‹ Les deux masques (volume 2)Chapitre 40 sur 94 · II · texte numérisé non relu

II

lent ces passions funestes, plus changeantes que des nuées d'orage. Que l'homme adoré résiste ou se lasse, l'amante effrénée se change en furie. — Médée, trahie par Jason, égorgera ses enfants elbrûleraviïe sa rivale. Celle Symélha de Théocrile, que noas avons vue lout à l'heure se pâmer d'amour, médite le meurtre de l'infidèle, s'il tarde encore à lui revenir. Elle apparatt, sous son rayon de lune, le sourcil froncé, la lèvre méchante, fixant sur lui un oeil hch micide. C'est par un sifOemenl de vipère que se termine son incantation. — a Maintenant je l'enchau- » terai avec des philtres, et s'il m'outrage encore, » oui, par les Parques ! il frappera à la porte ds » rUadès, grâce à ces poisons terribles que je garde » dans une corbeille, et que je tiens d'un h6te a£n syrien, n

ni

La sculpture grecque, si admirable dans les images de la jeunesse héroïque, n'a pas créé de plus nobleéphèhe qu'Hippolyte,te beau chasseur, adorateur d'Ariémis, qui, sans voir jamais son visage, converse avec elle dans l'épaisseur des forêts. La Vierge céleste l'a initié à ses purs mystères ; elle l'a fait à son image, chaste et libre comme elle;

HIPPOLYTK. 307

'. elle aussi invulnérable à l'amour : elle a son adolescence dans l'énergique exercice de >se et dans l'air saluhre des bois. Il vit en mmunion sainte avec la Déesse ; il l'adore sommets qui sont ses autels, dans les sancdes ronds-points touffus et des vallées closes ; ire son haleine éparse dans les arômes des tes.

^gende chrétienne rapporte des histoires de — saint Eustacbe et saint Hubert, — grands ursdevant le Seigneur, qui, poursuivant un cerf épaisseur des taillis, le voyaient tout d'un coup er sur un haut rocher, tandis qu'un crucifix ux se dressait entre ses ramures. Ils tomh genoux et ils adoraient. L'Hippolyte d'Euriippelle ces veneurs mystiques. C'est aussi dans s qu'Artémis se révèle à lui, invisible et pourrésente, remplissant les feuillages de la fratde son soufQe, mêlée aux passages du vent es branches, aux blancheurs des ramées arts par l'aube, lançant ses flèches d'or parmi 'ons qui transpercent les verts rameaux des I. S'il ne peut voir son visage, il entend sa :elle voix sereine et terrible qui retentit dans lence des torrents et murmure dans la douceur jillées. Artémis est sa protectrice et sa reine; ille qui a versé dans son Âme la pureté dont

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elle est l'essence, qui aguerrit et embellit sa jeunesse en la revêtant d'une grâce vigoureuse. Comme les nymphes qui accompagnent sa patronne, Hippolyte a fait vœu de chasteté à l'auguste Vierge, il s'est fiancé à elle dans l'éther et dans l'idéal. La chasse est pour lui ce qu'elle était au moyen âge, pour Gaston Phœbus ; un exercice joyeusement vertueux, qui fortifie le corps et purifie l'âme, en écartant d*elle les désirs oisifs et en la tenant à l'écart de toute corruption. On pense à Hippolyle, lorsqu'on lit dans le Rotj Modus, ce vaillant éloge du chasseur :

« Les veneurs en ce monde vivent plus joyeusement que aultres gens. Car quand ils se lèvent au matin, ils voyent la très belle matinée, et le temps cler et serein, escoutent le doulz chant des oizeaux et ramage des rossignols. Et quand le soleil est levé, voyent la belle rosée sur les raincettes et herbettes luisantes au soleil, qui leur donne moult joye au cueur... Et sans blasonner aucunement, en tels exercices on peut fuyr les sept péchez mortels. Or qui fuyt les sept péchés mortels, selon notre foy, il doist être saulvé. Doncques bon veneur aura en ce monde joye, liesse cl déduict, et après aura paradis encore. »

C'est de la chasse que THippolyte d'Euripide revient, au début de la tragédie, entouré de ses compagnons armés d'épieux et de javelots, jeunesse florissante dont il est le prince. L'hymne qu'il chante à Arlémis résonne comme une fanfare religieuse ; une mâle candeur le pénètre; il s'en exhale

le parfum des fleurs sauvages qu'il suspend au socle delà s ta lue.

« Salut! ô Artémis, la plus belle des vierges qui habitent rOlympe ! 0 ma souveraine, je Toffre celte couronne, tressée par mes mains, dans une prairie intacte, que jamais le pied des troupeaux ni le tranchant du fer n'ont osé violer, où Tabeille seule voltige au printemps, et que la Pudeur arrose d'une eau pure. Ceux qui ne doivent rien à l'étude, et à qui la nature inspire la sagesse, ont seuls droit d'en cueillir les fleurs; les méchants en sont bannis. Reçois donc, 6 chère Déesse, reçois, d'une main pieuse, cette couronne pour tes cheveux d'or. Seul, parmi les mortels, je jouis du privilège de vivre auprès de loi, de m'entretenir avec loi, et, si je ne puis voir ton visage, au moins j'entends la voix divine. Fais que ma vie Unisse comme elle a commencé. »

L'initiation orphique se rapproche ici du mysticisme chrétien. C'est avec cette ferveur ingénue que les paladins celtiques aimaient les fées forestières, 61 les chasseresses 'Cuirassées d'azur qui poursuivaient la licorne. Pérédur et Parceval pourraient donner l'accolade chevaleresque au fils de Thésée : Artémis -parlant a son fidèle, du fond des ombrages, fait songerauxFo2a:qiii ravissaient Jeanne d'Arc sous les chênes de Domrémy.

