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ment, le drame ressemble aux temples tendus de noir qui ont épuisé leurs lamentations. — ^ Tout à rheure^ ils vont se remplir de lumière et de chants joyeux.
Hercule survient et demande Tliospitalité. II va en Thrace, dompter les féroces chevaux de Diomède, qui mangent de la chair humaine dans leurs ràleliers d'où le sang ruisselle, et il s'arrête au passage, dans la cité d'Admète, comme il convient à un demi-dieu traversant le domaine d*un roi. C'est ainsi qu'un fragment de Bacchylide le fait voir se conviant lui-même aux noces de Céyx, et lui disant sur le seuil : « Sans être invités, les hommes » de bien peuvent s'approcher du riche festin des » honnêtes gens. » — Sa voix bruyante et franche ranime le drame consterné, la vie rentre avec lui dans ce palais changé en tombeau. Il répond aux questions du Chœur avec une joviaUté héroïque. Ainsi, plus tard, devaient gouailler et rire, sous leurs casques, les Chevaliers errants, interrogés par les bourgeois d'une bonne ville. Admète interrompt ses plaintes pour recevoir le grand voyageur. Il commande qu'on ferme la chambre d'Alceste, pleine de
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eris et de gémissements, et ildétourne par des ré* penses évasives les questions de son hôte qui pressent un deuil : — <k Car il ne convient pas de trou- » bler par des sanglots la joie du festin, ni d'attrister » nos hôtes par des larmes. »
La moralité de la tragédie est en partie dans cette scène, elle réhabilite un peu son misérable héros. Admète est un lâche sur lequel Thersite aurait le droit de cracher : il a accepté Tborrible échange offert par les Parques, il a laissé Alceste mourir à sa place. Tout à l'heure, dans une scène odieuse, il accablera d'injures cyniques son vieux père, coupable du crime de n'avoir pas voulu la remplacer dans la tombe. Jamais Euripide n'a porté plus bas sa triste manie de fouiller le bas-fond des âmes, et d'en extraire les ignominies qu'elles recèlent. Le malheur est que cette scène abjecte éclabousse un divin chef* d'œuvre : c'est comme une tache de boue sur le marbre blanc d'un tombeau. Mais ce fils pervers, cet ignoble époux est en même temps un hôte généreux. Son hospitalité est plus forte que sa douleur : il trouve une place au milieu de son palais en deuil pour accueillir l'étranger. C'est pourquoi il est béni parles Dieux^ c'est pourquoi Alceste lui sera rendue.
Cependant Hercule s'est assis à la table d'Admète ;
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il y apporte un appétit athlétique et uiie soif immense. La maison retentit bientôt du joyeux tonnerre de son rire. Un esclave s'indigne de ce tumulte importun ; il peint dans un récit que la brosse de Rubens aurait pu traduire, Torgie du demi-dieu couronné de myrtes, hurlant des chants bachiques, apostrophant les esclaves, et vidant d'un trait, dans sa vaste bouche, les coupes bouillonnantes de vin noir. Mais, par un contraste poignant, autour d'Hercule aviné, les serviteurs pleurent leur maîtresse, et, «c par Tordre d'Admète, cachent à » rhôte leurs yeux humides de larmes » .
La Grèce, si libre avec ses Dieux, s*est souvent égayée d'Hercule en débauche. Les poètes qui Font le plus hautement célébré, raillent volontiers sa voracité. « Hercule insatiable » : [Bouphagos^ Adephagos^ Pamphagos^ Polyphagos) son glorieux nom est souvent accolé a ces sobriquets carnassiers. Les Argonautes, disait-on, avaient été obligés de ie débarquer à moitié chemin ; son appétit formidable absorbait les vivres de l'expédition et menaçait de les affamer. Pindare, dans une ode perdue dont il ne reste que ce passage, montre Hercule arrachant deux bœufs du monceau de charbons où ils rôlissaient, et les dévorant tout ardents. On croit yoir un Dieu famélique engloutir pêle-mêle les vie-
times du sacrifice, avec los braises de rautel. « Alors, » j'entendis le bruit des chairs déchirées, et le profond j> gémissement des os brisés. » Un Tragment d'une comédie perdue d'Épicharme décrit, avec une sorte d'effroi, les mastications de sa faim canine. — «D'a- » bord, si tu le voyais manger, tu en mourrais. Son » gosier gronde, sa mâchoire craque, ses molaires ré- » sonnent, ses canines grincent ; il siffle des narines » et il agite les oreilles. » — Quelques vers d'une tragédie d'Eschyle, également disparue, et qui lui était consacrée, sont comme les fragments d'un basrelief mutilé qui, rajustés, représenteraient le héros tarissant les cruches, échauffé parle fumet des \ictuailles, et tournant la broche comme il brandirait la massue. — « La bouche du vase est étroite. Est- » il bien grillé, le cochon ? Surveille encore la cuis- » son, mais prends garde de te brûler. » — Aristophane, dans les Grenouilles, rit aux éclats de sa gourmandise. Bacchus dit à Hercule qui raccompagne aux Enfers : — « Quand il s'agira de cuisine, » fais-moi la leçon. » La servante de Perséphone s'écrie, prenant pour lui un esclave qui a revêtu sa défroque : — « Ah ! c'est donc toi. Hercule bien- » aimé ? Entre. Dès que la Déesse a su ton arrivée, » elle a vite enfourné le pain et mis sur le feu trois » marmites pleines de pois cassés ; elle a fait griller » des galettes et rôtir un bœuf tout entier. » Plus
tard, Gallimaque, dans un de ses Hymnes, exhorte Artémis à ne plus rapporter seulement des lièvres et des oiseaux de ses chasses, mais des taureaux et des porcs sauvages ; parce qu'un redoutable mangeur s'est assis, avec Àlcide, au banquet des dieux.
