‹ Les deux masques (volume 2)Chapitre 70 sur 94 · II · texte numérisé non relu

II

1^. ^ ville fantastique les aspire; ils la croient réelle et

^' veulent Thabiter. Les Dieux eux-mêmes sont forcés

d'entrer dans cette faribole aérienne, et, puisque le monde délire, de délirer avec lui. Au lieu d'être précipité sur le sol par les ailes factices collées à ses flancs, Pisthétairos subjugue l'Olympe, détrône Zeus, et il épouse Basileia, la toute-puissante Royauté. <— Image grandiosement railleuse de la Folie gouvernant le monde, transformant en faits ses chimères, ses mirages en réalités, ses hallucinations en conquêtes, et décevant éternellement les hommes, avec ses prestiges illusoiresi au sein de l'universelle Illusion.

En faisant le tour du théâtre d'Aristophane, nous avons relevé son plan stratégique à demi recouvert par l'exubérance de sa fantaisie. Ce labyrinthe est une forteresse, ses mille dédales convergent vers un point d'attaque. Cette mascarade, désordonnée à la surface, garde, au fond, l'unité et la discipline d'une phalange ; elle cache des glaives sous ses oripeaux. Ses personnages, vivants ou imaginaires, hommes et Dieux, bêtes et fantômes, abstractions et réalités, toute cette troupe chimérique, emportée dans un tourbillon d'inventions folles et de scènes éparses.

s'élance d'une méioe charge, contre un même grou^t d'adversaires, les révolutionnaires et les novateu de la vieille Athènes. Le poète les poursuit soi toutes les formes de l'agression directe et de l'alli sion symtwlique. Il licencie à coups de fouet les pa tisans de la guerre, il cloue Cléon au pilori, il moi tre l'utopie sociale aboutissant à une promiscui dérisoire, il lance un guêpier sur les juges merc naires d'Athènes, il amasse les nuées, comme uj tempête sur la maison de Socrate, il descend aux e fers pour découronner Euripide.

Celte lutte dramatique se précise par la parabas Au milieu de la pièce, le Chœur, jusque-là rassemb entre l'autel bachique et la scène , déGlait le loi du théâtre et se rangeait, comme en bataille, deva les gradins. Le dialogue se taisait, l'action faisait ui pause, il y avait enlr'acte. Alors le Coryphée se d tachait du chœur et adressait la parabase au public.

La parabase, c'étaitle poète sortant de sacomédi levant son masque et découvrant sa pensée. Il pa lait face à face au peuple, il lui expliquait le sens ( son œuvre, il rassemblait ses traits épars dans poignée d'un discours. Là plus d'allégories fantai ques ni d'allusions déguisées : tous les voiles étaiei déchirés, toutes les fictions écartées. La machine (bé. traie se transformait en tribune, l'histi ion s'y drei sait comme un orateur. Il ouvrait son âme à la fouit

5i6 ARISTOPHANE.

il répandait sa passion sur elle, il apostrophait de front ses ennemis. Gomme la flèche de Tarcher qui éborgna Philippe, chacun de ses sarcasmes portait un nom gravé sur son fer.

Aristophane est superbe dans ses combats singuliers avec le public; il l'affronte et il le séduit, il le rudoie et il le caresse. La louange grandiose alterne avec la moquerie délicate, les graves conseils à la cité avec l'invective lancée sur le factieux ou le corrupteur. Sa Muse a une façon familière et vive de tirer par la barbe le bonhomme Démos, pour s'en faire en* tendre, qui rappelle la Thétis d'Homère prenant Jupiter au menton. Il dit au peuple tout ce qull a sur le cœur, ses griefs et ses rancunes, ses apitoiements et ses plaintes. Entre deux scènes des Achamietis, il quête pour les vieux soldats affamés, dans le casque rouillé de Platée et de Marathon. Dans les Cheva^ liers, il reproche à Athènes son ingratitude envers ses poètes vieillis et déchus, et il lui montre Tantique Gratines, presque séculaire, jadis lauréat glorieux de la Grèce entière, traînant, en haillons, par les carrefours, ses couronnes fanées et sa lyre énervée par Tftge. Ailleurs, il se glorifie d'avoir osé attaquer Géon tout-puissant, et il se dresse sur la scène, comme sur le socle d'un piédestal, dans l'altitude de l'Apollon pythien foulant aux pieds le monstre écrasé. Quelquefois aussi, il fait honte aux juges de ses