Voué comme il l'est à ce chaste culte, Ilippolyte

renie Aphrodite. La communion sublime dont il jouit avec Ârtémis lui fait mépriser la déesse des molles voluptés. Lorsqu'à son retour de la chasse, il déposait une couronne sur Tautel de sa protectrice» un vieil esclave l'exhortait à honorer également Timage de Cypris ; il a rejeté injurieusement ce prudent conseil. — « C'est de loin que je l'adore » — répondail- 11 au vieillard — « car je suis pur. Parmi les dieux » comme parmi les hommes, chacun a ceux qu'il » préfère. Je n'aime pas une déesse, dont le culte a » besoin de la nuit. » — Hippolyte pèche gravement en prononçant ces paroles, et la main d'Aphrodite est déjà sur lui. Il blasphème en elle la divinité de la vie féconde, la flamme créatrice qui suscite et qui renouvelle tous les êtres ; il méprise le don le plus magnifique que les dieux aient fait aux mortels. Mais celte vertu hautaine qu'il expiera par sa mort, le colore d'une teinte admirable : l'ombre des forêts s'y mêle à la pourpre des nobles pudeurs.

Cypris s'est vengée ; Poséidon, invoqué par Thésée, a lancé sur son fils le monstre marin. Hippolyte est ramené sur la scène, dans les bras de ses compagnons. Il endure de cruelles souffrances et il va mourir, mais avant d'expirer il a le temps d'absoudre son père et de se voir justifié. Ce n'est pas tout, Artémis vient consoler l'agonie de son chaste amant. Elle lui appareil

dans sa splendeur immortelle, l'odeur balsamique des lioJs qu'elle exhale rarratchit ses plaies et calme i fièvre. — «0 souffle divin ! quoiqu'en proie at » douleurs, je l'ai senti, et mon corps s'en est lrou< « soulagé- » — Les larmes sont înterdilesà la déess mais il semble qu'on voie ses yeux fixes verser sur 1 la paix des étoiles. Ils échangent des paroles de piét fie mélancolie, de tendresse. — « Tu vois, ma soi » veraine, les maux que je souffre. ;> — «Je le voi: » mais lu sais qu'il ne m'est pos permis de pleqrer, »- <' Ton compagnon de chasse, le gardien de tes stalui « va mourir. » — « Hélas ! loi qui m'es si cher, t » péris !» — Le clair de lune azuré qu'Artémis ai ploie sur Ëndymion endormi, n'est pas plus célesl cjue la sérénité qu'elle répanJ sur Hippotyte exp rant.Elle lui promet des honneurs sacrés, une gloir impérissable, les larmes des vierges coulant sur s tombe, comme une rosée d'immortalité.

« Dans les siècles à venir, les jeunes vierges, avant leur noces, couperont leur ctievelure en Ion honneur, et pleure ront longuement sur toi. Elles te chanteront dans leui élégies alternées. Tu seras l'éternel sujet de leurs chant plainlits, et jamais l'amour que te porta Phèdre ne tomber dans l'oubli. Hais toi, fils du vieil Egée, prends ton enfan dans tes bras et presse-le contre ton cœur. Ce n'est point t volonté qui l'a perdu : les hommes sont excusables de s laisser tromper parles dieux. Pour toi, Hippoljte, je t'exhort à ne point haïr ton père, car seule la destinée a tout fail Adieu, reçois mon dernier salut. Il ne m'est point permi

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de Toir les morts, ni de souiller mon regard par de funèbres exhalaisons. Et déjà je te vois approcher du terme fatal. »

Ainsi meurt-il, justifié et réconcilié, le pardon sur les lèvres, en paix avec lui-même et avec les autres, dans le ravissement d'une vision sublime. C'est « la bonne mort », Y Euthanasie souhaitée et glorifiée par les Grecs comme le bien suprême. La poésie antique ne l'a jamais montrée sous des traits plus purs.

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MTES.

!. — Les Fille» de Mfuias.

pe do Ménadei. — L'Esprit ::BdniDS et TlrésUs ■ffiliés au is et raillerie* de Penlhée.

liée. — DaccluiB consolaleur.

L'interrogBloire. — fiacclius restiges.

ippd de démence. — Exécu- <ar ES mare et ptr les Bac- Tlièbes, portant en Iriomplia

cur qu'il iiispirn. — La mort liéoirite. — Los Bacchantes toiro. — La l6te de Crassii».

1 attire dans le liiéàlre un drame sacerdotal, moilerne, le seul mo-

iesDionisyaqdes, celles

étant point conservées.

[»nt, dans la poésie de

la Grèce, ce que le grand Vase Borghèse est dans sa

sculpture, le plus beau monument bacchique qui

nous soit resté de l'antiquité.

