‹ Les deux masques (volume 2)Chapitre 69 sur 94 · VT · texte numérisé non relu

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Deux citoyens d'Athènes, Pisthétairos (celui qui veut en faire accroire aux amis) et Evelpide (celui qui espère toujours), fuieptla ville bavarde et criarde, retentissante de querelles et de plaidoiries, pour l'harmonieux pays des Oiseaux. Ils quittent le guêpier trivial pour le nid céleste. Le Geai et la Corneille sont leurs guides. Un site rocailleux se présente. Evelpide frappe contre une roche; le Roitelet les reçoit au seuil du royaume ailé ; ils sont arrivés*

Pas plus d*appareil ni de mise en scène. Dans la sphère même du merveilleux, la Muse attique reste toujours simple ; elle ne fait pas de grands gestes de magicienne pour évoquer ses prodiges : un sourire, un mot lui suffit. — Que de grimoires et de tintamarres, quelles eflbroyables mixtures capables d'empoisonner le monde et d'enfumer les étoiles, il faut aux sorcières de nos légendes, pour manipuler leurs philtres magiques! Comparez-leur la Symétha de Tbéocrite, distillant le sien sous la lune : une poignée d'orge, un brin de laurier, un rayon de cire, une goutte d'hippomane, une frange de manteau, et son charme est fait. Du maléfice même, la Grèce ne prend que la fleur ; la baguette de ses enchantements est une branche de laurier-rose.

Le roitelet à tète d'or est, dans d'autres mythes, le rival et l'ennemi de l'aigle, et, comme le nain du géant, il triomphe souvent de lui par la ruse. Une fable antique le montre défiant au yoI son rival, et tous les oiseaux avec lui. L'aigle, d'un élan, fend le ciel par-delà les nues. Mais, au moment où il va être proclamé monarque des airs, le roitelet s'échappe de son aile, où il s'est blotti, et se pose victorieusement sur sa tète.

Aristophane humilie ce petit superbe ; il en fait

l'esclave de la Huppe, qui fut autrefois Térée, un

des ancêtres des vieilles dynasties athéniennes, et II. 32

498 ARISTOPHàNB.

qui joint ainsi à la science de rhomme la divination de Toiseau. La huppe est, en efiet, dans toutes les mythologies et toutes les magies, un oiseau fatidique et surnaturel. Elle prédit le bon vin, en chantant avant les vendanges ; quand elle glousse, elle dénonce le renard embusqué sous Therbe. Elle a le don d^ouvrir les lieux fermés avec une plante qui croit ou qui décroît selon les phases de la lune. Si un homme se frotte les tempes avec du sang de huppe, il voit en rêve des choses merveilleuses. Celui qui porte la tète d'une huppe dans sa bourse ne sera jamais trompé par les astuces des marchands. La huppe, selon les traditions arabes, ne quittait jamais Salomon ; elle lui parlait à Toreille et lui révélait les sources qui coulent sous la terre. Azz-Eddin-El- Mocadessi, dans son poème, les Oiseaux et les Fleurs, lui fait prononcer cette sentence mystérieuse : « Celui u qui ne sait pas tirer un sens allégorique du cri aigre » (des gonds) de la porte, du bourdonnement de la » mouche, de l'aboiement du chien, du mouvement » des insectes qui s'agitent dans la poussière ; celui » qui ne sait pas comprendre ce qu'indiquent la mar- » che de la nue, la lueur du mirage, la teinte du » brouillard, celui-là n'est pas du nombre des Intel- » ligents, »

C'est donc peut-être autant sur sa vieille renommée de fée orientale que sur sa métempsycose

