de sagittaire lançant les flèches d'un demi- Néoptolème est séduit ; il hésite pourtant lutte encore : tous ses instincts résistent rguments captieux qui l'obsèdent. Des clairs s ombres passant sur le marbre d'une staandide, la voilant el l'illuminant tour à tour, raient le (rouble de celte conscience ingé- II cède enfin, fasciné par la promesse de la ! si puissante sur l'ùme d'un jeune Grec : e a vaincu.

:iptolème va donc mentir à Philoctète, el il

PHILOCTËTE. iOi

joaera â*abord hardiment son rôle. Hais la pitié entre dans son âme arec les prières du suppliant et les gémissements du malade. Ses entrailles s'émeuvent, son coeur se révolte, un généreux remords le tourmente. Quand il lui faut avouer au héros qu'il a trahi sa confiance, la honte le fait balbutier ; on voit de nobles rougeurs monter à son front, fiientôt il n'y lient plus ; le masque est trop lourd, l'opprobre est trop fort. Cette jeune âme, un instant inclinée aux fraudes, se redresse de toute sa droiture, avec le vif élan d'un arbuste échappant aux mains qui l'ont plié vers la terre. Il accourt, ayant hàle de se purifier, criant sa faute et la confessant. <ic J'ai trompé un héros par de honteu- » ses fourberies ! )> Ulysse essaye de le contenir, il affronte ses menaces et il réfute ses sophismes. — c( Tu ne parles et tu n'agis pas sagement, » lui dit le fils de Laêrte. Néoptolème lui jette cette réplique qui semble lancée par l'arc vertueux d'Hercule : — « Si mes actions sont justes, elles valent » mieux que des actions sages. » Il s'humilie devant Philoctète, il lui rend ses armes, acceptant, comme l'ayant méritée, sa défiance injurieuse, et se contentant de répondre : « N'est-il donc pas possible » de se repentir ? »

Noble et touchante victoire ! Ulysse, dernsV Odyssée, parlant à l'Ombre d'Achille qui l'interroge sur son

SOPHOCLE

ui conte ses exploits, et comment « il a tué lucoup de guerriers dans le combat terrible. »

dit que, dans les flancs du Cheval introduit ilieu de Troie, les autres cliefs effrayés tremnl el pleuraient. — « Mais lui, je ne le vis nais plourer ni trembler. Et il me suppliait de laisser sortir du Cheval, el il secouait son épée sa lance lourde d'airain, en méditant la perte s Troyens. » — « Alors l'âme d'Achille, aux ids rapides, s'éloigna, marchant fièrement sur prairie d'asphodèles, joyeuse, parce que je

avais dit que son flls était illustre par son urage. » Si Ulysse lui avait aussi raconté l'accbanlée par Sophocle, Achille, qui haïssait le songe « autant que te seuil des Enfers v qu'il t passé, aurait foulé plus fièrement encore la rie funèbre, son fils étant deux fois digne de lui. ysse, dans cette lutte, n'a pas le beau rôle; bocle s'est gardé pourtant de le rendre odieux. , l'homme d'Ëtat de l'&ge héroïque, enclin sans e au mensonge, tendant toujours & ses intérêts, i aussi, fermement dévoué à son peuple et à armée, estimant bon tout moyen qui aboutit lalut commun. Il représente l'intelligence poli- B débutant en pleine épopée. L'éloquence de la lae aux harangues sort toute armée de sa bou-

Au temps oit la force domine encore, oii le

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fer seul tranche et juge, il annonce Tère de la raison persuasive! — «c Fils d'un père généreux, » — dit-il à Néoptolème — « moi aussi, quand j'étais » jeune, j'avais la langue paresseuse et le bras 9> prompt à agir; mais aujourd'hui, instruit par » l'expérience, je vois que c'est la langue et non lé » bras qui gouverne. i> Sophocle lui prèle sur la moralité de la chose publique des idées singulièrement raffinées. Tel vers qu'il prononce semble un axiome de Machiavel, traduit en grec par un humaniste de la Renaissance, sur la marge d'un manuscrit de Sophocle, et qu'un copiste aurait ensuite interpolé dans le texte. Le monde épique qui l'entoure paraît déjà lui être étranger. Il ne comprend rien à la résistance de Philoctète refusant, par rancune, de venir s'illustrer et guérir à Troie ; il lui parle hautement et impérieusement du droit que la raison a sur la passion, le sang-froid sur l'emportement. Lorsque son captif menace de se tuer, îl le fait lier, comme pris de démence. Ulysse avance tellement sur Philoctète par le caractère et par les idées, qu'on ne les croirait pas du même fige. Vous diriez un stratège de Thucydide vis-à-vis d'un héros d'Homère.

Toute conciliation étant impossible, il faut bien u'un dieu dénoue le litige. Mais ce dieu n'est point le figurant banal qu'Euripide et ses successeurs fe-

S\(PHOCLB.

sortir, au moment voulu, pour les besoins du jemenl, de leui-s machines de théâtre. C'est lie, l'ami de Philoctèle, son ancien cher et son e, arbitre naturel de cette lulle dont son arc est ue objet.

ion grandiose e( glorieuse. Hercule, monté vers 1, dans les flammes tourbillonnantes du bûen redescend entouré des calmes rayons de héose. On croit le voir, tel que la statuaire anreprésente son type olympien, colossal encore, revêtu d'une douceur auguste, rajeuni par les ■s d'Hébé et la fraîcheur du nectar. Sa tête i d'athlète au Tronl bas a pris l'ampleur d'une •lympienne. Une sérénité divine coule sur ses ires ; ses grands muscles, si longtemps tendus Ékprelé de l'effort, se sont assouplis ; ils ondulu lieu de s'enfler, sur le rythme des vies imlles; son torse a l'air d'une mer au repos. Il le haut, d'un ton souverain, avec l'accent d'une majestueuse. Il rappelle Philoctète aux voies [ties qu'il lui a frayées, et l'envoie à Troie, e au poste qui lui est marqué par les Dieux.

oi aussi, fils d'Achille, je donne le même avertisse- (u ne pourras renverser Traie sans lui, ni lui sans lis, tels que deux lions unis, ne vous séparez pas. , à Troie, j'enverrai Esculape qui te guérira de ton ar llion est destinée à Ctre prise deux Tois par mes

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Philoctète va donc partir, puisque Hercule Tordonne; mais, avant de quitter Lemnos, il adresse des adieux sublimes à Tile sauvage qui Ta recueilli. Malgré les maux qu'il y a soufferts, il éprouve, en se détachant d'elle un déchirement mystérieux. C'est la première fois, dans la poésie grecque, que la nature est embrassée avec cet amour. On la sent vivre dans ce chant d'adoration et d'action de grâces; on voit clairement que Philoctète n'y invoque pas des éléments insensibles, mais les grands Êtres éternels, divins, vivifiants, que la Grèce entrevoyait à travers les formes des choses.

K Allons ! Mais, en partant, je saluerai celte terre. Adieu, cher antre, qui m'as abrité I Adieu, nymphes coulantes qui arrosez ces prairies ; violente clameur de la mer heurtée contre les promontoires, et dont Técume, poussée par le Notoâ, mouilla souvent niatôte. El toi, mont Hermœon qui me renvoyas tant de fois le bruit de mes gémissements. Et voas, claires fontaines, que je vais quitter contre tout espoir ! Adieu, terre de Lemnos, entourée des flots I Renvoiemoi sans offense, par une heureuse traversée, là où le puis* sant Destin me conduit, d

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