Dans les Bacchantes^ le sujet domine le poète : ce V contempteur des fables retourne franchement à la

J- , foi païenne, il se rejette à corps perdu dans la reli-

l,\ gion populaire. Sa raison se noie dans Tamphore

; ; dont le breuvage mystique est le sang d'un dieu.

C'est qu'on ne touchait pas impunément à ce dieu

terrible. D'abord, en le blasphémant, la tragédie auç\ rail, comme Cham, raillé son père ivre. Elle était

K sortie de son culte, elle était née sur les chariots

de ses fêtes, le dithyrambe aviné avait été sa première voix. Et puis il était dans la nature de Bacchus de troubler et de fasciner les esprits. Il violentait les sens, il emportait l'imagination. A son approche, les philosophes s'agitent comme des corybantes, et vocifèrent ses cris sacrés. Je les vois tous plus ou moins entraînés, draperies flottantes, ceintures relâchées, dans la ronde orgiaque qui tourbillonne autour de son char.

C'est Bacchus vengeur que célèbre la tragédie d'Euripide. Aucun dieu plus vindicatif: « 0 Porte-lierre, » toi qui te souviens des injures ! » s'écrie l'Hymne Orphique qui lui est dédié. Ses vengeances ont la rage et l'acharnement des ivresses. C'est en lui- ^ même, comme dans une amphore capiteuse, que

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urieuse dont il Trappe ses ai de Thrace, s'est déclaré cher les vignobles de tout ur lui lu vertige. Lycurgue, p de hache son fils Dryas ne; lui-même, croyant déjpe une jambe : le dieu dents de ses panthères et les. — Les trois filles de ippé et Arsippé, refusent les d'Orchomène aux fêtes es sages méprisent Bac- ; elles restent à leurs métandis que la ville retentit rée. Le dieu irrité envahit le remplit de ses épouse chargent de pampres, ic corbeille de laine, une lafond. Leucippé, affolée, un faon, et elle le déchire, -souris s'échappe, avec des son incendiée : ce sont les amorphosées par Bacchus.

iclime de Bucchus vengeur

p^< est Penthée, roi de Thèbes, dont les Bacchantes

i^\ ^ d'Euripide dramatisent si puissamment la légende.

^i' Le Dieu, déguisé sous une forme liumaine, est re-

^; venu dans Thèbes, sa ville natale, pour la convertir à

%^' son culte. Les sœurs de sa mère, Agave, Autonoè, Ino,

!?.> V ont renié sa puissance divine, et il les a déjà frappées

de sa possession. Elles errent sur la montagne, en proie au vertige. Penthée, le roi morose dont le nom fatal signifie « Deuil », veut proscrire ses fôtes; Bacelius va faire éclater sur lui sa puissance. Sa famille terrestre, châliée et terrifiée par ses coups, servira d'exemple à quiconque osera combattre sa divinilc. Il amène avec lui, de Lydie, une troupe de Ménades à demi barbares, ses esclaves et ses dévotes, harem effréné qui le suit partout, et il leur ordonne d'assiéger le palais de Penthée d'un chant de défi. Le Chœur éclate d'une seule voix, et le ronflement des tambours accompagne, comme le roulement d'un orage, ses strophes frénétiques.

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« Quelle joie ponr Dionysos, lorsque dans les montagnes, après la course des Thiases, il se laisse tomber sur le sol, couvert de la nébride sacrée, avide de boire le sang du bouc et de dévorer sa chair cruel 11 s*élance dans les montagnes de Phrygie, Bromios, le premier, crie : Evohél Evohé! Delà terre coule le lait, coule le vin, coule le nectar des abeilles; la vapeur de l'encens syrien s'en exhale. Bacchus, cependant, agite la flamme de sa férule, pousse de ses cris la marche furieuse, et jette au vent sa molle chevelure. On l'entend qui crie : <( Allons, allons, Bacchantes! délices du Tmolos

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» le peuple des simples croit et pratique, c'est à quoi » je veux me tenir. »

Cependant Penlhée sort de son palais, et proteste, avec un bon sens maussade, contre la folie de son peuple. Il a déjà fait enchaîner, dans la prison publique, les Bacchantes qu'il a pu saisir; bientôt il sévira sur sa mère elle-même et sur ses compagnes. Penthée en veut surtout au charlatan lydien qui les a séduites, à ce jeune étranger « aux tresses blon- » des, à la chevelure parfumée, aux yeux noirs et bril- » lants de la lumière de Cypris ». — « Si je le tiens » une fois dans ce palais, je Tempècherai bien de » frapper la terre de son thyrse et d'agiter ses che- » veux; car sa tête tombera sous le fer. » — En même temps Penthée fait honte aux vieillards de leur mascarade, et il bafoue aigrement leurs transports séniles. Cadmos et Tirésias le menacent des châtiînents du dieu qu'il insulte, l'effroi les saisit en écoutant ses blasphèmes. — « Allons, disent-ils, d prions pour lui, tout emporté qu'il est, et prions » aussi pour la ville, de peur de quelque vengeance » du Dieu. »

