‹ Les deux masques (volume 2)Chapitre 53 sur 94 · IL · texte numérisé non relu

IL

soupçon, mal léché et mal embouché, résumait, comme dans un type grossissant, tous les vices et toutes les violences de la plèbe. Insolent jusqu'à la furie, calomniateur effréné, il avait des poumons de bronze pour propager la délation et faire rugir Tinvective. Aucune voix ne tenait dans les assemblées contre ce hurlement continu. Sa haine des supériorités plaisait à la foule ; il la prenait aussi par ses flagorneries abjectes et par sa trivialité turbulente. Aux odeurs de tannerie qu'il apportait dans la politique, elle reconnaissait un des siens. A Téloquence sculpturale et presque immobile de Périclès, Cléon avait substitué une vocifération de crieur public et des gestes d'énergumène. Selon Plutarque, ce fut lui (|ui, le premier, « donna Texemple de crier à la tri- » bune, de rejeter en parlant sa robe en arrière, de )) frapper sur sa cuisse et de marcher à grands pas, » pendant son discours ». Les lettrés d'Athènes, en écoulant ce corroyeur tumultueux, pouvaient se rappeler la fable homérique des peaux de bœufs écorchés par les compagnons d'Ulysse, dans Ttle d'Apollon, qui « rampaient comme des serpents et mugissaient effroyablement». Sa poUlique« comme son caractère, était une fureur : guerre à outrance, extermination des ennemis, suspicion haineuse de tout talent ou de toute vertu qui dépassaient le niveau commun. Ce fut lui qui fit décréter par la mul-

LES CnSVALIERS.

titude regorgement en masse des Mityléniens révoltés; et si Pâme du peuple n'avait été agitée d'un remords subit, si, après une nuit visitée sans doute par les Euméûidesr, il n'eût rétracté, le matin, le décret atroce proféré la veille, si le navire expédié pour contremander le massacre était arrivé en retard d'une heure, Athènes, par le crime de Cléon, aurait été couverte d'un sang inexpiable. Ce tribun farouche recelait un fripon vénal : il faisait métier et marchandise de ses délations, menaçant de procès les citoyens riches, et se désistant lorsqu'ils lui payaient leur rançon. Il montait la garde autour du trésor public, avec les grondements du Dragon gardant les pommes d'or, mais il le pillait en dessous. Aristophane, dans ses Achamiens, rappelait déjà que les Chevaliers lui avaient fait « revomir cinq talents » extorqués aux alliés d'Athènes.

Il est de mode, aujourd'hui, de réhabiliter la peste et la fièvre. On tire, tour à tour, des gémonies, les condamnés de l'histoire ; on revise leur procès en l'étudiant à rebours, et on les acquitte bruyamment. L'érudition se plait à ces paradoxes, cela lui donne une pointe d'excentricité qui la rajeunit. Tibère et Néron sortent de ce prétoire fantasque, lavés des « calom- » nies » de Tacite ; Philippe II est encensé avec la fumée des auto-da-fé ; Alexandre YI, déjà délivré de l'enfer des mauvais propos, attend, dans un purga-

ioire indulgent^ qu'on le canonise. Cléon a donc trouvé, dans ces derniers temps, des apologistes. Encre perdue, zèle inutile : les deux génies qui le tiennent à leur pilori ne le lâcheront pas. Il reste marqué du burin de Thucydide et du fouet d'Aristophane. Ces stigmates-là ne s'effacent point.

En tout temps, Taudace aurait été grande d'assaillir ce redoutable adversaire, la Masse incarnée; mais cette audace semblait une démence, le jour où Aristophane lança ses Chevaliers contre lui. On était au lendemain d'un exploit superbe volé par Cléon. Le charlatan populaire avait escamoté une victoire. C'était sous une peau de lion qu'il pouvait maintenant aboyer et hurler au Pnyx.

Démosthènes, un des meilleurs stratèges athéniens, s'était emparé de Pylos, ville maritime de la Messénie. Il avait vaincu l'armée et brisé la flotte de Lacédémone, accourues pour l'en expulser. Il tenait bloqués, dans la petite ilede Sphactérie, quatre cent vingt hoplites, l'élite de l'aristocratie dorienne : l'épée ou la famine devaient les exterminer tôt ou tard. L'orgueil de Sparte fléchit devant ce malheur suprême, elle se crut décapitée si cette tête de sa noblesse périssait. Une trêve fut conclue, des ambas-

sadeurs vinrent proposer une paix digne des deux peuples, el le renouement de rancienne alliance. Du même coup, la guerre du Péloponèse était terminée, el Athènes victorieuse pacifiait la Grèce. Mais Cléon monta à la tribune et ralluma la colère du peuple, en irritant ses soupçons. L'ennemi était à terre : il fit voter son écrasement par des conditions de paix outrageantes. Les fourches étaient trop basses, Sparte refusa d*y passer. La guerre fut donc reprise et concentrée dans rtlot où sa dernière phalange était enfermée. Mais Sphactérie tenait bon, rame des Thermopyles y avait passé. Une forêt épaisse masquait aux Athéniens le nombre et les défenses de ses combattants. Des barques hardies la ravitaillaient, en forçant le blocus ; des plongeurs surgissaient, la nuit, comme des Tritons tutélaires, et jetaient sur la côte des sacs pleins de vivres. Ce siège d'une poignée d*hommes entassés sur un rocher menaçait de parodier celui de Troie par une longueur . ridicule : c^était Tlliade travestie.

