VI. — Voyage souterrain de Bacchus. — La barcarolle des gre
nouilles. — Apparition des initiés. — Les mystères. — Mot sinistre d*un mort rencontré.
La guerre qu'Arislophane déclare aux perturbateurs politiques et philosophiques de l'ancienne Athènes, il la fait à Euripide, qui est pour lui leur complice. S'il a une haine constante et acharnée, c'est celle-là. Tandis qu'il épargne Cléon mort, il
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poursuit Euripide jusqu'aux enfers, le fouet à la main. Quand il s'attaque à lui, le rire de sou masque comique montre toutes les dents d'une morsure. En dehors des satires spéciales lancées contre Euripide, pas une comédie (une seule exceptée, les Guêpes) où son nom et son œuvre ne soient déchirés, si bien que, dans le prologue de cette pièce, le poète croit devoir avertir le public que, par extraordinaire, il laissera cette fois son ennemi tranquille. C'est une curée de moqueries effrénées, pareilles aux Bacchantes dépeçant Orphée.
Rien de plus naturel que cette guerre à mort ; il y avait antipathie foncière entre leurs génies. Toutes les idées qu'Aristophane abhorrait, toutes les nouveautés qui l'exaspéraient, Euripide les propageait sur la scène. C'était le romantique d'Athènes visà-vis de son classique opiniâtre, le libéral cosmopolite en face du conservateur exclusif. Euripide, pour Aristophane, est un mauvais citoyen et un mauvais poêle : il ne corrompt pas moins la tragédie que les mœurs, il avilit la muse et il agite la cité. Tout l'offusque et Tirrite en lui : sa sentimentalité et son scepticisme, son bavardage philosophique et son humeur élégiaque, ses familiarités bourgeoises et ses audaces religieuses. Homme de tradition et de résistance, il redoute les prophéties vagues, les paroles troublantes, les insinuations équivoques, les
aspirations subversives, dont ces drames inquiets sont remplis. Les cris de cette montagne en couches rhompilent. Quel dieu ou quel monstre, funeste à Athènes, va-t-elle engendrer?
Nous avons dit ailleurs ce qu'il y eut d'injuste et de routinier dans cette persécution à outrance. Mais, Aristophane étant donné, on comprend combien Euripide devait l'irriter. Euripide, comme Socrate, son ami, est un précurseur; il fait brèche à TÉtat ancien pour le livrer aux innovations. Il lance sa trirème sacrée, construite par Thésée et radoubée par Selon, sur un avenir inconnu chargé de tempêtes. Sa tragédie, comme le cheval de Troie, est grosse d'idées ennemies recouvertes d'un appareil religieux, qui doivent tôt ou tard bouleverser la cité.
Dans les Achaniiens, Aristophane avait déjà mis Euripide en scène. Dicéopolis, pour attendrir les gens de son bourg ameutés sur lui, va emprunter à Euripide une défroque lamentable. C'est l'occasion d'une scène, où toute la friperie pitoyable dont il habillait ses héros déchus, est secouée, au nez du public, avec une verve bouffonne. Les haillons de Philoctète, la tunique crasseuse de Bellérophon, le bâton et récuelle ébréchée de Télèphe, passent tour à tour dans ce burlesque inventaire. Rien ne choquait davantage le goût des purs lettrés athéniens,
LES FÊTES DE DËUËTER ET DE PERSÉPBONE. M que les plaies et les guenilles dont Euripide salissa ses drames. Cette façon de remuer les émotions infi neures, d'arriver à l'àme en déchirant les eotraillei déconcertait l'idée sublime qu'ils se faisaieot de I Tragédie. Cet étalage sordide leur semblait souille la majesté du théâtre. Ils ne reconnaissaient pli ta Doble Muse d'Eschyle et de Sophocle, grimée e mendiante, pour arracher une aumône de larmes ai yeux du public.
Dans les Fêtes de Cérès, Aristophane traîne Eur pide, sur les tréteaux de la farce, comme sur m claie. Les Athéniennes, rassemblées pour la céli bralion des Mystères, complotent la mort de l'insu teur de leur sexe. Le poète effrayé recourt à so beau-père, Mnésiloque. Il le rase, il l'épile, il l'atlil du mantelet et du bonnet de nuit d'une douairièi atlique, et l'envoie, en cet attirail, plaider sa cauj au miheu du conciliabule forcené. Mais Hnésiloqi reacbéril sur les injures d'Euripide ; il prêtée que les femmes lui doivent non point un chfttimen mais une récompense, pour avoir adouci leurs vic< en les exhibant sur la scène. Cette défense malsoi nanle fait suspecter l'orateur. On l'arrache de '. tribune, on dévisage sa barbe mal rasée et sa pes velue. Les lunettes de l'Abbesse du conte de la Foi taine ne sont pas plus inqnisitoriales que les yei perçants de ces matrones impudiques inspectai
rintrus. Mnésiioque reconnu est attaché au poteau. Euripide vient alors, sous toute sorte de déguisements décrochés du vestiaire de ses tragédies, au secours de son beau-père en péril. II apparaît tour à tour en Persée, en Ménélas et en nymphe Écho, pour le délivrer. Le sel de ces parodies s'est évaporé, les coups ne portent guère dans cette facétie caricaturale. L'exécution est en effigie : ce n'est point le véritable Euripide, c'est son mannequin qu'on y voit berné.
Mais, dans les Grenouilles^ l'attaque se précise, la lutte est sérieuse, et la solennité de la mise en scène l'agrandit encore. Les Enfers en sont le théâtre, un Dieu la préside, et c'est Eschyle en personne qui va combattre Euripide.
Eschyle n'est plus, Euripide et Sophocle viennent de mourir. Avec eux le génie tragique s'est retiré de la scène. Bacchus, mal desservi par de chéUves rapsodies, descend aux Enfers, pour en ramener un des grands poètes qui illustraient et charmaient ses fêtes. Lorsqu'il y débarque, il trouve ce monde sou-
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I terrain en révolution . Il y a une royauté tragique chez les morts, Pluton a son poète lauréat. Eschyle occupait glorieusement ce trône ; mais Euripide est venu. Il a récité ses vers sophistiques devant les fripons, les coupeurs de bourses, les brigands et les parricides, et cette canaille des Enfers a pris feu pour lui. Elle veut détrôner le vieux poète et faire régner à sa place le nouveau venu» Une joule poétique va décider de la querelle : Bacchus en est le juge, la résurrection sera le prix du vainqueur.
La lutte s'apprête superbe et sévère. Ce sont les Jeux Olympiques de la Tragédie, qu'on va célébrer. En guise de cestes et de disques, on apporte des cubes pour jauger les mots et des coudées pour les mesurer. Chaque vers sera pesé dans les plateaux d'une balance. Le matériel symbolique dont Aristophane aime à se servir prend ici un aspect grandiose. On se rappelle ces lourdes balances chargées d'âmes qu'on voit, dans les Jugements derniers sculptés des porches gothiques, osciller, sous les yeux du Christ, entre le ciel et l'enfer. — Les vers peuvent être aussi élus ou réprouvés; ils o&t la sublimité qui exhausse ou la vulgarité qui rabaisse : les vers sont des âmes.
Le Chœur annonce l'arrivée d'Eschyle, par une fanfare formidable. Rien n'exprime mieux ce qu'Athènes mêlait d'étonnement à son admiration