Le rossignol répond, mais le poète n'ose parler pour lui: il ne croit pas la parole humaine capable

athénienne^ qu'Aristophane a choisi la huppe pour en faire la reine du monde des oiseaux. Les voyageurs rinterrogent ; ils cherchent « une cité moel- 'sj » leuse, où Ton se repose sur d'épaisses couvertures » , où la paresse*soit la loi et la volupté le devoir. La Huppe hésite, ne sait que répondre; alors Pisthétairos conçoit une idée sublime : — « Que les oiseaux bâtissent une ville dans les airs, ils seront les maîtres du monde. Cette ville éthérée subjuguera les Dieux, en bloquant TOlympe; elle les affamera, en :'^^ confisquant au passage l'encens des autels et la

fumée des victimes. Les Immortels deviendront leurs

clients et leurs tributaires. » La Huppe est séduite, y^

elle réveille le rossignol, sa compagne, pour lui faire ;|

part de ce grand projet; et jamais aubade plus fraîche ne réveilla, sur les fleurs, dans la blancheur de Taurore, une maîtresse endormie :

c< — Chasse le sommeUl Que Thymne sacré jaUlisse en soupirs de ton gosier divin 1 Roule en légères cadences tes ^^

fraîches mélodies, pour plaindre le sort d'Itys, qui nous a fait verser tant de larmes 1 Ta voix pure s'élance du milieu des ifs au feuillage sombre, elle monte jusqu'au trône de Zeus. Là, Phœbus t'écoute, Phœbus aux cheveux d'or, et sa "^

lyre d'ivoire s'accorde à tes plaintes. Il rassemble le chœur ~i.^

des Dieux, et de leurs bouches immortelles s'élance un con- . j^

cert de voix bienheureuses. » -\

d'exprimer son chant ineffable. La Toix de chair ne se trouve pas assez pure pour traduire la musique du ciel. C'était une flûte cachée derrière la scène, qui soupirait les répliques du virtuose ailé. — a Quel » gosier a ce petit oiseau ! » s'écrie Pisthétairos^ lorsqu'il interrompt les cadences ; « c'est du miel » dont il a rempli tout le taillis ».

Cependant la Huppe bat le rappel et sonne la diane du peuple aérien, mêlant la roulade au vers, le gazouillement à la strophe, et les onomatopées agiles de la langue de l'air aux mots qui tournoient et se font ailés pour les suivre. C'est la ronde de Thorizon» faite par un chant qui file comme une étoile.

<( Epopoi, poi, poi, popoi, epopoi, popoi, ici, vite, yite, mes compagnons de Tespace ; vous qui pillez les guérets fertiles, innombrables tribus au vol rapide, mangeurs d'orge, butineurs de grains ; et vous dont la douce voix fait entendre autour des glèbes le petit cri : tio, tio, tio, tio, tio, tio, tio, tio; et vous qui, dans les jardins, sautillez sur les rameaux du Uerre, oiseaux des montagnes qui becquetez les fruits de Tolivier sauvage et de Farbousier ; accourez à ma voix : trioto, trioto, totobrix ; vous aussi qui, dans les vaUées marécageuses, dévorez les cousins au dard aigu, et vous qui habitez la belle prairie de Marathon, étincelante de rosée ; et toi, francolin diapré; vous aussi, alcyons qui volez au* dessus des flots gonflés de la mer, venez apprendre la grande nouveUe ! Que toute la race au long cou soit ici rassemblée par moi I Sachez qu'il nous est arrivé un vieillard à Tesprit subtil, qui apporte une idée toute neuve et projette une grande entreprise. Venez tous à cette conférence : ici, ici, ici, ici. Toro, toroto, rotototyy, kikkobau, kikkobau, torotorotoroto, tofolililiy 1 »

Les Oiseaux répondent à Fincantation ; ils arrivent / /^

par nuées, défilent par spirales; on entend rouler un tourbillon d'ailes. Mais leur curiosité se tourne en une fureur y lorsqu'ils aperçoivent les deux hommes, introduits dans leur sphère sacrée ; ils se croient livrés, par un traître, à la race impie des chasseurs et des oiseleurs. L'essaim se dresse en phalange, il se hérisse de becs irrités et d'ongles ouverts ; des mots d'ordre stridents comme des coups de clairon, des excitations colériques retentissent à travers les rangs.

tt lo ! lo ! en avant I attaque ! lancetoi sur Tennemi 1 prends ton vol I enveloppons-les de nos ailes pressées ! Malheur à eux 1 Ils vont nous servir de p&ture ! Ni les forêts de la montagne, ni les nuées du ciel, ni la mer blanchissante, ne les soustrairont à nos coups. AUons, pique, dé-: chire ! Où est le chef de cohorte ? QuMl engage Taile droite I »

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La Huppe apaise à grand'peine ces guerriers fougueux ; elle les décide enfin à écouter les deux étran-* gers, et Pisthétairos harangue leur armée volante, comme Démosthènes, plus tard, apostrophera la tempête.

