‹ Les deux masques (volume 2)Chapitre 37 sur 94 · JA · texte numérisé non relu

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qui quitte la maison où va pénétrer la mort. Apollon, ejilé de l'Olympe, a été recueilli dans le palais d'Admète, il a mangé son pain et il a gardé ses trou- [. Le divin esclave s'est fait le patron et le cteur de son hôte. Les Parques menaçaient la 'Admète, nécessaire à son royaume et à ses ils; il a obtenu sa grâce, mais il faut qu'un acquitte sa dette différée et se voue volonlaint aux ciseaux funèbres. Ni le père, ni la mère, s amis d'Admèle n'ont voulu le devancer au eau. Seule, sa jeune femme, Alceste, l'aime l'à la mort ; elle a souscrit au terrible pacte, ce même elle doit expirer. C'est pourquoi Apollon gne, «afin de ne pas élre atteint de souillure», lorreur sacrée que la mort de l'homme inspirait dieux a été souvent signalée par les poètes |ues. Ce même Apollon, dans Y Iliade, abandonne or, lorsque Zeus pesant dans ses balances son n et celui d'Achille, avant leur combat^ « le jour al d'Hector descend vers les demeures de ladès». Junon délaisse Tumus dans VÉnéide, à irocbe de sa dernière heure. Nous allons voir à l'heure Artémis quitter Hippolyte, avant qu'il re. — « Adieu, » — lui dira-l-elle — « reçois m dernier salut : il ne m'est pas permis de voir i morts, ni de souiller mon regard par de funèbres halaisons. »

Grand contraste entre les dieux antiques et le Dieu nouveau. L'Homme-Dieu, dans le christianisme, vient au-devant du mourant, il l'assiste de sa présence et de son exemple ; ce sont des bras crucifiés qu'il étend vers lui. Un prophète, dans lu Bible, se colle contre le cadavre d'un enfant qu'il ressuscite de son souffle : c'est l'image du Dieu chrétien s'incorporant au moribond qui va renaître dans l'éternité. Les dieux païens, au contraire, se détournaient de la mort, avec une sorte de dégoût superbe, et la pitié même n'altérait point leur sérénité. Dans la scène de VHippolyte que nous citions tout à l'heure, le jeune mourant cherche à émouvoir Arlémis au spectacle de ses souffrances. — « Yois-tu, ma souve- » raine, Tétat déplorable où je suis ?» — « Je le vois, » — répond la déesse, — « mais les pleurs sont inter- » dits à mes yeux. » C'est pourquoi les hommes ont délaissé, malgré leur admirable beauté, ces dieux sans larmes qui s*écartaient de leur agonie. Ils ont fui ceux qui les fuyaient au moment suprême, pour aller à Celui qui souffrait et mourait comme eux.

Voici venir la Mort, ou plutôt le Trépas, — Thanatos — réclamant AJceste. La Grèce donnait la forme d'un Génie mâle au spectre terrible que l'imagination moderne a féminisé. Être vague d'ailleurs, douteux, indistinct, contre l'habitude du symbole

antique presque toujours nettement défini. L'imagination grecque qui figurait merreineusement toutes les formes et tous les aspects de la vie» semblait impuissante à rendre la Mort. Le plus souvent elle la voilait sous Teuph^misme du Sommeil. Alors c'était BypnoSj le bel adolescent que la sculpture a représenté si souvent, appuyé contre une tige de cyprès, et foulant mollement du pied un flambeau éteint. Parmi les reliefs du fameux cofiTre de Cypsélos que Pausanias a décrit, on voyait la Nuit portant un enfant blanc et un enfant noir, Hypnos et Thanatos, fraternellement endormis sur son sein paisible. Enlacés, confondus, ils se joignaient par les lèvres et mêlaient leurs rêves. Thanatos ne se distinguait de son frère que par la couleur, et par ses pieds disloqués, symbole des mouvements de la vie brisés pai^* la mort. Quelquefois pourtant, le Trépas revêtait une forme qui lui était propre. C'était alors un homme barbu, taillé en athlète, aux larges ailesnoires, qui enlevait les hommes dans ses bras robustes. — « Son cœur est d'airain, dit Hésiode, et >> son âme est d'airain dans sa poitrine; et il ne » lâche point ceux qu'il a saisis parmi les hommes, » et il est odieux aux Immortels eux-mêmes. » Thanatos, en somme, ne joue dans la mythologie hellénique que le rôle d'un comparse grossier et obscur ; et c'est ainsi qu'il se montre dans la tragédie d'Eu-