Démosthènes envoya demander des renforts : le parti de la paix^ qui avait Nicias à sa tête, profila de cet incident; il réclama la reprise dos négociations. G*est alors que fut jouée, dans rassemblée du peuple, la scène qu*a racontée Thucydide, une des plus plaisantes comédies que la Démagogie ail données au monde.

406 AniSTOPHANE.

Cléon s'emporte contre les alarmistes et les pacifiques, avec sa virulence habituelle. Il soutient qu'il serait facile, « si les stratèges étaient des hommes », de prendre les Spartiates enfermés dans Sphactérie, en un seul assaut. « C'est du moins ce que je voudrais faire, dit-il, si j'étais stratège. » Ua tumulte s'élève ; cent voix lui crient de rassemblée : « Pour- » quoi ne t'embarques-tu pas sur-le-champ, si tu » crois la chose si facile? » — Nicias, le chef de la réaction, voit son ennemi politique le pied dans un piège, saisit l'occasion et le pousse au fond. Il déclare qu'il est prêt à lui céder le commandement, s'il veut tenter Tentreprise. Cléon, étonné d'être pris au mot, essaye de battre en retraite. « C'est ton de- » voir de partir, dit-il à Nicias, tu es général, et » non pas moi. » Mais la foule s'amuse de son embarras : la popularité a de ces caprices, elle aime à taquiner ses idoles. Les cris redoublent : « Il faut qu'il » parte et que Nicias lui cède son pouvoir, y La bra- .vade de Cléon jetée en l'air, au milieu du peuple, lui revient sous la forme d'une sommation impérieuse : il est mis au pied du mur, tout recul devient impossible. Voilà Cléon stratège malgré lui et vainqueur forcé. Ne pouvant éviter le péril, il s'y jette à corps perdu, le front haut, affirmant qu'avant vingt jours il aura tué ou fait prisonniers tous les Spartia* tes retranchés dans l'île. Un rire universel éclate,

hl-

et les hommes sensés — rapporte Thucydide — se réjouissent en songeant que Taffaire, de quelque manière qu'elle tourne, aura certainement une issue heureuse : Sphactérie sera prise, ou Athènes sera débarrassée de Cléon.

Mais la Fortune est ironique; elle plaisante parfois avec les hommes et les choses, et il lui plut d'illustrer Cléon. Lorsqu'il arriva devant Sphactérie, l'ile était à moitié rendue. Un incendie allumé par les Athéniens avait brûlé la forêt qui la recouvrait : le petit nombre et la faiblesse des assiégés paraissaient à nu. Démosthènes avait préparé la victoire par une tactique infaillible; Sphactérie fut prise en une nuit, et trois cents Spartiates furent faits prisonniers.

Qu'on s'imagine le triomphe de Cléon, après ce raccroc prodigieux. Il avait gagné son pari avec la Victoire; elle était venue, ailes basses, à l'échéance fixe qu'il lui avait assignée. Pour la première fois, Athènes voyait des Spartiates pris vivants, et c'était un spectacle à faire frémir sous la lerre, avec un bruit d'armes indignées, les Trois Cents de Léonidas soupant chez Pluton. Le fanfaron se transformait en héros ; il avait le cœur d'Achille, s'il poussait les cris de Thersite. Une couronne de lauriers d'or lui fut décernée.

Or ce fut six mois après Sphactérie qu'Arislophane^ mit Cléon en scène. En pleine gloire, en pleine ovation, il arrache Tidole de son autel, le triomphateur de son char, et il le jette sur le théâtre, en proie à ses ïambes, comme aux bétes féroces d'une arène. La témérité était telle qu'aucun acteur n'osa jouer le rôle, qu'aucun fabricant de masques ne voulut modeler celui de Cléon. Alors Aristophane se barbouilla le visage de lie, couvrant ainsi sa har* diesse de la couleur de Bacchus, et il monta sur la scène pour représenter son ennemi.

La diffamation politique n'a jamais produit un pareil chef-d'œuvre, jamais le rire n'a fait de pareilles morsures. Cette fois l'ironie est trempée de haine ; un échevellement de serpents coiffe le masque comique, comme celui de Méduse. Le Peuple figure dans la pièce sous son propre nom de Démos, et sous la face hébétée d'un vieillard du Puyx, tombé en enfance, quinteux et morose, à moitié aveugle et à moitié sourd, aussi crédule aux mensonges de la tribune qu'aux fourberies du trépied. Démos est la dupe d'un corroyeur paphlagonien,

LES CUEVA.LIEtlS. 40

qu'il a pris è son service depuis quelques mois, f'corroyeur, c'est Cléon, et les deux autres esclai du Peuple, Nicias et Démosthèoes, gémissent sur crédulité du vieux maître grugé et mystifié par vil coquin.