C'est par la flatterie qu'il les désarme, c'est en leur jetant des grains d'encens qu'il les apprivoise. Pisthétairos rappelle aux Oiseaux leur antique suprématie sur le monde. ^- « Quelle est l'aïeule de la terre? » — L'alouette I — Son chant a devancé la première » aurore ; elle existait avant Zeus , a van t Kronos , avant \6

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» les Titans. Ésope le prouve, lorsqu'il raconte que le » père de l'alouette, étant mort, resta cinq jours sans » sépulture, faute de terre pour l'ensevelir; ce qui » força l'alouette à déposer son corps dans sa propre » tète. Les oiseaux ont autrefois régné sur les hommes. » Il est évident que le coq gouvernait la Perse, puis- » que, aujourd'hui encore, le Grand-Roi porte seul » la tiare droite sur le front, tandis que les autres » Persans doivent la porterinclinée. Le milan a été chef i> des Grecs, et le coucou, Pharaon d'Egypte. Les » sceptres homériques, que surmontaient des figures » d'oiseaux, constatent ces royautés primitives. Les » plus grands Dieux ont des oiseaux pour ministres. )> Quelques-uns même sont ailés : Mercure et la Yic- » toire, Éros et Iris. » — Rien de riant et de léger comme ces récits de charmeur; vocaUses de la fable, fioritures du mythe^ contes brodés sur un tissu d'air. On croit entendre l'Oiseau Bleu, soufflé par une fée, sifflant son histoire au peuple emplumé.

Il s'agit donc de construire une ville qui arrêtera les Dieux au passage, comme une douane aérienne, lorsqu'ils descendront sur la terre pour s'accoupler aux mortelles, et qui les forcera de payer tribut. Les hommes devront également reconnaître l'empire des oiseaux, sous peine de moissons pillées et d'arbres fruitiers ravagés. On dresse déjà en partie double la taxe des sacrifices : pour une brebis immolée à Nep-

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tuoe^ une poignée d'orge jetée au canard ; pour un bœuf voué à Hercule, un gâteau de miel offert à la mouette. Le sacrifice solennel d'un moucheron mâle est voté au roitelet, chaque fois qu'on égorgera un bouc sur l'autel de Zeus : caricature exquise, faite pour être gravée, par le burin de Glycon ou de Dioscoride, sur la cornaline d'un camée. En revanche, les oiseaux combleront de bienfaits les hommes. Ils monteront la garde du champ, ils défendront le verger contre l'innombrable et vorace légion des insectes. Les chouettes tomberont sur les sauterelles acharnées aux fleurs de la vigne, les grives avaleront par milliers les moustiques rongeurs du figuier. Combien leur culte sera d'ailleurs moins onéreux et plus innocent que celui des Dieux I Les oiseaux ne réclament pas des temples de marbre, fermés à deux battants par des portes d'or : ils habitent, sous les buissons, des chapelles de mousse et des sanctuaires de verdure. Leurs fidèles ne seront point contraints, pour les adorer, de traverser les déserts d'Hammon ou de gravir la montagne de Delphes ; mais, debout, au milieu des arbousiers agrestes, ils tendront vers les nids leurs mains pleines de froment : que quelques grains coulent entre leurs doigts, et leurs prières seront exaucées.

Ainsi parle ce théologien des feuillages, et l'on di* rait l'Ariel de Shakspeare, converti à la religion des

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Oiseaux. Ses louanges les exaltent, leurs plumes frémissent y leurs gosiers se gonflent. Ils entonnent cet hymne triomphal, où la pitié tombe, sur les hommes rivés à la terre, des hauteurs sublimes que le vol atteint.