comédies disgraciées, et, hardiment, il pose sur sa tête la couronne que leurs suffrages lui ont refusée. Mais Aristophane n'est point seulement un politique et un polémiste, Tbomme d'un parti et le pamphlétaire d'un système. Avant, tout il est un poète in* comparable et unique, d'une mobilité inGnie, d'une imagination merveilleuse, rassemblant tous les extrêmes dans sa souplesse ondoyante, la force et la grâce, la violence et la vénusté, la délicatesse et Toutrance, ailé comme l'abeille et comme le dragon, vomissant des flammes et faisant du miel. L'agilité de son style est étourdissante. Un mime qui, dans le tournoiement de sa danse, changerait cent fois d'habit et de masque, en donnerait l'image. Il passe, en un clin d'oeil, de l'enlratiiante démarche du dithyrambe au saut rustique de l'idylle, de l'adoration à la dérision, de l'enthousiasme au cynisme, du froncement de sourcil sévère d'un sage indigné au gonflement de joues du bouffon poussant la huée. Pour célébrer les Dieux, il a le geste auguste de Pindare, son encensoir qui monte jusqu'au ciel, sa façon d'évoquer chaque divinité, d'un mot radieux, d'une épithète olympienne, comme sous la splendeur d'un éclair. Pour chanter la gloire de la patrie, les victoires des ancêtres, il prend le pas terrible et régulier, la concision ardente, la lance en arrêt de Tyrtée ; et ses vers semblent alors entonnés, dans un stri*

dent unisson, par ces guerriers, que le barde dorien nous montre, « combattant pied à pied, bouclier » contre bouclier, casque contre casque, aigrette » contre aigrette, poitrine contre poitrine, restant » fermes après Télan, fixés au sol par les deux pieds, » et mordant leurs lèvres avec leurs dents ». S'il insulte ou s*il diffame un ennemi, il brandit sur lui ces iambes meurtriers d'Ârchiloque, qui forçaient Lycambe et Néobule à se pendre. Si sa strophe s'ouvre sur la campagne, c'est la flûte entre les doigts du Satyre, remplie du souffle des eaux et des bois.

Puis, une grimace scurrile défigure subitement ces sourires divins, ces traits héroïques : de l'éUte qu'il enchantait, Aristophane se retourne vers la populace qui attend son tour. Il descend, du temple ou du portique, à Téchoppe. Il faisait sourire Platon tout à l'heure, maintenant il va faire pouffer les tripiers et les marchandes d'herbes. Il s'avilit, pour les divertir, se rue dans l'obscène, s'ébat dans l'égout. — Attendez : son esprit tourne, sa fantaisie domine... En un instant, le fumier s'est couvert de roses.

Nulle transition visible ne relie ces soudains contrastes. L'élan ébauché s'achève en gambade, la farce désarçonne le lyrisme qui s'envolait entre les deux ailes de Pégase, le vers exquis est éclaboussé par un mot fangeux, Tobscénité débauche la sublimité, la trivialité marche sur le pied de l'élégance

pr-r

LES OISBAUX. S:

qui passait srelte sur un vers en fieur, et la tail ton ber dans un tas d'ordure. Une cohue de lazzi gro: siers interrompt de nobles propos, et l'on croit vo le banquet de Platon, envahi par une troupe d'ivr< gnes qui souilleraient sa table et disperseraient, s( convives.

» Inspire-moi, Huae achornienne, — dit le poète dans u de ses chœurs, — vire el dévorante comme la flamme I Tel l'élincelle qui s'élance pétillante du charbon d'jeuie, exe lëe parun BoufOe rapide, quand on y grille de petits poi sons, tandis que d'autres pétrissent la farine ou batten d'une main agile, l'éclatante saumure de Thasos; tel jaillis, A Muse, et prête ft ton concitoyen des chanta rude: énergiques, sauvages. »

Ce ragoût populaire, qui cuit sur le trépied poé tique, inspiré par une muse, c'est le style d'Aristo phane : flamme et salure, fumet culinaire et parfui divin, ripaille assaisonnée d'ambroisie, verve qui seii la marée.