ALGBSTE.

ripide. Rien en lui de surhumain ni de solennel ; son tangage est presque comique, il réplique par des arguments de sophiste à l'intercession d'Apollon. — « Es-tu donc devenu un raisonneur si subtil ? » lui dit le dieu avec ironie. Thanatos pourrait lui répondre comme le diable goguenard de la Divine Comédie : — « Tu ne savais donc pas que je suis logicien? »

Ta non sapesti chi*o lolco fossi.

Cependant le Chœur, groupé autour du palais d'Admèle, interroge, avec angoisse, son silence : ses strophes alternées peignent les mouvements d'une foule inquiète qui s'alarme et se rassure tour à tour. Il semble parler à voix basse devant cette maison marquée par la mort. Une servante sort du palais, elle raconte tes apprêts d'Alceste se parant pour la sépulture : son récit entr*ouvre les portes du gynécée, et la jeune reine apparaît de loin, célébrant les rites de ses funérailles. On la voit laver son beau corps de Teau pure du fleuve, et tirer des coffres de cèdre ses vêtements royaux.

• Puis, se tenant devant Hestia présente au foyer : « 0 » déesse ! a-t-elle dit, voilà que je vais descendre aux Enfers, I et je me prosterne pour la dernière fois à tes pieds. Tiens 9 lieu de mère k mes enfants ; donne à l'un une épouse qu'il A aime, à l'autre un époux digne d'elle. Qu'ils ne meurent » point prématurément comme leur mère, mais que, plus » heureux, au sein de leur terre natale, ils remplissent toute

« la mesure de leurs jours. » Ensuite elle s'est approchée de chacun des autels qui sont dans le palais d'Admète, et, en priant, elle les couronnait de verdure, elle les jondiail de feuilles de myrte, sans pleurer, sans gémir, sans que l'approche de la mort altérât la sérénité de son beau yisage. Mais lorsque, entrée dans sa chambre, elle s'est jetée sur son lit, alors elle a versé des larmes, et s'est écriée : « 0 lit, c( où fut dénouée ma ceinture virginale, par l'homme pour « qui je meurs, couche nuptiale, adieu! je ne puis te haïr, « quoique tu m'aies perdue. C'est pour ne point te trahir, « pour ne point trahir mon époux que je meurs. Peut-être « une autre femme te possédera-t-elle, non pas plus cbaste, « mais plus heureuse ! » Et elle le tenait embrassé, et elle l'arrosait de ses pleurs.

Les portes s'ouvrent : la jeune reine parait languissante, soutenue par son époux, enlacée par ses deux enfants. Elle vient saluer le soleil dont ses yeux ne reverront pas la prochaine aurore. — «0 soleil I » lumière du jour I tourbillons célestes des nuages » rapides ! » — Sa pensée s'envole , comme un oiseau blessé regagnant son nid, vers la terre natale : « — 0 terre I ô palais! ô lit nuptial dlolcos, » ma patrie ! d Mais déjà l'air s*obscurcit autour d'elle, les terreurs du monde souterrain l'environnent; elle, se débat contre le sombre fantôme qui vient la saisir. — « Un dieu m'entratne à la cour des morts. Ne le » vois-tu pas? C'est un Pluton ailé... Il me regarde

» SOUS ses noirs sourcils! Que vas-tu faire? Làche- » moi ! Malheureuse !» — Et toujours ses yeux relevés au ciel cherchent la lumière : — « Soyez heu- B reux, mes enfaots I Puissiez-vous tous deux jouir » longtemps du jour ! »

Ce regret ingénu de ne plus voir la lumière s'exhale, dans la Grèce antique, de la bouche de tous les mourants. Sous la faulx du Irépas, les héros, les femmes, les jeunes filles se tournent vers le soleil, comme des héliotropes moissonnés. Ce qui déchire Thomme moderne, lorsque la mort vient le saisir brusquement, c'est qu'elle l'arrache à sa gloire, à ses passions ou à sa fortune : l'Hellène déplorait surtout l'azur lumineux qui revêtait sa vie d'un si pur éclat. — Qu'est-ce que la Grèce peu fertile et à demi nue ? Un ravissant effet de lumière, le mirage de son soleil.