« 0 cher, ô gracieux, ô le plus aimable des Oiseaux, toi qui accompagnes tous mes chants, rossignol, te roici, te Yoici ! Tu apparais à la vue, m*apportant de mélodieux accords. Mais toi qui fais si bien résonner sur la flûte les doux sons du printemps, prélude aux anapestes ! — Faibles mortels attachés à la terre, créatures d*argUe, semblables à une génération de feuiUage, race infortunée qui rampes sans ailes, sur la terre fangeuse, dont la vie n'est que ténèbres ; hommes qui ressemblez à des rêves, écoutez les Oiseaux, êtres immortels, éthérés, toujours jeunes, toujours occupés d'éternelles pensées. Vous apprendrez de nous la vérité sur les choses célestes, la pure essence des êtres ailés, l'origine des Dieux et des fleuves, de TÉrèbe et du Chaos ; et vous pourrez dire de notre part, à Prodicos, de désespérer du reste. »

Ils racontent leur généalogie immémoriale, leur aînesse divine, antérieure et supérieure à toute création ; ils se proclament les premiers nés de la Yie et de la Nature.

« Il existait le Chaos et la Nuit, et, au commencement, le noir Érèbe et le Tartare ; mais ni la terre, ni l'air, ni le ciel n'étaient encore. Dans le cercle infini de TÉrèbe, avant tout, la Nuit aux ailes noires pondit un œuf non couvé, d*où, par la révolution du temps, jaillit l'Amour, père des Désirs, battant son dos de ses ailes d'or, rapide comme les vents d'orage. Accouplé au Chaos volatil et ténébreux, dans la

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profondeur du Tartare, il engendra la race des Oiseaux, qui vit le jour la première de toutes. »

Cette filiation leur tient au cœur; ils la revendiquent ; leur hymne, pour mieux Fatlester, sourit gaiement dans son enthousiasme : — « Nous sommes » nés de TAmour, cent preuves le démontrent. )» Nous avons des ailes, et nous en prétons aux n amants. » — Ils rappellent les services que les oiseaux rendent aux hommes ; les avertissements de la grue invitant, par son départ, le laboureur aux semailles, les présages de Thirondelle, criant l'arrivée du printemps, toutes les affaires humaines, mariages et commerce, navigation et voyages, suspendus aux augures que décrit le vol des Oiseaux.

c Si TOUS nous reconnaissez Dieux, nous serons tos Muses devineresses; par nous, vous connaîtrez les venls et les saisons. Nous ne nous retirerons pas fièrement, comme Zeus, au plus haut des nues, mais nous serons parmi vous, et nous vous donnerons, ainsi qu'à vos enfants et aux enfants de vos enfants, richesse et santé, bonheur, longue vie, paix, jeunesse, rires, chœurs et festins. »

Cette bénédiction donnée à rhomme par Toiseau, cette protection assurée par le nid à la maison qui Fabrite, était une croyance populaire en Grèce. Athénée nous a conservé la « Chanson de THirondélie», que les enfants allaient chantant^ de porte en porte, en avril :

« Elle est venue, elle est venue rhirondelle, ramenant la belle saison et la belle année; blanche sous le ventre et noire sur le dos ! N'iras-tu pas quérir, dans ta grasse maison, une corbeille de figues et une coupe de vin, et une éclisse de fromage, et de la fleur de froment? L*hirondelle ne refuse rien, pas môme un petit gâteau. Nous en irons-nous les mains vides? Si tu nous donnes, nous nous en irons ; si tu ne nous donnes pas, nous ne quitterons pas la place ; nous emporterons la porte et son linteau, et la femme assise dedans . Elle est petite, ta femme, nous l'emporterons aisément. Allons, donne, donne donc, si peu que tu donnes, ce sera beaucoup. Ouvre, ouvre ta porte à l'hirondelle. Nous ne sommes pas des vieillards, nous sommes des petits enfants. »

Mendicité ravissante. L'enfant, déguisé en oiseau quêteur, tendait aux aumônes rustiques un nid d'hirondelle, en guise de sébile.