Certes, Penthée a en apparence le beau rôle: c'est un buveur d'eau prêchant des gens ivres, un stoïcien prématuré censurant les excès de la bacchanale. Mais au lieu d'essayer de guérir cette épidémie, il la persécute : il veut arrêter un orage, fouetter un tor-

KANTES. 319

la flamme. C'est en quoi émence que lui renvoient iiranls iiumains au travers se mettre : laissez passer ait quelle fécondité charil de quel dieu accouchera du tumulte des Thyades cans de licence ou db farcales, hérésies ou sectes n parfois au milieu d'un lar lesquelles il se soulage fent. Sans elles, peut-être,

ins Penthée, c'est l'amera morale chagrine qu'il y le ceux pour qui la règle ent charger d'entraves la I mon ami 1 » dit un Fou in de sa sorte, « crois-tu rtueux, qu'il n'y a plus de e Canarie au monde 7 » — is son Enfer, « ceux qui tus cet air doux qu'égayé dedans d'eux-mêmes une

iii fomnio loi s'allegn,

Aussi est-ce comme un dieu de consolation et de joie que Tîrésias défend Bacchus contre les invectives de Peothée. 11 célèbre en lui le dispensateur du breuvage qui dissipe la tristesse de l'homme, mêle son suc généreux au sang de ses veines, et répand sur lui la paix du sommeil.

« Ce dieu que tu railles, il a inventé l'art de tirer du raisin une liqueur exquise, et il l'a apportée aux hommes. Ella délitre les malheureux mortels de leur souffrance, et, quand ils sont abreuvés du jus de la vigne, elle leur donne, arec le sommeil, l'oubli des maux de chaque jour. 11 n'y a guère d'aulie remède à leurs peines. ■

Une idée miséricordieuse s'attache ainsi, dans l'esprit d'Euripide, à la gloire du dieu dont tout h l'heure il chantera la colère. Tirésias pourrait répéter aussi à Penthée l'injonclion touchante que la Bible adresse aux rois, dans le livre de la Sagesse : — « Laissez le vin à ceux qui sont accablés par le n travail, et la cervoise à ceux qui sont dans l'amer- » tume du cœur. — Les princes ne boiront pas le vin a et la cervoise ; il les laisseront à ceux qui souf- » frent et à ceux qui travaillent dans l'amertume du » cœur. » — Ailleurs, dans un apologue du Livre des Juges, la Bible semble faire partager à Dieu même le rafraicbissement et la joie du vin. La vigne répond aux arbres qui lui offrent la royauté: Num quid possum deserere vinum meum quod Ixti/icat Deum

€i homines? — « Irai-je donc perdre pour régner sur les arbres mon vin qui réjouit Dieu et les hommes? » — Ud proverbe arabe dit aussi: <c Si Dieu mangeait, il mangerait du pain avec des raisins. »

Mais voici qu*on amène Bacchus devant le roi sacrilège ; un miracle a précédé sa comparution. Les chaînes des Bacchantes emprisonnées se sont détachées d'ellesrmémes, et d'elles-mêmes se sont ouvertes les portes de leur prison. Elles se sont tumultueusement échappées vers les forêts où rôdent leurs compagnes. Le roi procède à Tinterrogatoire de Bacchus. — Pour bien se figurer la scène, qu*on se représente le Dieu tel qu'il est peint dans la tragédie , et tel que ses statues le montrent : un bel adolescent, aux traits efféminés, aux hanches arrondies, les cheveux bouclés comme ceux d'une femme, la démarche paresseuse et lasse. Une ironie inquiétante sourit sur ses lèvres légèrement bombées ; ses paupières somnolentes sont à demi closes. Son regard est inexprimable : vague et lascif, voluptueux et mélancolique, illuminé d'une flamme sombre, il couve des mystères. C'est l'éclair que darde la nuée orageuse qui flotte au milieu d'un ciel encore pur.

fv/ 322 EURIPIDE.

^: J Ne vous fiez pas à sa langueur apparente : ce beau

^^ . garçon, au visage de fille, peut bondir sur vous sou-

If ^^ daiaement, et vous déchirer comme une proie, si la

fantaisie lui en vient : et qui sait si cette fantaisie ne va pas le prendre ?

C'est ce dieu de joie et d'effroi que Penthée questionne avec sa morne rigueur , et les réponses de Bacchus rappellent souvent celles des Martyrs chrétiens à leurs juges.

« Les orgies que ta célèbres, quelles sont-elles? » — « U » n'est pas permis de lès révéler aux profanes... Les Mystères » du dieu se dérobent aux yeux des impies. » ^ « Puisque « tu prétends avoir vu Bacchus à découvert, quelle figure » avait-il? » — « Celle qu'il a voulue; je n'avais rien à lui » prescrire. »

Jeanne d'Arc répondra comme Bacchus à la même question de ses juges qui lui demanderont quelle figure avait saint Michel ? — « Celle qu'il vou- » lait ; ce n*est pas mon affaire. »