Et ce style est incomparable, tout nerf ettoutreu,re pide et limpide, du tissu le plus souple et le plus serré d'une élasticité bondissante, d'une légèreté idéale sa fraîcheur bouillonne et sa verve vole. C'est le mou vemenl,et, plusencore, l'étincellement perpétuel; un scintillation acérée, qui darde et qui brille, qui ajuste la pointe des traits le tremblement des rayons, et qui le fait ressembler à des flèches trempées dans de la lu

mière. Aristophane est renchanteur de sa langue ; tien tire des accords inouïs, des métaphores qu'on traduirait par des arabesques. Il fait battre les mots, comme les jeunes Athéniens de son temps faisaient battre le& coqs et les cailles ; il en a d'autres qui ne s'étaient jamais abordés et qui éclatent de rire, en se rencontrant. Mille images opposées se heurtent dans mi désordre magique. Autant de cordes à sa lyre, que de lanières à son fouet. Ses rythmes suivent toutes les voltiges de son caprice : ils s'adaptent a toutes ses métamorphoses. Ce sont tantôt des consonnances de répUques battues Tune sur l'autre ; tantôt des mélodies éoliennes, des strophes qui bourdonnent comme dans une bande de soleil, des volées de syllabes aiguës et subtiles. Si le ton s'amplifie, si l'idée se hausse, de grands vers, nourris de la moelle épique, s'allongent avec majesté sur leurs pieds pesants.

Avec la variété, il a l'abondance. Tout est vie et foule, profusion et animation dans sa comédie. La rue y donne et le carrefour y débouche. Elle accroche, par ses mille saillies, la lumière ambiante et les reflets de l'époque. Une myriade de figures, un fourmillement de détails circulent dans les replis de ses vers. Telle de ses scènes ressemble à ces monuments qui, les jours de fête, portent des grappes de tètes suspendues aux angles de leurs corniches et jus-

LES OISEAUX. 52i

qu'aux acanthes de leurs chapiteaux. Joyeusetés agrestes, bavardages de femmes, querelles domestiques, rixes de marché, intérieurs de cuisine, scènes de place publique et de tribunaux, Aristophane a tout peint. Si son théâtre avait péri, que saurions-nous de TAthènes du quatrième siècle ? Ce que Thucydide en a transcrit, dans sa grave histoire, qui a la beauté linéaire d'un vase grec dessiné au trait, la silhouette générale des hommes et des choses, la conâguration exacte et brève des événements. Mais la couleur du temps, la ressemblance détaillée du peuple, le mouvement et l'allure des mœurs auraient disparu. Sans Aristophane, tout le sel de la vie attique se serait évaporé dans l'oubli.

Une joie immense remplit aussi son thé&tre, supérieure aux hostilités et aux haines qu'il y met aux prises. Le soleil rit sur les champs de bataille, la gaieté d'Aristophane rayonne sur la scène où il exécute ses ennemis. Comme les guerriers sculptés du fronton d*Égine, il rit en frappant, il rit en tuant. Mais le rire archaïque des combattants Ëginètes est inanimé et presque stupide; celui d'Aristophane éclate de sens, reluit d'allégresse. Il résonne au milieu des flagellations et des cris, comme un instrument de fête menant la danse d'un cortège. Il jaillit d'une source intérieure qu'on sent écumante et intarissable. Il est plein de Bacchus et de son esprit.

,e rire effréné d'Aristophane correspond à la trépidaion de la Pylhonisse rendant ses oracles ; c'est un )ieu qui l'eicite et qui le soutient.

Le Chœur est là, d'ailleurs, avec ses fiâtes et ses lanses, pour maintenir sa comédie à l'élat d'ivresse loétique, pour aiguillonner son ardeur el la ramener, [uand elle se rel&che, au train impétueux de la bacshanale. A chaque instant, il coupe la parole au réciatif des acteurs ; le dialogue se perd dans son chant, somme le murmure d'un ruisseau dans le bruit d'un leuve ; la raillerie même prend, avec lui, l'essor em- )orté de l'ode ou le vol léger de la canlilène. Il chante a commémoration des vieilles guerres médiques, la ligueur des antiques mœurs, les délices de la vie champêtre, la joie et l'abondance des vendanges, la tplendeur des nuées, la félicité des oiseaux. Le i^hœur règne dans la comédie d'Aristophane ; il la léchalne, il la gouverne, il est l'âme de son mouvenent et l'harmonie de son bruit. Elle subit son at- Taction, elle gravite autour de son groupe. Quand îUe sent qu'il va préluder, ses cadences se pressent, son ton s'accélère, son souffle s'active; les voix, [irises d'une sorte de veriige lyrique, se précipitent lans son chant qui les absorbe et qui s'en acîrolt.