Cependant les Oiseaux séduits approuvent le plan des deux Athéniens. Des ailes postiches les naturalisent, et les bipèdes emplumés éclatent de rire, en se regardant : — «Tu ressembles à une oie peinte sur une enseigne, » ditEveîpide à Pisthétairos ; etPisthé*

tairos lui réplique : — (x Et toi, à un merle tondu ras. i» La ville décrétée se construit avec une rapidité fantastique. Elle s'appellera Néphélococcygie, «la Ville des Nuées et des Coucous ». Un récit merveilleux nous montre les ouvriers volants à la tâche :

« De Libye sont venues trente mille grues, avec les pierres qu'elles avaient avalées ; les r&les d'eau les taillaient à coups de bec ; dix mille cigognes fabriquaient les briques ; les plu-

Tiers et les autres oiseaux aquatiques apportaient de Teau dans les airs ; les hérons servaient dans les auges le ciment qu'avaient pétri les oies avec leurs pieds élargis en pelles ; les hirondelles volaient au travail, le bec plein de ciment et leur truelle derrière le dos, comme on porte les petits enfants ; les pélicans équarissaient les portes, et on eût dit de grands coups de hache: c'était un bruit comme dans un chantier naval. Maintenant toute Tenceinte est bien close et bien verrouillée : partout des rondes et des sentinelles sur les tours. »

Parodie grandiose et charmante! L'Orient conteur n'a rien rêvé de pareil à cette nidification colossale, à cette Babylone de rélher, construite à coups d'ailes, maçonnée par des becs qui chantent en même temps. La vérité n'en est pas tout à fait absente : toutes les industries de l'instinct collaborent à l'édifice enchanté. Les oiseaux n'ontils pas le génie de l'architecture ? Qui sait s'ils ne l'ont pas enseignée aux hommes? Telle de leur tribu charpente, telle autre menuise ; le rouge-gorge est un vannier, et le pic est presque un sculpteur. Le nid résume, dans sa complication délicate, toute la science des arcs et des courbes, des mesures et des proportions. Une vieille légende germanique dit que les hirondelles ont aidé Dieu à édifier la voûte du firmament sur la terre.

Un prêtre inaugure, selon les rites, la cité naissante ; il asperge ses fondements avec l'eau lustrale, il sacrifie à ses Dieux. Mais ces Dieux sont réduits et

ramenés aux types de Toiseaiii» ils sont refaits à son image, il faut qu'ils montrent leurs ailes pour être admis aux honneurs divins. Un bocage logerait ce Panthéon gazouillant. On invoque le Cygne de Délos, Latone, mère des cailles, Bacchus-pinson, Cybèleautruche : Diane n'est plus, comme une madone italienne, que la Vierge au Chardonneret.

Les lois, après les Dieux; ce sont celles du monde renversé que peint encore aujourd'hui l'imagerie populaire, lorsqu'elle nous montre des hommes attelés au char des chevaux, des chasseurs chassés par les cerfs, des pêcheurs ramenés par les poissons dans leurs filets d'algues. Revanche des animaux sur l'homme, représailles de leur servitude et de leurs tortures.

« Ten tends proclamer partout: « A celui de vous qui tuera » Diagoras de Mélos, un talent I A celui qui tuera un des » tyrans morts, un talent ! » Nous voulons faire aussi notre proclamation : « A celui de vous qui tuera Philocrate, un » talent; quatre, s*il l'amène vivant. Ce Philocrate enfile les n pinsons dans une brochette, et les vend & sept pour une » obole, n torture les grives, en les soufflant pour qu'eUes » paraissent plus grosses; il passe aux merles des plumes » dans les narines, U rassemble des pigeons qu'U renferme » et attache dans un réseau, et il les force à piper les autres, n Voilà ce que nous voulons proclamer. Et si quelqu'un nourrit des oiseaux enfermés dans sa cour, qu'il se h&te de les lâcher. Ceux qui désobéiront seront saisis par les oiseaux, et nous les enchaînerons, pour qu'à leur tour ils pipent les autres hommes. »

