‹ Les deux masques (volume 2)Chapitre 7 sur 94 · CHAPITRE IV AJAX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV AJAX

rAle duiB l'Iliade. — AJu conlempieur det

Pillis. — Honte et consternation du héros. S* Prière.

, — AJbx aui Enren. -— Dlycse Tait rendre k I honoeura lunâbres. - Lei trmei d'Achille.

en tête de ce cortège expiatoire, et 3 haut exemple. X\ax, en (out, est dition lui dûADait une taille de coracoiitait à Pausanias qu'il avait 1 dans son sépulcre enlr'ouvert, et e ses genoux étaient larges comme eux olympiques. Hercule, son parné « Fils de l'aigle », il l'avait empeau du lion de Némée, et l'enfanl irable de ces langes fauves, excepté t flèche d'Hercule avait transpercé, ice avec Achille, Ajax l'avait aussi

par la force et par le courage. Après le fils de Pelée, il était le premier dans Tannée des Grecs. Homère le dit lorsqu'il la dénombre :

«c Muse, quel était le plus vaillant et qui avait les meilleurs chevaux, parmi ceux qui marchaient avec les Atrides? Les meilleurs chevaux étaient ceux de Phères que guide EuméloSy ils étaient rapides comme les oiseaux, du même poil, du môme âge et de la même taille ; et le plus brave des guerriers était Ajax, fils de Télamon, depuis qu'Achille se livrait à la colère. *

Ajax est surhumain dans les batailles de Y Iliade ; il s'y dresse derrière son colossal bouclier d'airain, tendu de sept peaux de bœufs, comme un géant plongé à mi-corps dans une tour mouvante. A son approche, « un tremblement agite les membres des )> Troyens ». Quand il se rue dans la mêlée, il la submerge comme un torrent; les hommes et les chevaux tombent à son passage, pareils aux chênes que déracine un fleuve débordé. Il a des façons prodigieuses de combattre qui ne sont qu'à lui. Par moments, la lance lui semble trop mince et Tépée trop frêle. Alors il soulève des quartiers de rocs que n'ébranleraient pas douze taureaux accouplés, il arrache leurs créneaux aux tours, et les jette à la tête de ses adversaires. Son bras lapide comme une catapulte. On dirait un Titan de l'Age de pierre, transportant dans les guerres de TAge de bronze la

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ue fabuleuse des giganlomachies thessalienlui seul, sous une tempête de flèches, avec un mesuré, Àjax défend la flotte assiégée par les

de l'armée troyenne, sautant de poupe en < comme un cavalier sur quatre chevaux mefront». On le rencontre sur tous les poinls e poème, sanglant et infatigable au fort des qu'il surmonte : les lances s'abattent devant gerbes, comme les épis autour du faucheur.

ce géant de force est aussi un géant d'or- Vjax ne renie pas les dieux, mais il les dé-

II entend marcher dans sa voie, sans leur ion, il veut qu'il n'y ait rien de commun, 'assistance, entre lui et eux. Il a de ces renenta de tête vers l'Olympe qui font sourcilis et trépigner l'aigle qui porte sa foudre, le dieu enveloppait d'une brume noire la qui se disputait furieusement le corps de e, Ajax lui a lancé ce blasphème sublime : Zens, délivre-nous de ces ténèbres, rendsla clarté. Que nos yeux puissent voir, et, à (nière du jour, fais-nous périr, si tu veux! »

précise, dans la tragédie de Sophocle, les les dieux contre cet homme effréné. Lorsirlait pour la guerre, son père, le vieux n, lui a dit : « Mon fils, efforce-toi de vainnais que toujours ce soit avec l'aide des

)) dieux. » Et Ajax lui a fail cette réponse arrogante : a Mon père, avec les dieux, un lâche même » peut vaincre ; moi, je me passerai d'eux. » — Une autre fois, Pallas Texhortànl à marcher contre Tennemiy il s*esl retourné vers elle du brusque mouvement (Te tête que fait Achille, lorsqu'elle le prend aux cheveux pour arrêter son épée tirée sur TAtride, et il lui a dit : « — Déesse, va donc au se- » cours des autres Grecs! ce n'est jamais où je suis » que les Troyens forceront nos rangs. » — Une légende disait même qu'il avait effacé de son bouclier la Chouette hiératique d'Athéné : impiété comparable à celle d'un croisé qui, portant la Rose mystique ou l'Étoile matinale, symbole de la Vierge, sur son écusson, l'en aurait sacrilègement raturée.

