‹ Les deux masques (volume 2)Chapitre 25 sur 94 · PROLOGUE D'ANTIGONE. 19i · texte numérisé non relu

PROLOGUE D'ANTIGONE. 19i

mère vénérable qui l*a enfanté ne te pleurera étendu sur le lit funèbre . Les chiens et les oiseaux te dévoreront tout entier.

Cette inquiétude funéraire persista jusque dans l'âge philosophique de la Grèce. Platon n'estimait parfaitement heureux que « Thomme qui, après avoir » dignement enseveli ses parents, était conduit par » ses enfants, au tombeau, avec la même piété et les » mêmes honneurs. » On n'infligeait la privation des funérailles qu'aux plus odieux criminels, aux traîtres à la patrie et aux meurtriers. Celait un sacrilège exécrable que de laisser sans sépulture le cadavre d'un citoyen. Le mort, alors, saisissait le vif et l'entraînait dans la tombe qu'il lui avait refusée.

L'exemple terrible des généraux d'Arginuse atteste l'horreur qu'excitait ce crime. La bataille navale qu'ils venaient de gagner contre la flotte du Péloponèse, remettait à flot la fortune d'Athènes en péril : soixante-dix galères prises ou coulées, l'amiral de Sparte tué au premier choc. Mais les Slratèges, surpris par une tempête, pendant qu'ils chassaient l'ennemi, avaient négligé de faire recueillir leurs morts flottants sur les vagues. Mille cadavres perdus, à vau-l'eau, s'étaient engloutis dans l'abîme. Â cette nouvelle, un deuil afl'reux. éclipsa subitement la gloire du triomphe, l'acclamation pour les victorieux se retourna en malédiction contre les impies. Les pa*

renls des soldats et des matelots submergés, la (été rasée, couverts de voiles noirs, parcoururent la ville, en poussant des cris de vengeance. En avant, marchaient, visibles sans doute pour l'œil terrifié du peuple, les fantômes des morts délaissés, échevelés et livides, meurtris aux déchirures des écueils, ruisselants des baves et des sanies de la mer. Athènes fut prise d'un violent accès de fureur sacrée. Cette victoire, qui avait laissé sombrer ses vainqueurs, lui parut infâme, elle lui arracha ses lauriers souillés qui sentaient la putréfaction. Elle l'exécuta après l'avoir dégradée, et la traîna aux Gémonies, au lieu de la dresser sur les Propylées. Les six Stratèges, condamnés par le peuple, burent la ciguë et furent jetés dans la Barathron. Seul entre les Prytanes qui présidaient l'assemblée, Socrate vota pour leur acquittement.

On conçoit mieux maintenant l'intérêt puissant du drame de Sophocle, de quelles émotions sublimes, de quelles pitiés déchirantes, il devait saisir le public d'Athènes. On comprend que ce cadavre à inhumer est aussi pathétique qu'un homme à sauver, et pourquoi la vivante va s'immoler à un mort. Imaginez une Sainte chrétienne courant au martyre, pour retirer une âme de l'Enfer : c'est ce que fait Antigone se dévouant au supplice pour ensevelir le corpsde son frère.

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