De nouveaux hymnes célèbrent la fondation de la ville. Les Oiseaux se remettent à chanter leur félicité avec un transport d'allégresse. Chant de transfiguration bienheureuse : ils se sentent devenir Dieux, ils nagent dans les rayons de Tapothéose. On croit les voir, TcBil en feu et la plume enflée ; les plus petits se rengorgent, la mésange elle-même fait la roue. Le poète balbutiait d'abord leur langage, il possède maintenant sa gamme infinie, il est initié. Sa verve mélodieuse a pris Tinextinguible enthousiasme du rossignol, Tinfatigable haleine de l'alouette. Toutes les cordes vocales des chanteurs du bois vibrent sur sa lyre : devenue ailée, elle flotte dans le ciel parmi les étoiles, comme celle que les Muses donnèrent à Orphée, et dont les Dieux firent une constellation.

a C'est à nous désormais que les mortels adresseront leurs prières et leurs sacrifices. Rien n*échappe à notre vue, à notre puissance. Nos regards embrassent Tunivers. Mous préservons le fruit dans la fleur, en détruisant ces mille espèces d'insectes voraces, nés de la terre, qui s'attaquent aux arbres et se nourrissent du germe à peine formé dans le calice. Nous détruisons ceux qui, comme un fléau fatal, ravagent les parterres embaumés; tous ces êtres rampants et rongeurs périssent sous les coups de la race ailée... Heureuse la race des oiseaux qui, l'hiver, n'ont pas besoin de tunique I Ils ne craignent pas non plus les rayons brûlants de la canicule. Ils habitent, dans les prés fleuris, au cœur des feuiUes fraîches, tandis que la divine cigale, foUe de soleil, lance ses cris de pythonisse, quand midi brûlela terre. Nous hivernons au creux des antres, et nous folâtrons avec les nymphes des montagnes ; au printemps nous bu-

tinons, sur les buissons de myrthe, la baie virginale, et les jardins des Grâces tout blancs de fleurs. »

Cependant la ville flottante a mis la terre en émoi ; elle attire les basses convoitises des hommes : une bande d'aventuriers rapaces Fescalade, des mendiants et des charlatans y pénètrent. Un rapsode lyrique, au manteau troué, apporte à Néphélococcygte ses dithyrambes mercenaires: Pisthétairos le renvoie, en lui jetant une tunique : « II faut aider les poètes, » dit-il à Evelpide, avec une compatissante ironie. Pour les autres, il est sans pitié. Il chasse à coups de bâton un devin qui arrivait tout gonflé du vent, de ses faux oracles, un géomètre qui prétend cadastrer Fazur et arpenter Tair, un inspecteur et un marchand de décrets, accourus pour asservir aux lois d*en bas la cité d*en haut, un sycophante qui vient y chercher pâture de mensonges et de délations. La répubUque aérienne bannit de son enceinte les méchants et les parasites, mais elle s'ouvre aux hommes de bonne volonté. Des corbeilles pleines d'ailes attendent ses élus. Ils rejettent au seuil la chrysalide de la pesanteur ; les voilà qui volent et qui planent : leur songe

^: éternel est réalisé.

%^- - C'est au tour des Dieux de subir la loi des Oiseaux.

Les hommes n'adorent plus ces êtres aptères; d'ailleurs, la fumée des hécatombes est interceptée et retombe à plat sur le sol. Les Immortels, pris par la

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famine, réduits au régime du nectar et de Tambroisie, envoient Neptune et Hercule, escortés d*un dieu de la Tbrace, traiter de la paix. Neptune voudrait discuter, mais Hercule est pressé par sa faim terrible : son estomac gronde comme un orage. Ésaû de TOlyrape, il vend pour un plat fumant sa part de divinité et le sceptre même de Zeus. Le dieu Thrace, glouton comme un fétiche, approuve le marché par des cris de ventre affamé. Zeus cédera Tempire aux Oiseaux, et il donnera à Pisthétairos en mariage Basileia, la belle Royauté. L'abdication est conclue, l'hymen se ce* lèbre au milieu des chants et des danses. Pisthétairos apparaît, brandissant, comme un joyeux thyrse, la foudre terrible. Une immense auréole d'Oiseaux s'arrondit en couronne autour de son front; il enlace Basileia sous ses ailes, et monte avec elle vers roiympe, dans une glorieuse et amoureuse ascension.