Plus Penthée le presse, plus Bacchus se retranche dans la folie sacrée de son culte qui rejette le raison* nement, défie le scandale, et veut qu'on se donne à lui corps et ftme. En même temps il se proclame tout à tous, non plus seulement dieu hellénique^ mais Pan supérieur planant sur le monde. — « Les Bar* bares, dit-il, célèbrent ces saints Mystères. » — n La sagesse des Barbares, répond Penthée, est bien infé-

rieure h celle des Grecs. » — II reprend : « En cela, elle est meilleure. » — Il confesse aussi hautement son caractère de dieu nocturne et caché, consommant ses œuvres dans Tomhre. — « Est-ce la nuit » ou le jour que Ton célèbre ces Mystères ?» — « La » nuit, le plus souvent, car il y a quelque chose d'au- » gQste dans les ténèbres. » — Les menaces de Penthée ne lui arrachent que des réponses obliques, à double tranchant ; on croit voir le sourire perfide qui les souligne et qui les aiguise. — a Je te tiendrai dans » les chaînes. » — «Le dieu me déhvrera lui-même, 1» quand je voudrai, d — « Sans doute, quand tu Tin- » roqueras, au milieu des Bacchantes ?» — » Main- » tenant même : tout ce qu'on me Tait, il le voit, car » il est présent. » — « Et où est-il? Il n'est pas » visible à mes yeux. » — « Avec moi, tu ne le vois » pas, parce que tu es un impie. » — Et, à son juge qui lui dit : a JesuisPenthée,filsd*Agavéetd*Echion,» il lance ce trait final qui fait sentir déjà la pointe et le froid du fer : — « Nom sinistre, de mauvais » augure! »

Penthéc ordonne qu'on jette Bacchus dans un cachot ténébreux « près de l'écurie aux chevaux ». La troupe de ses Ménades, restée sur la scène, Texcite à la vengeance. Elles rinvcfquent et elles révoquent ardemment au secours du jeuno chef en qui elles ne voient encore que son prêtre, -i- « Vois-

» lu, 6 Dionysos, vois-tu tes prophètes dans ia luUe » et dans le péril? Viens, ô dieu souverain ! descends » de l'Olympe, brandissant ton thyrse aux reflets )) d'or, et réprime l'audace de cet homme sanguiy> nairel... » — Alors une voix invisible, d'une douceur solennelle, retentit du fond du palais. Le dieu se révèle à ses élues dans un éclat de miracles : « loi » entendez, entendez ma voix! lo ! Bacchantes I lo! » Bacchantes I » — a Quelle esl, quelle est cette voix? » D'où vient ce cri d'Evios qui m'appelle? » — « lo 1 » lo! c'est moi, m'entendez-vous? moi, fils de Sémélé« » fils de Zeus. » Et la terre tremble, les architraves tombent des colonnes, le palais s'embrase, une flamme jaillit du tombeau de Sémélé et monte jusqu'au ciel. Le Chœur tombe à terre, foudroyé d'horreur et de joie. — a Prosternez, prosternez, ô )) Ménades ! vos corps tremblants. Voici le dieu sou- » verain; ilenvahillepalais,illerenverse,il l'écrase!» — Bacchus surgit sur ces ruines, calme et souriant au milieu du cataclysme qu'il a déchaîné, comme un jeune enchanteur parmi les fantômes et les monstres du cercle magique qu'il aurait tracé. Il relève et il rassure, avec une sérénité divine, ses femmes terrifiées : — « Femmes barbares, vous voilà éperdues » d'épouvante et ia face contre terre ! Vous avez donc )> senti Bacchus, quand il a secoué la maison de )> Penthée? Relevez-vous, reprenez courage, calmez

yjr -

M le tremblement qui agite votre chair, i» — Et le Chœur répond, comme un murmure de voix amoureuses : — «0 lumière vivifiante de nos joies et de » nos transports t avec quelle joie je te retrouve, » après la solitude où tu m'as laissée ! »

Le dieu raconte ses prodiges : Penthée, croyant rencbatner dans ses étables, n*a garrotté qu'un taureau ; et, tandis qu'il luttait contre l'animal, haletant et mordant ses lèvres, trempé de sueur et d*écume, Bacchus était assis tranquillement à côté de lui. Ensuite il a formé à son image un fantôme lumineux qui s'est élancé dans la cour, et Penihée, couru à sa poursuite^ transperçait l'air et frappait le vide, croyant l'immoler. — Le dieu nouveau, précurseur des momeries néo-païennes de la décadence, apparaît dans ces fantasmagories prestigieuses. Ce ne sont point là les merveilles classiques qu'opéraient les Olympiens de la belle époque. Sous la draperie divine de Bacchus, on voit passer la baguette de jongleur qu'Apollonios de Thyane maniera plus tard.

Mais voici bien d'autres miracles. Un bouvier descend, effaré, des pentes du Cithéron, et raconte le spectacle inouï auquel il vient d'assister. Récit extra-

ordinaire et splendide, où les enchantements du

Sotige d'une Nuit (TÉté de Shakspeare se marient

aux fureurs de Torgie antique. Qu'on simagine un

bas-relief grandiose prenant vie et soufDe. Phidias

sculptant une féerie en donnerait Tidée.