Pallas, étant la grande offensée, prend l'office de Némésis, et sa vengeance est terrible. Ajax a péché contre elle par orgueil, c'est sur cette cime que sa colère tombe. Achille mort^ Ajax a revendiqué ses armes; les chefs les ont décernées à Ulysse. Ils ont préféré la ruse à la force, l'homme des stratagèmes à l'homme des exploits. Ajax, indigné, est pris d'une de ces fureurs héroïques dont Ylliade est pleine, qui emportaient l'homme comme un ouragan. Il envahira la nuit les tentes endormies, et il tuera les chefs qui l'ont outragé. C'est là

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as l'altend, c'est dans sa vengeance retour- )iège qu'elle le fait tomber. La Sagesse sui Crappe de folie, il est aveuglé par la déesse îux clairs » . Ajax croit massacrer les Atriles autres rois, et il égorge les troupeaux ar l'armée. Voulant faire un carnage, il a I boucherie. Don Quichotte homérique, il a 'épée en arrêt, sur des bœufs et sur des moum champ de bataille est un abattoir.

agédie de Sophocle s'ouvre au matin de lit néfasle. Le jour se lève, Ajai est rentré tente, poussant devant lui, comme un boui, ses captifs à cornes. Il a lié contre une un bélier dans lequel il voit le fils de et il le fouette furieusement, avec de grands lias te montre à Ulysse, s'essoufOant à cette ion dérisoire, elle le fait divaguer et délirer ui. On croirait voir une vierge Spartiate s'ade l'Ilote pris de vin, qui danse grotesqueius ses yeux. Sophocle, par exception, radans cette scène, la justice divine, que pareurs il exalte. Ce n'est point l'auguste Athéné, ' iirée par Phidias, qui triomphe ici ; c'est la

Pallas d'Égine, aux traits durs et aux yeux obliques, avec le rire d'idole cruelle figé sur ses lèvres. Ulysse prend le beau rôle vis-à-vis de la déesse implacable ; il a pitié de cette vaillance tombée en démence, le spectacle du héros fou remue en lui Tamertume du néant humain. Cette ruine d'une grande âme qu'il voit s'écrouler le frappe de consternation religieuse. — a Je vois bien, dit-il, que, tous sur cette » terre, nous ne sommes que des fantômes et des » ombres vaines. » Mais Pallas reprend bientôt sa gravité majestueuse, et Taxiome de la Némésis retentit solennellement par sa voix :

« Ainsi donc — lui dit-elle — maintenant que tu as vu un pareil exemple, garde-toi de prononcerjamais une parole superbe contre les Dieux, et de t'enfler d'orgueil, si tu remportes sur quelqu'un par ta force ou par ta richesse. Un seul jour élève ou abaisse les cboses humaines. Les Dieux aiment les modestes et ils haïssent les violents. »

Cependant la démence d'Ajax se dissipe, la raison lui revient et ses yeux se rouvrent. Il se réveille couvert de sang bucolique, comme un tueur d'hécatombes, vautré sur une litière d'agneaux et de génisses égorgées. Une immense stupeur le saisit, la réflexion lui découvre Thorrible fantasmagorie qui Ta égaré. Il y reconnaît ce qu'il y a de plus accablant pour rhomme, Tironie des dieux ; il se voit la risée et la huée du camp. Ulysse peut le frapper du sceptre qui

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tonna l'ignominie de Thersite. Son orgueil craque mme un cèdre dont la hache tranche les racines, héros éclate d'abord en cris et en menaces forcées, puis l'horreur de sa situation le consterne ; sa igue se rompt comme le galop d'un coursier au rd d'un abtme. Il ne se repent point, mais il se ;igae ; il se sent et s'avoue dompté. Une conver- Q farouche le plie au joug qui pèse sur les homs, il mâche le frein qu'il voulait briser. Ajax reinalt les lois inévitables de l'ordre éternel :

