‹ Les deux masques (volume 2)Chapitre 20 sur 94 · II, V · texte numérisé non relu

II, V

grâce, laisse mon frère venir. Tu ne peux craindre que ses prières contraignent ta résolution. Quel danger y a-t-il à l'entendre ? les pensées bonnes ou mauvaises ne se révèlent que par la parole. Il est ton fils, tu Tas engendré, et, quoi qu'il se soit montré impie envers toi, il ne t'est pas permis, père, de lui rendre le mal pour le mal. Laisse-le donc venir ; d'autres aussi ont eu de mauvais enfants, et leur colère s'était allumée contre eux ; mais, apaisés par des voix amies, ils se sont laissé adoucir. Rappelle-toi, non tes maux présents, mais ce que, par ton père et par ta mère, tu as eu jadis à souffrir. En y pensant, tu reconnaîtras que la colère est Tunesle; tes yeux aveuglés devraient t'avertir. Cède-nous donc, laisse-toi fléchir, car une prière juste ne doit pas attendre. »

(Edipe ne fléchira pas, et Antigonc n'interrompra plus ses imprécations. On ne détourne point la foudre qui tombe; on ne fait pas non plus rebrousser chemin aux fureurs lancées dans les voies prédites; Polynice va se précipiter vers le fratricide. Antigone essaye de le retenir, il n'écoute rien, se seatant voué, mais il lui fait promettre de Tensevelir lorsqu'il sera tombé avec Étéocle ; il l'assigne près de son corps sanglant, dans le champ de Thèbes: Antigone ne manquera pas à ce rendez-vous.

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Cependant l'heure est venue, un orage prodigieux s'amasse dans le ciel. La foudre y sonne comme un clairon chantant un signal ; des éclairs passent sur

les nues, comme les flambeaux d'un cortège funèbre courant escorter de glorieuses obsèques. Œdipe a reconnu ce présage, les Mystères de sa fin vont se célébrer. Il appelle Thésée à la hâte, il lui confie comme un testament le secret de sa sépulture. L'enthousiasnie de la mort saisit le vieillard : répreuve est finie, la chaîne est brisée. Il va sortir de la vie par une porte à part; cet orage éclatant qui gronde est le roulement de ses gonds. Il s'élance seul vers . le bois sacré, repoussant toute aide, écartant tout guide. Ses yeux se rallument, non de la lueur qu'ils avaient perdue, mais d'une lumière surnaturelle qui les fait voir sans regard. Des mains invisibles ont saisi les siennes et l'entraînent vers son tombeau, comme on conduit un ponlife aveugle à l'autel. — « Suivez-moi, mes filles! Vous qui me meniez par la » main, c'est moi maintenant qui vais vous conduire. M Marchez et ne me touchez pas! laissez-moi trouver » seul ia tombe sacrée où je vais entrer. Ici ! Par ici ! » Hermès, conducteur des âmes, et Perséphone » m'indiquent le chemin. » — El Œdipe, suivi par ses filles, disparaît avec Thésée dans le bois sacré.

Le Chœur, agenouillé sans doute, prononce sur Ini une Prière des agonisants; il conjure les Dieux inrernaux d'accorder un passage paisible au vieillard ; il supplie la Mort, « tille de la terre », elle « qui

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» endort tous les hommes », de lui ouvrir doucement son lit.

Un récit nous entr'ouvre les célébrations de cette mort. Œdipe s'est assis sous un poirier sauvage, creusé par le temps ; il s'est dépouillé de ses haillons et s'est revêtu d'une robe blanche, comme un prêtre s'habille sur le seuil d'un temple, avant de monter vers le tabernacle : ses filles l'ont lavé et l'ont purifié. Les rites accomplis, le « Zeus infernal )> a tonné, il s'est agité sous la terre. Une voix terrible en est sortie, bienveillante pourtant dans son insistauce impérieuse, comme celle d'un roi qui presse un hôte attardé : cette voix est celle du dieu impatient de l'Ombre qu'il a charge de recevoir. — « Œdipe! » Œdipe 1 qu'attends-tu? Viens! tu es en retard! » Œdipe s'est arraché des bras de ses filles, il a versé sur elles ses dernières larmes ; Thésée seul l'a suivi dans l'épaisseur du bois obscurci. Lorsqu'elles ont retourné la tête, Œdipe avait disparu. Thésée était debout, immobile, la main sur ses yeux, dans lattitude d'un homme ébloui par le flamboiement d'une vision. — Œdipe a-t-il été foudroyé? la terre sou- |

dainement ouverte l'a-t-elle englouti? Thésée, seul témoin du prodige, ne révélera pas le secret des Dieux.

Ainsi finit, par une apothéose mystérieuse, l'Œdipe

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de Sophocle. II meurt, non point seulement pardonné, mais transfiguré. L'exception est sa destinée dans la mort comme dans la vie. Si les religions pouvaient donner Tune sur l'autre, on verrait le vieux héros grec allant rejoindre dans quelque limbe inconnu les deux patriarches hébraïques, Enoch et Moïse, disparus comme lui de la terre sans y laisser vestige de leurs restes. Dénouement unique et incomparable : il épouvante et il console, il consterne et il tranquillise. Cette mort sacrée dans ce bois qui tonne, où les Dieux divinisent Thomme qu'ils sacrifient, remplit Tâme d'une inexprimable émotion ; la terreur s'y mêle au ravissement. L'impression qu'on en rapporte est celle de ces crépuscules extraordinaires, d'un rayonnement si glorieux, d'une transparence si profonde, si pleins de métamorphoses et de vibrations enflammées, qu'on croirait, en les contemplant, que quelque chose d'insigne se passe dans le ciel.

Cette dernière tragédie de Sophocle n'est point seulement sublime, elle est vénérable. Sophocle avait quatre-vingt-neuf ans quand il composa Œdipe à Colone. Séculaire lui-même et déjà immémorial comme son héros. On était presque aussi loin, à Athènes, des grandes guerres Médiques, au temps d'Alcibiade, que de l'époque de Thésée et des Labdacides. L'antiquité de la fable s'accorde à la vieil-

Si

lesse du poêle : c'est bien la voix d'un vieillard qu^on entend dans ce drame auguste. Toix nullement cassée d*ailleurs, ni débile, et qui n'est qu^harmonieusèment affaiblie. Rien de froid ni de languissant, mais une mélancolie religieuse, une douceur austère, une couleur voilée comme celle d'un beau soir. C'est une Ombre vivante encore, qui évoque une autre Ombre que bientôt elle ira rejoindre ; et toutes deux parlent ensemble cette langue lente et lasse que les anciens attribuaient aux Mânes des héros et des vieux aèdes se promenant, sur la prairie d'anémones, au clair du crépuscule étemel.

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