> On voit d'abord les Bacchantes endormies, pêle-

f ^ mêle, sous les chênes. Le mugissement des bœufs les

^ éveille ; le soleil levant les rappelle à la célébration

de leurs rites ; le dieu, réveillé avec elles, tressaille

dans leur sein. Elles se redressent en sursaut,

^ rajustent leurs nébrides, délacent les serpents qui

les enroulaient, et les renouent en ceinture autour 7 de leurs flancs. Les unes allaitent des chevreaux et

de petits loups ; d'autres frappent de leur torche éteinte la mousse et los rochers d'où jaillissent des ruisseaux de lait et des flots de vin, leurs Ihyrses distillent une rosée de miel. Elles entrent en ronde, et la montagne, suscitée par leurs pieds fougueux, exulte avec elles. Les bergers qui les guettaient les poursuivent ; elles fondent sur eux en hurlant; ils fuient^ éperdus, devant leurs clameurs. Hais il faut une proie à cette tempête déchaînée : les Bacchantes se rejettent sur les bœufs qui paissent. Elles les étouffent, les déchirent; en un clin d'œil, le troupeau n'est plus qu'une hécatombe éparse et fumante, dont les membres pendent aux arbres sanglants. De jeunes vierges étreignent de monstrueux taureaux,

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Pasiphaés meurtrières, et se relèvent bientôt, victorieuses, secouant la peau des bêtes écorchées. Les Toilà qui s'abattent ensuite sur les bourgades groupées dans la plaine. Un vol de Harpies ne serait pas plus mortel. Elles pillent et ravagent, enlèvent les enfants ; les flèches qu'on leur lance retombent émoussées. Les fardeaux de leur butin, armes et disques, vases et trépieds, restent suspendus en équilibre, sans lien qui les retienne, sur leurs têtes et sur leurs épaules. Enfin les Bacchantes rentrent dans la forêt, assouvies et ivres; elles lavent leurs bras dans les fontaines ; et leurs serpents, aux yeux d'esearboucle, recourbés sur elles en spirales, lèchent les gouttes de sang qui roulent sur leurs joues.

La statuaire antique a créé de merveilleuses Bacchanales; aucune n'égale ce grandiose et sanglant tableau. La grâce y voile répouvante, Textase idéalise le carnage. 11 semble qu'on voie prendre corps à cette « Horreur sacrée » que les Anciens adoraient dans l'intérieur des forêts. Bacchus ici s'amalgame avec la Nature : c'est elle qui ramène à la vie sauvage les Bacchantes, qui leur inspire ses énergies efiTrénées, qui les confond, dans une promiscuité amoureuse, avec les animaux et les plantes. C'est elle qui proclame l'égalité de ses créatures devant sa puissance, en substituant le louveteau au nourrisson sur le sein égaré des mères. Le vin coule sans doute dans l'orgie ;

mais le lait el Teau qui s'y Jnêlent ne sont pas moins enivrants. L'air libre des cimes, les senteurs de la sève, les haleines des sources, les effluves de la vie cosmique, voilà les philtres qui transportent et qui affolent les Ménades. La montagne est Timmense trépied sur lequel trépignent ces Pylhies orgiaques.

La colère de Penlhée redouble, au récit du pâtre; mais Bacchus Ta déjà frappé de démence. Il lui offre de le conduire, déguisé en Bacchante, sur le Cithéron, pour surprendre et châtier l'orgie, et Penthée donne télé basse dans l'offre insidieuse. Bientôt il réparait, grotesquement travesti, escorté par le dieu cruel, qui raille sa victime et souffle, en riant, sur sa raison vacillante. Ses yeux sont atteints de la double vue de Tivresse : il voit deux Thèbes, deux soleils. Cette marche au supplice est une parodie dérisoire. Bacchus s'amuse à faire délirer Penthée, comme un Spartiate à faire danser un Ilote.

« Ne pourrais-je pas enlever la montagne, avec les femmes qui la remplissent, et la charger sur mes épaules? » — «Tu le pourrais si tu Toulais. Tout à llieure tu n'étais pas raisonnable, le voilà maintenant comme il faut. » — • Eoipor* terons-nous des leviers, ou déracinerai-je la montagne de mes mains?» — « Ah I du moins, ne détruis pas l'asile des

nymphes, et les retraités où le dieu Pan fait résonner sa flûte bucolique. »

Des mots d'une effrayante ironie entrecoupent ce dialogue moqueur ; le fer du thyrse perce sous le lierre qui Fombrage : — « Tu reviendras porté dans » les bras de fa mère. » — « Tu veux donc faire de i> moi un voluptueux? » lui dit Penthée. — Et le dieu répond : « Tu verras bientôt les voluptés que je te » réserve. »

Le Chœur, confident de la vengeance de Bacchus, l'applaudit par un chant féroce. Moitié Muses et moitié Furies, ces femmes lydiennes chantent et vocifèrent tour à tour ; elles passent, avec la mobilité de l'ivresse, de l'extase, à l'imprécation. Tout à l'heure, comme d'un frais soupir, elles exhalaient cette strophe mélodieuse :

« Quand pourrai-je mêler mes pieds blancs aux danses des bacchanales nocturnes, abandonnant mon cou renversé au souffle de Fair, semblable à la biche qui joue, avec délices, dans la prairie verdoyante ? »

Maintenant elles sonnent, d'une voix furibonde, la curée de l'ennemi tombé dans le piège :

« Courez, chiens rapides de la Rage ! courez à la montagne où les filles de Gadmos tiennent leur assemblée I AiguiUonnez-les contre le furieux qui vient, sous des vêtements de femme, épier les Ménades... Viens, à Bacchus I et, d'un air riant, enlace le chasseur tombé au milieu de leur troupe ! »