A l'avenir, — dit-il amèrement, — nous saurons donc il faut céder aux dieux, et nous apprendrons à révérer Atrides. Pourquoi uoa, puisque partout les forces cèdent

dominations él^lies? L'hiver chargé de neige se relire ant l'été couronné de fruits ; l'astre de la nuit recule, ique le jour rayonnant se lève amené par ses chevaux ics ; et le souflle des nues sait calmer la mer mugiste. Pourquoi donc ne saurions-nous pas nous humilier, ■ is aussi ? »

lais cette résignation n'est qu'un désespoir acité ; Ajax se soumet parce qu'il va mourir, il con- ;e la puissance des dieux, parce qu'il va leur lapper par le glaive. Sa résolution est prise, il s'est i et s'est condamné. « 0 ténèbres, s'écrie-t-il, ez ma lumière I » Il n'avoue pas son projet sinis- , mais de sombres réticences, de tristes énigmes Tont pressentir. — Tecmesse l'a deviné, et elle lye de l'en détourner.

Il faut s'arrêter devant cette figure qui est une aurore. Avec elle, la femme affectueuse et douce entre sur la scène antique, — telle que nous la connaissons du moins, — pour la première fois. Apparition voilée , silhouette indécise : Tecmesso semble se dessiner faiblement, sous un rayon tremblant, dans le clair-obscur de la tente, parmi les dépouilles du butin dont elle fait partie. Tecmesse n*est point réponse d'Àjax, mais sa concubine violemment conquise : c'est sous la pointe de la lance qu'elle est entrée dans son lit. « Tu m'es un époux de sang, » pourrait-elle lui dire, comme Séphora à Moïse. Un rude amour est venu ensuite, resserré par le fils qu'elle lui a donné. Mais Tecmesse n'en reste pas moins une captive, une « femme de choix » comme Homère appelle ces favorites de la servitude. Elle l'aime pourtant, cet homme terrible qui a peutêtre égorgé son père. Arrachée de sa terre natale, elle s'est attachée à son ravisseur. Si elle le perd, un autre esclavage l'attend, cent fois plus avilissant et plus dur ; celui que redoute Hector pour Andromaque^ lorsqu'il la voit, dans sa pensée, emmenée pleurante par « un Achéen cuirassé d'airain », et

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allant puiser pour lui l'eau du fleuve, courbée sous l'urne pesante.

"" conjure donc Ajax de vivre pour elle

Enfant. Poiot de cris aigus ni de gé-

trop bruyants : la plainte même, si ir trop haut la voix, risquait d'exaspé-

farouches. Il y avait, comme accroupie ur être, une férocité native qui se héris- Ire aiguillon. Les larmes faisaient quelux l'elTel que le sang produit sur les ïhille s'attendrit et pleure sur le vieux 1 la main qui lui a tué tant de fils ; mais iciater sa douleur, aussitôtla colère d'A.- ;sse, comme un lion sommeillant qu'une ille en sursaut. — « Vieillard, ne m'irmtage, ne réveille point mon âme ! Bien e reçu comme un suppliant sous mes ins que je viole les ordres de Zeus et lie. »

ec quelle douceur timide Tecmesse ;enoux d'Ajax ! Elle le prie à demi-voix, m époux, comme un maître. C'est par la

de son esclavage, glissant de ses lèvres

plaintes, et qu'elle fait doucement fréaplive essaye de prendre cette âme iu-

nmltrc, il n'est pas de plus grand mal pour

les hommes que la servitude. J'étais née d'un père libre, comblé de richesses entre tous les Phrygiens, et maintenant je suis esclave : les Dieux et ton bras l'ont ainsi voulu. Depuis que je suis entrée dans ta couche, je t'ai aimé uniquement. Je t'adjure donc, par Zeus protecteur du foyer, par le lit qui nous a unis l'un à l'autre, ne me laisse pas devenir la triste risée et le jouet de tes ennemis, en me livrant à leurs mains. Car si tu meurs et si tu m'abandonnes par ta mort, songes-y bien, ce jour-là même, violemment reprise par les Grecs, je mangerai, avec ton fils, le pain des esclaves. Et bientôt sans doute quelque nouveau maître m'insultera par d'amëres paroles : « Voyez, dira-t-il, l'épouse d'Ajax, le plus vaillant de l'armée! Contre quelle servitude elle a échangé un sort digne d'envie! » Voilà ce qu'il dira, et la dure nécessité pèsera sur moi ; mais la honte de ces outrages retombera sur toi et ta race. Songe à ton père que tu abandonnerais accablé d'une triste vieillesse, à ta vénérable mère, chargée d'années, qui invoque les Dieux, jour et nuit, pour que tu rentres bientôt sain et sauf dans sa demeure. 0 roi I prends pitié aussi de ton fils qui, privé de toi» et des secours qu'on doit à l'enfance, sera opprimé par des tuteurs iniques. Que de misères tu nous prépares, à lui et à moi, si tu meurs I Pour moi, je n'ai plus que toi sur la terre ; tu as ravagé mon pays par la lance, mon père et ma mère sont descendus chez les morts. Ai-je une autre patrie que toi, une autre fortune ? Ma vie et mon salut sont en toi. »

