‹ Les deux masques (volume 2)Chapitre 6 sur 94 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

I. — La Némésis primitive. — Elle personnifie la jalousie des Dieux malveillants et hostiles à Thomme. — Martyrologe des héros et des inventeurs. — Limites imposées par Némésis au libre examen, n. — Némésis envieuse du bonheur, Jalouse de la gloire. — Avertissements que Plndare mêle aux louanges de ses Odes pour conjurer sa colère.

IIL — Histoire de Polycrate, tyrait de Samos.

IV. — La Némésis nouvelle corrigée par le génie grec. —Elle devient une divinité salutaire. — Les péchés contre Némésis. — Némésis muse et patronne morale des tragédies de Sophocle.

Némésis, dans la religion ^ecque, est une divinité à deux faces : Tune méchante et sinistre, l'autre elTrayante encore, mais éclairée (]'un rayon de vertu morale. Sous sa plus ancienne conception, elle personnifie |a jalousie dçs dieux, envieux de l'IiomrnQ, hosti|es à son jgéI)i^, lésés par ses progrès, ingniels de ^es travaux et (|e ses conquêtes, attentifs

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efouler dans sa misère originelle, dès qu'il s'en r trop aflraDchi. Selon la croyance primitive, eux craignaient et suspectaient l'homme : il >our eux une sorte de collatéral dangereux, ur sans doute par sa mortalité et par ses is, mais doué d'une intelligence inquiétante auiiace pouvait (ôt ou tard empiéter sur leurs ges. L'homme rendait aux dieux- cette malice en elTroi : son souci constant était d'aces Êtres redoutables, enclins à lui nuire, Is h le punir, dès qu'il excitait leur envie. La : trahit celte lerreur : c'était même chose lée par un même mot, que « d'honorer » les ou de les « calmer » (iWoxioflai toî»ç Otoïn). le célèbre dialogue rapporté par Hérodote, dit à Grésus : « La Divinité n'est que jalousie plait aux bouleversements. »

Mythologie a tout un martyrologe de bienrailu d'initiateurs trop hardis, victimes de celle ie ombrageuse, devenue bicnlùt une personne qu'on appela Némésis. Nous avons vu Proe supplicié, « pour être venu an secours des Bs ». Hercule expie par de dures épreuves avaux vainqueurs qui ont déblayé et purgé la Bellérophon, dompteur de Pégase, vainqueur Chimère, personnifications de la Toudre et de ipéte, est frappé d'une sorte d'hypocondrie

tragique qui le relègue au désert. — « En haine » aux dieux, — dit Homère — rongeant son cœur et » évitant les hommes, il errait seul dans la plaine de » TËgarement. » — Esculape guérit les malades et ressuscite les mourants; les dieux s'émeuvent et s'irritent. — L'homme secouru par ce magicien va-t-il donc usurper Tinmiortalilé? Hadès se plaint déjà que le peuple de son noir royaume cesse de s'accrollre. — Zeus lance sa foudre sur le thaumaturge^ et, pendant cinq siècles, l'exercice de la médecine est interdit sur la terre.

La Jalousie divine ne surveillait pas d'un œil moins hostile les conquêtes du génie humain. Poséidon s'indigne dans VOdyssée des hardis vaisseaux construits par les Phéaciens, qui domptent ses flots et bravent ses tempêtes. Il fait un exemple sur la nef équipée par Alcinoûs, pour recon* duire Ulysse à Ithaque, et il la change en rocher, lorsqu'elle rentre au port de la ville. C'élail un sacrilège de percer les isthmes et de creuser les montagnes. Nous avons vu le Darius d'Eschyle attribuer les calamités de Xerxès au pont sous lequel il avait ployé le Bosphore.

Ils encouraient encore la Jalousie d'en haut, ceux dont la pensée téméraire questionnait de trop près les mystères des choses. La cécité physique expiait la clairvoyance morale des Devins : en leur ouvrant

9 ténèbres de l'avenir les yeux de l'esprit, les fermaiciilàla lumière les yeux de leurs corps. as, Tirésias, Ëvénios valicinaieotdans la nuit: ceptre fatidique était en même temps un bâ- 'aveugle. Démocrite et Phérécide moururent s vivants par les vers, châtiés ainsi, croyait- )ur les attentats de leur esprit sur des secrets 'es aux dieux. Job, se justifiant devant Jéhoic fait auprès de lui un mérite de n'avoir pas 9a main sur sa bouche, en signe d'adoration, squ'il voyait le soleil se lever dans sa gloire, la lune resplendir parmi les étoiles ». Par un ule tout semblable, Socrate, dans l'Apologie ni fait prononcer Platon, se défend comme impiété, d'avoir jamais scruté les phénomènes ir et des astres. Némésis gardait les frontières es qui séparent les effets des causes, le glaive lUr qui osait les franchir.