Le meurtre qu^elles prédisent est consommé déj«i ; un messager vient en apporter le récit. Seconde Bacchanale plus effrayante encore, et dont le pathétique fabuleux n'a jamais été surpassé. — Bacchusa entraîné Penthée dans les bois, en face de la vallée profonde, fermée par de hauts rochers, où campent les Ménades. Pour qu'il puisse mieux voir le spectacle, il a saisi la haute branche d'un pin dressée vers le ciel, et Ta recourbée jusqu'à terre, c< arrondie » comme un arc, ou comme le cercle que forme le » mouvement d'une roue rapide. » Puis il s'y est assis avec lui, et l'arbre, en se redressant, les a emportés doucement jusqu'en haut. A peine en Tair, Bacchus disparaît, et Penthée reste seul, exposé aux yeux perçants des Bacchantes. Alors une voix retentit : « 0 femmes, je vous amène celui qui se rit » de vous et de mes Mystères : punissez-le I » Une lumière miraculeuse éclaire le ciel et la terre ; l'air retient son souffle, on n'entend plus ni le cri des animaux, ni le bruit des feuilles. C'est le silence solennel qui précède les exécutions. Les Bacchantes, inquiètes un instant, ont bientôt compris. Elles se ruent, dans une charge furieuse, à travers torrents et rochers, sous l'aiguillon du dieu, à l'assaut de l'arbre ; elles le déracinent, elles l'arrachent ; Penthée tombe à terre, avec de grands cris. C'est en vain qu'écartant de son front la mitre qui le déguise.

nnatlre de sa mère, qui, d'un lui. — « C'est moi, ma mère!

ïlui que tu as fait naître dans la A.ie pitié de moi, ma mère, et, es torts, ne tue point ton enossédée de Bacchus, écumanle, croit enftndre le rugissement id crispé sur les flancs de son i gauche à deux mains, et l'arise une branche. Ino, de son s droit; les autres se pressent ; grouillante de Bacchus dépèce

is, l'autre un pied avec sa sandale, irt; toutes, les mains sanglantes, ibeaux qu'elles jettent çà cl là. Le !;les rochers, les branches en por- Tait les rassembler? La tête est res- ' a mère qui l'a attachée au haut de ille d'un lion tué dans la montagne, parmi les Hénades, et se promène, Bëre de sa conquête. Elle vient la les, invoquante grands cris Bacchus, se et de proie.

:, la mère misérable, haletante t qui ta tient encore, portant en trophée. Elle appelle, à grands Lète tranchée ballotte sur son ion fils Penihée 7 Qu'il applique

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332 BURIPIDE.

» des échelles au devant du palais, et qu*il cloue » aux lambris la léte de ce lion que j'ai prise ! » Cadmos arrive, rapportant les membres de Penthée, glanés, par ses esclaves, sur le Cilhéron. Les yeux de la mère s'ouvrent à sa voix ; l'esprit de Bacchus la quille pour achever sa vengeance ; l'horrible illusion se dissipe. Cette tête bestiale qu'elle croit voir reprend par degrés les traits de son fils. Alors les cris de joie font place aux sanglots du deuil el du §- désespoir.

LA

Si prompt ailleurs à dénigrer l'Olympe, Euripide

se garde de blâmer cette vengeance atroce. Tout est

. permis à Bacchus : on en a peur comme d'un fou,

on le vénère comme un thaumaturge. Comme sur la

^ V tête du Dragon de l'Apocalypse, sur son front est

écrit : Mystère. Il est jeune et plein d'avenir, délicieux et inexorable ; il a la volupté d'Adonis, Tambiguité du Sphinx, la cruauté de Moloch. L'esclave voit en lui le libérateur qui abolit le travail, et le convie à une paresse étemelle. — Isodélès « le Partageur » est un de ses surnoms populaires. — Le tyran ceint sa tiare, et s'entoure de ses pompes servîtes. Déjà les hommes tiennent à lui, en

longues foules, attirés par son sourire indécis qui promet à chacun son rêve. Encore un siècle ou deux, et il sera le Deus Magnus Pantheus, le Dieu occulte et sans nom, en qui le polythéisme viendra s*engIoulir.

Longtemps après Euripide, Théocrile raconte la mort de Penthée, et cette Tois ce n'est plus avec un respect prudent, c'est avec une dévotion fanatique qu'il acclame le meurtre sacré. Évidemment, Bacchus est mattre, il tyrannise et il terrorise : tout doit plier et se prosterner devant lui.

Et Agave, la mère de Penthée, ayant décapité son fils, mugit comme une lionne qui a mis bas. Ino, lui mettant le pied sur le ventre, arracha Tépaule et Tomoplate ; Autonoê fit de nnéme, et les deux autres femmes se partagèrent ce qui restait de chair; et toutes revinrent à Thèbes, rouges de sang, rapportant de la montagne des lambeaux humains, mais non plus Penthée. — Peu m'importe, et que nul n*ose blâmer Dionysos, même si la victime eût été &gée de neuf ou dix ans, et eût subi un supplice encore plus affreux. Pour moi, je veux être pieux et plaire à ceux qui sont pieux. La félicité appartient aux enfants des hommes pieux et non à ceux des impies... Heureuses les filles de Gadmos, elles qui, excitées par Dionysos, ont accompli cette action qui ne peut être blâmée. Car nul ne peut juger les actes des dieux.