Et elle ajoute ce mol d'une fine suavité, qui passe sur son discours comme une rougeur sur une joue pudique. « Pense à moi, souviens-toi de moi; car >i rhomme ne doit point oublier ce qui lui a plu. » Tecmesse pourrait dire aussi à Ajax cette douce parole que Sophocle met dans un chant du Chœur : a Je n tremble pour toi, comme Toeil de la colombe. »

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Ajax ne répond rien à cette plainte touchante : attendri peut-être^ il cache sa pitié, avec la pudeur sévère dont THellène s'armait vis-à-vis des femmes. Mais les entrailles du père s'émeuvent, si le cœur de l'époux se tait. Il ordonne qu'on lui amène son fils Eurysacès, il le soulève de ses bras puissants : aux mâles adieux qu'il lui adresse, on dirait qu'il le berce dans le bouclier dont il lui fait don.

« Portez-le, portez-le ici. La vue de ces égorgements ne Teifrayera pas, s*il est vraiment né de moi : il faut qu'il se forme tout jeune aux mœurs farouches de son père et que son caractère soit semblable au mien. Maintenant il m'est permis de te dire heureux, car tu ne ressens rien de mes maux. Ignorer est le bonheur de la vie, jusqu'à ce qu'on ait appris à se réjouir ou à souffrir. Eqfant, sois plus heureux que ton père ! pour tout le reste, ressemble-lui, et tu ne seras pas un homme méprisable... Prends ce bouclier immense, impénétrable, recouvert de sept peaux de bœufs, duquel tu as reçu ton nom ; garde-le, en le maniant par la poignée recouverte d'un nœud de lanières. Mes autres armes seront ensevelies avec moi. »

La parole tendre qu'il n'a pas eue pour Tecmesse, après sa prière, il la glisse dans cet adieu à son fils, comme une larme furtivement versée. — « Quand » tu auras grandi, songe à montrer à mes ennemis » de quel père tu es né. Jusqu'alors, nourris-toi de ^ douces haleines, et laisse croître ta jeune vie, dé- » lices de ta mère. » — Cette libation faite aux faiblesses humaines, Ajax, pressé de mourir, reprend

sa rude voix de maître. ^- 'i Allons, femme, prends Il cet enfant, ferme les portes, et ne gémis plus sous » les tentes ! Les femmes se plaisent aux lamenta- » lions. Je te dis de fermer promptement les portes, n Un sage médecin ne chante pas des incantations » sur la plaie que le fer seul peut guérir. »

C'est sur une plage déserte, lieu préféré pour les sacrifices, qu'Ajax vient accomplir son suicide. Il a planté répée d^Hector dans le sable, et il va se précipiter sur la pointe, comme pour se donner Tillusion d*une mort belliqueuse. Son monologue funèbre est le plus fier congé que jamais héros ait pris de la vie : Ajax s'y concentre et s'y empreint tout entier; il meurt indomptable, comme il a vécu. Les Dieux auront de lui Texpiation du sang qu'il reconnaît leur devoir, mais sa fierté ne fléchira pas devant eux. Aucune prière à Zeus, à peine une requête : — qu'il ne prive pas son corps de la sépulture. — Une courte invocation à Hermès, pour qu'il lui fraie promptement sa voie sanglante vers TErèbe. — Une dénonciation solennelle des Atrides aux Ëry unies vengeresses, le meurtre domestique appelé et prophétisé sur leurs têtes : — En terminant, une pensée à son vieux

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