Une exception étonnante signale encore le génie d'Aristophane el en rehausse la grandeur. Il est le

LES OISBAUX.

sarvivaul et le type unique de son art. Ses onze Tiages — sur quarante-trois — sont les seuls B»U3 soient restés de l'ancienne comédie d'Athèi Le monde n'a vu qu'une fois et ne reTerra jamaif pareil spectacle : l'orgie menée par le géniet l'I feraJné et débattu sur la scène, le Ihé&lre rivalis avec l'agora, la critique universelle armée de 1' éace d'une fantaisie absolue.

Celte comédie sans frein ne fournit, du re ^'une courte carrière. Née de la liberté d'Athèi eHe mourut avec elle. Son ressort fut rompu nème temps que celui de la vie publique. Une pi périté solide et confiante pouvait seule supporlerc licence énorme. Quand l'Ëtat déclina, elle de impossible. On ne danse pas sur des ruines, oc parodie plus un peuple qui meurt. Déjà, dani vieillesse d'AJrïstophane, la censure des Onze a mis une sourdine à son porte-voix. Le Chœur, ninué d'abord, et bientôt proscrit, emporta, ei petiranl, le génie même de la comédie, dont il fi dernier bacchant.

Une transformation était nécessaire : la Corn' Bouvelle sortit, expurgée, mais rétrécie, du m< brisé de l'ancienne. Avec les débris du colosse 8t la statue correcte et polie qui est resiée le moi de l'art épuré. De l'existence publique, agitéi retournée en tous sens, cette Comédie assagie ;

tra, pour n'en plus sortir, au logis de la vie privée. L'observation rappela Timagination qui battait les cimes, et la ramena à mi-côte de rHumanilé, au point de vue de la vraisemblance. L'épigramme discrète et la sage maxime remplacèrent les saillies ivres et les boutades excessives. Les personnalités nues et les insolences effrontées furent bannies de la scène. L'intrigue savante, clairement exposée, habilement nouée, logiquement tranchée, se substitua au brusque va-et-vient, aux enjambées démesurées, aux soubresauts tumultueux de la farce ancienne. Les personnages fantasmagoriques, moitié hommes et moitié bêtes, entrecoupés d'abstraction et de réalité* un pied dans le songe, Tautre dans la vie, accoutrés d'ailes de hérons et de dards de guêpes, pilant des villes dans un mortier, montant au ciel sur des escarbots, firent place au père avare, à la mère grondeuse, au fils amoureux et prodigue, à l'esclave rusé, à l'entremetteuse hypocrite, au parasite en quête d'un repas, à tous les types ordinaires et moyens de la vie sociale.

Cette Comédie corrigée était sans doute un progrès, en même temps qu'une nécessité. Elle a servi d'exemple à la nôtre, elle a tracé les cadres et réglé les lois de la scène moderne : Ménandre, à travers les siècles, passe son masque à Molière.

Mais, comme les épopées primitives, comme la

tragédie d'Eschyle, comme l'ode de Pindare, commi ta prophétie d'Ëzécliiel, comme tout ce qui tient au: . hautes origines d'une race et d'un art, la comédii aristophanesque a celte grandeur créatrice qui do mine toutes les produciions des littératures cultivées La poésie ne procède point comme la nature ; sei sources sont toujours plus vastes et plus fécondei que ses fleuves. La Comédie formée e( perfection née par les mattres est sans doute un chef-d'œuvn de l'esprit humain, mais il manque à sa maturité accomplie ce je ne sais quoi de divin qui inspirait si sauvage enfance; — celte enfance orgiaque e grandiose, gorgée de licence, allaitée de vin, bercét dans un antre, au bruit des cymbales, entre les brai des nymphes et des corybantes, comme celle du Diei dont elle fétail les mystères.

er:

Page 1