La tragédie d'Euripide eut une étrange aventure : elle fut jouée non plus en fiction, mais dans une réa* Hté toute sanglante, sur une des scènes de l'histoire.

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On se rappelle le récit de Plutarque : — Artabaze, roi d'Arménie, fêtait dans un grand banquet Hyrodèsy le roi des Parthes, son hôte, alors en gaerre avec les Romains. Les tables venaient d'être enlevées ; un acteur grec, Jason, de Traites, chantait le rôle d'Agave, aux applaudissements de la cour barbare. La porte s'ouvre, un soldat se présente à l'entrée de la salle, et, après s'être prosterné, il jette aux pieds d'Hyrodès la tête de Crassus. Les Parthes poussent des cris d'allégresse. Jason jette à un coryphée le masque de Penthée, ramasse par les cheveux la tête de Crassus, et répète, en la plantant sur son thyrse, les vers de son rôle : « Nous appor- » tons des montagnes ce lionceau qui vient d'être tué. » Nous allons au palais, applaudissez à notre chasse ! » Comme il reprenait son dialogue avec le Chœur : « Qui Ta tué ? >> — <' C'est à moi qu'en revient Thonneur, » Promaxathrès, un des convives, s'élance de son siège, arrache au comédien la tête du Romain et s'écrie : « C'est à moi de chanter la strophe plutôt qu'à lui ! » Promaxathrès était l'homme qui avait égorgé Crassus.

Quoi de plus terrible que ce coup de théâtre frappé par l'Histoire montant sur la scène ! La catastrophe fait irruption dans la fable, la tragédie ruisselle d'un sang véritable. Son Masque immobile, aux larmes contrefaites, aux pâleurs peintes, contemple,

avec stupeur, la tète fraîchement coupée, qui lui remoDlre, et qui lui apprend, par ses yeux hagai par sa bouche livide, par sa plaie qui saigne, ce < c'est que la douleur et ce que c'est que la mort.

Nous nous sommes arrêtés devant les chefs-d'œuvre : mais que de beautés éclatantes, que de morceaux pathétiques, que de types touchants et superbes le théâtre d*Euripide renferme et révèle encore ! Les études, les imitations, les recherches qu'on y a faites depuis tant de siècles n'ont pu l'épuiser. Il ressemble à ces ruines antiques dont les fouilles ont déjà rempli des musées, et d'où sortent encore des bronzes héroïques, des marbres divins.

Une idylle religieuse d'une grâce enchanteresse se détache de sa médiocre tragédie d'/o^^, l'enfant de chœur d'Apollon, exposé dans une grotte, recueilli dans son sanctuaire et reconnu ensuite pour son fils. Ion -apparaît, au prologue, dans la fraîcheur matinale, au seuil du temple de Delphes rayonnant de la lumière du dieu qui se lève. On le voit d'abord chasser, à coups de flèches, les oiseaux qui tournoient autour des ofl'randes; il leur lance, en même temps, des menaces riantes comme celles qu'on ferait à des enfants importuns.

« Mais quoi ! voici déjà les oiseaux du Parnasse qui délaissent leurs nids ! Oiseaux, je tous le défends; ne vous posez point sur ces voûtes, n'entres point dans ce sanctuaire d'or I Mon arc va Vatteindre, héraut de Jupiter» dont les autres fuient le bec recourbé I Voici un cygne qui vogue, comme en ramant, vers Tautel. Porte ailleurs tes pieds de pourpre; ta lyre, émule de celle d'ApoUon, ne te déroberait point à mes traits. Fuis, te dis-je, regagne à tire-d'aile les marais de Délos, ou bien ton sang étouffera tes chants harmonieux. Ah ! quel est cet autre oiseau qui s'approche ? Que veut-il? Construire, sous la corniche, un nid de chaume pour ses petits? Tremble au frémissement de cet arc I N'entends-tu pas? Va-t'en sur les bords de l'Alphée, ou dans les bosquets de Corinthe, nourrir ta couvée, et ne profane plus les offrandes et la demeure de Phœbus. — Je ne voudrais pas vous donner la mort, oiseaux, qui nous apportez les paroles et les augures des dieux. Mais il faut bien que je m'acquitte envers Phœbus des soins que je lui dois, que je serve qui me nourrit. »

On croirait entendre un jeune Brame veillant, dans une forêt de l'Inde, sur l'autel de gazon où il a déposé les gâteaux sacrés.

De cet office d'archer qui le rapproche d'Apollon, Ion passe à des soins plus humbles ; il prend un balai pour nettoyer les dalles du portique. La tragédie grecque ne dédaigne pas ces naïvetés familières; elle ne croit point s'abaisser en touchant aux choses domestiques. Ce balai du jeune prêtre serait digne d'ailleurs de purifier le parvis de TOlympe, il est fait de branches de laurier. La plante aimée du Dieu qui enveloppa Daphné transformée, met sa maison en ordre, comme une maîtresse devenue servante.

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