Aux yeux des Grecs, qui comprenaient la vie sous tous ces aspects, ces intempérances ne diminuaient en rien la grandeur d'Hercule. Il n'en restait pas moins le justicier héroïque, le déblayeur du chaos, l'exterminateur des tyrans et des monstres, la Vertu faite homme. Mais la structure même de ce colosse magnanime l'asservissait à des appétits dévorants. Il fallait des tonneaux et des hécatombes pour alimenter la « Force Héracléenne » , comme l'appelle Homère. Des porcs rôtis, engloutis par tranches, sont dus à qui vient d'abattre le sanglier d'Érymanthe. On peut manger un bœuf entier quand on a dompté le taureau vomissant la flamme. Il y a du Gargantua dans Hercule : quand il a terrassé les brigands et les hydres, il se rue formidablement en cuisine. Après avoir cornbattu dans Homère, il pourrait aller souper chez Rabelais, en téte-à-téte avec Gargamelle. De là ces parodies qui, devant la grandeur du type, nous paraissent aujourd'hui presque sacrilèges. — Sem jeta son manteau sur l'ivresse de Noé ; les Grecs auraient dû étendre sur la gloutonnerie^ d'Hercule la peau du lion de Némée.
Cependant le héros sort de table, à demi ivre, et raillant d'abord Tattilude chagrine de Tesclave. La poésie d'Euripide prend le relief de la statuaire pour caractériser sa gaieté. Elle le montre tel que le représentent ses statues, allègre et cordial, brusque et débonnaire, tout rayonnant de la joie des forts, borné comme un géant et bon comme un dieu. Lorsque le serviteur lui apprend que la maison est en deuil, non point, comme il le croyait, d'une femme étrangère, mais d'Alceste elle-même ; lorsqu'il lui dit quelle douleur il a profanée, son brave cœur éclate en regrets touchants. Aussitôt il conçoit le projet de ravir Alceste au Trépas. Aucun doute, nulle hésitation devant Taudace de cette lutte. Son cerveau rudimentaire ne discute jamais les résolutions de ses muscles, son front étroit n'arrête pas les grands élans de son ftme.
« Où est sa sépulture ? Où irai-je pour la trouver? J'irai à la rencontre du Trépas au noir péplos, je l'épierai, et j'espère le surprendre, près des tombeaux, buvant le sang des victimes. Je me mettrai en embuscade, je fondrai sur lui, et si je puis Tétreindre dans le cercle de mes bras, il n'en sortira, les flancs tout meurtris, qu'après que la femme me sera rendue. »
Ici reparait encore Tidée subalterne que les Hellènes se faisaient de la destruction, La Mort chez eux n'a rien d'idéal ; c'est un monstre qui tue, un ogre qui mange, mais contre lequel on peut lutter corps
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à corps, et qu'Hercule assommera du même bras qui broya Cacus. — Les Chants de la Grèce moderne ont gardé celte mâle tradition. Thanatos y revit sous la figure de Cliaron : tantôt c'est un noir cavalier ailé, qui attache ses victimes au pommeau de sa selle, pour les emporter aux Enfers ; tantôt ud vieillard farouche et robuste, embusqué aux tournants de la vie, qui fond sur les hommes et qui les terrasse. Dans un de ces beaux Chants populaires, Tagonie d'un pâtre frappé à la fleur de Tâge prend la forme d'un combat d'athlètes. Charon l'attend au défilé d'une montagne :
« D'où viens-tu, svelte berger aux cheveux nattés? » — « Je vais chercher du pain et m'en retourner aussitôt. » — « Et moi, berger, Dieu m'envoie chercher ton âme. 0 — t Mon âme, je ne la livre pas ainsi : je ne suis ni faible ni malade. » — « Viens, luttons ensemble sur cette aire de marbre. » — « Si je suis vaincu, ô Charon, tu prendras mon âme; si je suis vainqueur, laisse- moi et va-t'en à ton plaisbr. » — ils allèrent et luttèrent depuis le matin jusqu'à midi. — Mais vers l'heure du goûter, Charon terrassa le berger.
Hercule tient sa promesse, il réparait bientôt devant Admète, tenant une femme voilée par la main. Il lui présente cette femme comme une captive gagnée dans une lutte^ et il le prie de la lui garder, Jusqu'à ce qu'il soit revenu victorieux des chevaux du roi de la Thrace. Admète refuse ce dépôt comme une impiété ; il lui semblerait violer la sombre fidé-
lité qu'il a jurée à Alceste, en introduisant une autre femme dans son gynécée. Alors Hercule soulève le voile de Tétrangère, et Admète reconnaît le pâle visage d'Alceste ressuscilée : — « 0 doux » regards de ma bien-aimée ! C'est bien toi ! Contre » tout espoir je te possède, moi qui croyais ne plus » te revoir ! »
Un trait d'une délicatesse infinie, c^est TaKitude d'Alceste dans cette dernière scène. Pas un mouvement et pas une parole : même lorsque sa draperie s'écarte, elle reste immobile et muette comme une statue dévoilée. Hercule apprend à Admète qu'il lui est interdit d'entendre sa voix avant qu'elle soit purifiée de sa consécration aux Divinités inrernalcs. J'aime mieux voir dans cette réserve un scrupule religieux du poète laissant à la morte sa dignité d'Ombre. Alceste a été initiée aux profonds mystères de la mort ; elle a vu l'invisible, elle a entendu l'ineffable ; toute parole sortie de ses lèvres serait une divulgation sacrilège. Ce silence mystérieux la spiritualise et la rattache par un dernier lien au monde éternel.