Il L'homme au cuir fait le chien couchant, il le flalle, caresse, le choie, le dupe à plaisir, moïennant quelqi petits bouts de rognures qu'il lui abandonne. < Peuple, dit-il, juge une cause, c'est assez ; puis va au bain, man avale, dévore, reçois les trois oboles. Veux-tu que je serve un bon plat ! ■ Alors le Paphiagonien nous dérobe qu'un de nous a préparé, et en fuit cadeau à notre vieille L'autre jour, je venais de pétrir, à l'ilos, une galette la dëmoaienne ; le rusé coquin tourne autour de moi, 1' caoïote, et ofTre, en son nom, ce gâteau qui était de :

Le gâteau de Pylos, c'est la victoire de Sphac trie préparée par Démosthèncs et dérobée par Cléc et cette victoire, Aristophane l'arrache hardimi de la gueule du Cerbère démagogique qui la détena

Mais un orucle a prédit qu'un marchand de bc dins doil supplanter le marchand de peaux dans faveur de Démos. Justement voici un Charcutier ( traverse la place, avec son éventaire de tripes sa poêle à saucisses. Nicias et Démosthènes l'ar tenl au passage, ils le proclament h sauveur d' thènes. — « Félicité, richesse, puissance, demi » tu auras tout. Tu seras le maitre du marché, i B ports, du Pnyx ; lu pourras casser les générât

4f0 ARISTOPHANE.

D les charger de chaînes, les jeler en prison et tu » feras la débauche au Prytanée. » L'homme se dé* bat et résiste, plus ahuri qu'un pourceau qu'un aigle enlèverait de son auge pour le transporter dans rOlympe. Il objecte sa grossièreté, il confesse son ignominie; mais plus il se ravale dans l'interrogatoire qu'on lui fait subir, et plus on lui prouve qu'il est fait pour grimper droit au pinacle. C'est le triomphe du sens-dessus-dessous, la proclamation du monde renversé.

(( Voyons, est- tu de naissance honnête ?» — « Non, par les dieux ! je sors de la canaille. » — « Enfant de la fortune ! tu es fuit pour la chose publique. » — « Mais je n*ai pas reçu la moindre instruction, je ne sais que lire, encore assez mal. » — « Voilà ce qui peut te faire tort, de savoir presque lire. La démagogie ne veut pas d'un homme instruit ni honnête ; il lui faut un coquin et un ignorant. »

Ainsi armé de son insolence, cuirassé de sa crasse et de sa sottise, le Charcutier entre en lice contre Ciéon, et il semble alors qu'on assiste à une tempête dans un ruisseau, profond comme une mer, dont les éclaboussures seraient des flots de boue. — « Je t'étourdirai de mes hurlements, » dit Cléon. — « Et moi, de mes beuglements, » répond son rival. L'esprit, lui aussi, est étourdi par ce vacarme injurieux, par les abois de ces deux molosses du cynisme lancés l'un sur l'autre. Mais Cléon ne

LKS CHEVALIERS. 411

s'attaquant qu'à un être de raisou, sans personna--

liléel sans prise, aboie et mord dans le vide, tandis - ^

que chaque insuUe de son adversaire le déchire aux - J endroits sensibles.

« Perché sur une roche, tu guettes l'arrivée des tributs, comme un pécheur guette les thons... Tu trais la bourse I

des étrangers opulents. . Tu palpes les accusés, comme des figues, pour savoir lequel est encore vert, ou mûr, ou pas mûr... Tu fais comme les nourrices qui, sous prétexte de goûter les plats de leurs nourrissons, en avalent les trois quarts. »

Leurs impudences se mesurent, leurs fronts d'airain s'entre-heurtent, et c'est à qui sera le plus dur.

« Par Poséidon I — s'écrie Cléon, — toi, me vaincre en impudence ! Si tu y parviens, que je n'aie plus ma part des victimes offertes à Zeus sur la place publique !» — « Et moi, je jure par les coups de poing qui ont tant de fois plu sur mon dos depuis mon enfance, par les couteaux qui m'ont lardé, par les balafres dont je suis couvert, que je serai plus effronté que toi ; aussi vrai que j*ai arrondi mon ventre en me nourrissant de boulettes qui avaient nettoyé des doigts crasseux. » -- a Oe boulettes comme un chien I Et un misérable qui s'engraisse de la pâture d'un chien ose combattre un cynocéphale ? »

Un piquant tableau de larcin puéril s'intercale au milieu de ces engueulements. On dirait le vol de miel ou de fruits d'un Éros anacréontique, parodié par un joli polisson d'Athènes :

<c J'ai bien d'autres tours dans mon sac, des souvenirs

Page 1