« Que toutes les tribus ailées de nos concitoyens accompagnent les époux dans le palais de Zeus, qu'elles volent autour du lit nupUal. Tends les mains, épouse chérie ! Prendsmoi par les ailes et dansons ! Je vais t'enlever et Remporter dans les airs. »

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On a questionné, comme un grave Sphinx, cette comédie volatile ; on a voulu lever le plan des dédales de sa fantaisie, comme les augures trouvaient un sens aux arabesques du vol des oiseaux. La plupart des commentateurs y ont vu la satire d'Athènes, in-

fatuée de sa gloire et de sa puissance. A l'époque où la pièce fut représentée, Athènes était au comble de la fortune. Elle entrait à pleines voiles, en chantant le Pœan de Platée et de Salamine, dans Texpédilion de Sicile. L'impétueux génie d'Alcibiade la possédait à la façon d'un démon, et la poussait aux folles aventures. Les démagogues jetaient à la crédulijlé du peuple des mensonges gros comme le monde, les devins lui prédisaient la domination des terres et des mers, les oracles le faisaient flatter par les Dieux, les vapeurs de l'antre de Delphes lui arrivaient en fumée d'encens. Ce n'étaient que projets immenses, plans démesurés, conquêtes à perte de vue, tributs universels tombant en pluie d'or dans les coffres de l'Acropole: la Méditerranée allait devenir un lac athénien. Aristophane, selon les commentateurs, aurait voulu railler l'infatuation populaire, et Néphélococcygie serait la satire de Thégémonie fabuleuse rêvée par Athènes.

Il y a du vrai dans cette interprétation de son œuvre ; mais ce serait mettre ses Oiseaux en cage, que de l'y restreindre. Son essor est plus haut, sa sphère est plus large ; ce poème de haut vol n'est point une comédie de combat. Ce qui le distingue justement des autres pièces d'Aristophane, c'est sa gatté presque inoffensive. L'injure s'y tait, l'agression désarme : à peine çà et là quelque sarcasme soudain qui fond

sur un sycophante ou sur un sophiste, si rapide qu'on croirait voir une cigogne s'abattant du haut des nues sur le sable, et s'envolant aussitôt^ un serpent au bec. L*ordure même y est rare, presque imperceptible; au lieu d'être lancée à poignées, ce n'est plus qu'une flente de moineau qui tombe parfois malignement sur le nez en Tair d'un passant. Évidemment le poète, pour un jour, renonce à la lutte ; \T s'évade du monde réel, par la porte d'ivoire des songes, dans la région des chants et des souffles ; il voltige, en plein idéal, dans l'élément du caprice et de la lumière. Magicien de l'azur, il évoque, au son des harpes d'Éole, sa fantasmagorie magnifique ; il en jouit et il s'y repose. Comme les abeilles sur la bouche de Platon, les oiseaux viennent gazouiller sur ses lèvres et il redit en chansons exquises les secrets de la vie ailée qu'ils y ont déposés.

Analysez ce poème enchanteur ; vous y trouverez une misanthropie légère, une ironie voilée, un dédain riant et suprême. Allez plus avant encore, un sens profond s'en dégage. C'est, par-dessus les travers d'Athènes, la dérision lyrique des insanités et des vanités humaines. Pisthétairos est fou, la cité qu'il fonde est imaginaire, ses murailles sont faites de brume et de vent. Et pourtant sa folie triomphe : d'épizootie qu'elle était en gagnant la race des oiseaux, elle descend en épidémie sur les hommes. La

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