Cependant Alceste, ranimée par les dernières caresses de Tair et du jour, adresse à Admète une prière suprême. La jeune femme n'affecte pas un faux mépris de la mort, elle sait le prix de son sacrifice, et c'est avec un juste orgueil qu'elle se pare de ses bandeaux de victime. Ce salut d'Admète que ni son père, ni sa mère n'ont voulu payer des restes de leur vieillesse, elfe va Tacquitter avec sa jeune existence. En retour de ce bienfait, elle demande à Âdmète, une grâce non pas égale, — « car rien » n'est plus précieux que la vie » ; — mais seulement

de rester fidèle à son Ombre, et de ne pas donner à ses enfants une marâtre. Elle pleare en prononçant ce doux testament ; elle a peur des ténèbres où elle va entrer, et elle avoue naïvement son effroi, prête à renouveler son pacte mortel, mais trouvant qu'il est bien dur à remplir. Mélange adorable de vaillance et de défaillance : la victime marche gémissante à son supplice volontaire ; Tàme entraîne le corps qui résiste et ne la suit qu'en pleurant.

L'heure est venue, Alceste sent la vie fuir de son corps brisé par une blessure invisible. La parole vacille sur ses lèvres ; à chaque reprise du dialogue, on sent baisser le son de sa voix. — « Reçois de ma main » ces enfants. . . Prends ma place, sers-leur de mère. . . » Je me meurs, je ne suis plus rien... C'est bien mal* » gré moi... adieu, mes enfants!... » — Et elle s'affaisse sans souffrance, pareille à une fleur ployée par le vent.

Le monde poétique n'a pas de figure plus attendrissante. Alceste ne fait que paraître dans la tragédie d'Euripide ; mais son héroïsme timide, sa sollicitude malerkielle, l'ingénuité de son dévouement et de son martyre la gravent dans le cœur en traits ineffaçables. Sa bonté a déjà les entrailles de la charité : elle a le sentiment, peu connu alors, de la pitié pour les faibles et pour les petits. Le récit de la

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servante nous la montre confondant ses esclaves avec ses enfants, dans les adieux qu'elle fait à la terre :

« Cependant ses enfants s'attachaient à ses habits et pleuraient ; elle les prenait dans ses bras, et les baisait tour à tour, comme devant bientôt mourir. Et tous les esclaves pleuraient dans le palais, émus de pitié pour leur maltresse ; elle leur tendait la main à tous, et il n*en est pas de si misérable à qui elle n'ait parlé, et dont elle n'ait reçu les adieux. »

Ailleurs un esclave d'Admète pleure celle « qui » était une mère pour lui et pour tous les serviteurs » du roi » . — « Car elle nous épargnait bien des » maux en calmant la colère de son époux. » Son martyre est plus touchant peut-être que ceux des prétoires. Une jeune Grecque s'immolant à Tamonr ou à la vertu n'avait pas, comme une chrétienne, la vision du ciel ouvert sur sa tête. Ses dieux, si ingénieux à embellir la vie, n'avaient rien fait pour la mort. Que lui montraient-ils au delà du tombeau? L'Hadès ténébreux, semé de formes confuses, la pâle prairie d'asphodèles où des Mânes léthargiques glissaient au bord d'un fleuve somnolent.

Alceste est morte ; son fils, Eumelos, l'appelle avec les cris du désespoir enfantin. Admète ordonne au peuple de porter son deuil ; le Chœur glorifie sa vertu et chante sur elle ces strophes élégiaques qui sont l'office des morts de la Tragédie. En ce mo«

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