e trop haute et constante fortune attirail sa colère. L'opinion que la prospérité excesingendrait fatalement le malheur, était presque rlicle de la foi antique. Les a Heureux », [pt«, — c'est ainsi que les Olympiens se nom-

maient eux-nièoies, — ne souffraient pas chez les hommes un bonheur comparable au leur. Quand le succès dépassait un comble permis, la Jalousie descendait sur lui, comme Dieu, dans la Bible, descend sur Babel, et elle renversait cette tour. Eschyle a là-dessus des avertissements effrayants. Pour lui, un <( Mauvais œil » où Téclair palpite, est toujours ouvert dans les nues, épiant les ambitions qui s'élèvent. — « Une gloire enviée, » — dit un chœur de son Orestie, — a est un lourd fardeau, » car les yeux de Zeus recèlent la foudre. » Ailleurs, il conseille à Thomme prudent de « savoir, à pro- » pos, lancer loin de lui une partie des richesses qui » chargent sa nef, pour sauver le reste d'un inévita* » ble naufrage ». Pindare couronne de strophes magniOques Tathlète vainqueur aux jeux de l'arène; mais, sous les palmes de son hymne, perce toujours l'épine d'un souci craintif. Au plus fort de son enthousiasme, il a peur, en chantant trop haut, de dénoncer rhomme qu'il célèbre à Tenvie des dieux. De là les conseils d'humilité mêlés à ses louanges, ses rappels sévères au néant du bonheur mortel et aux revers accablants du sort. De là aussi ses évocations perpétuelles des grands foudroyés de l'orgueil. Tantale et Typhée, Ixion et fiellérophon ; fantômes comminatoires, qu'il fait vaguement surgir dans la poussière dorée d*Olympie, autour du vain-

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r. Il l'acclaDie, il le gloritie, el, en même temps, e pour lui Némésis, comme s'il élait en danger ort. La sombre Déesse estlà, pareille à la féefu- I des contes, non conviée à ce baptême de Ihéose qu'elle épie de son noir regard, prête ittre dans l'infortune celui que le cri d'un peuple I aux nues. Le poète la voit et il la conjure d'éler le triomphateur. — « La Grèce l'a comblé

ses joies glorieuses, t> — dit-il, d'Hippoclès, lueur au double stade de Delphes, — o il a vigué jusqu'aux extrêmes limites de la mer des icités. Que les dieux l'épargnent, que leur Jalonne renverse pas son bonheur! Que serons-nous as un an? Qui peut le dire? Qui peut le préir? H — K 0 Zeus! » — s'écrie-t-il, à la fui xanl où il célèbre la victoire d'Alcimédon d'É- — u permets que tant de bonheur n'excile pas itre lui la jalouse Némésis ! » — Ailleurs, dans nélancolique mémento, avec des paroles que nlet de Shakespeare semble n'avoir fait que lire, Pindare verse la cendre du néant hu-

sur les lauriers d'un éphèbe couronné aux Is jeux Pythiques. » Le bonheur des mortels indit aussi Vite qu'il tombe à terre, renversé par B puissance ennemie. Èlres éphémères ! Qui iste? Qui n'existe pas? L'homme, rêve d'une om- 1 !» — A un jeune homme éclatant que les accla-

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mations divinisent, le poète montre encore, comme aurait pu faire uu ascète chrétien, le sépulcre ouvert. « — Si un homme s'élève par sa beauté au-dessus des » autres, s'il a fait éclater dans les Jeux la supério- » rite de sa force, qu'il se souvienne pourtant qu'il » a revêtu des membres mortels, et qu'au terme de » toute chose, il revêtira la terre. »

Mais l'exemple le plus frappant de cette envieuse Némésis^ si redoutée des anciens, est dans la célèbre histoire de Polycrate, telle qu'Hérodote l'a contée.

Polycrate était le roi de la mer Egée que ses cent vaisseaux commandaient. Vainqueur de Sparte et de Corinthe, il avait fait de Samos la première des cités hellènes. Les lies de l'Archipel gravitaient comme des satellites, autour de sa suzeraineté maritime. Aucun ennemi n'avait pu tenir contre lui, ses richesses valaient sa puissance, le succès couronnait toutes ses entreprises. Amasis, roi d'Egypte, était l'ami et l'allié du tyran Samien; l'inquiétude le pri( au spectacle de cette fortune surhumaine et toujours croissante. Pressentant qu'elle ne resterait pas longtemps impunie, il adressa à Polycrate cet avertissement solennel.

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mande ceci à Polycrate. 11 est doux d'apprendre et à un allié toute chose réussit, mais l'excès de tés ne me platt point, parce que je sais que la jalouse. Pour moi-même, et pour ceux dont j'ai jhailerais bonne chance en telles afTaires, et en . mauvaises, et j'aimerais mieux des vicissitudes B qu'une félicité sans mélange. Car je n'ai jamais e celui-là n'ait point fatalement péri, ruiné de ible, àquilaTortune avait d'abord constamment lonc, aujourd'hui, écoute et suis mou conseil, que tu possèdes de plus précieux et dont la perte 3 plus ton âme, si tu venais k le perdre ; jette manii're à ce qu'il ne puisse reparaître ftla vue i, et recommence de nouveau, si, après cela, tes encore sans alternatives. »

,e médita ce conseil qui lui sembla bon à demmentsa coupe déboisait, il était suge une libation à lu Jalousie. Ce rju'il avait de

la fleur de ses joyaux, rétoile de son ilait une émeraude merveilleuse, enchâs- )rd'un anneau, par un artiste Samieii ;celle 1 prix ne quittait pas son doigt. Polycrate

c'était l'objet dont il devait se défaire. 11

navire à cinquante rames, se fit conduire jsqu'à ce qu'il ne vit plus le livage; puis, ^ux qui naviguaient avec lui, comme s'il un sacrifice expiatoire, le doge de Samos anneau de son doigt et le jela dans la mer. [vante, Polycrate ne dormit pas, regrettant

perdu. Il connut ce que c'était qu'un

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chagrin, et se crut en règle avec Némésis. — Cinq jours après, un pêcheur vînt lui offrir un poisson énorme qu^l avait, le malin, tiré de ses filets. L'anneau fut retrouvé dans le ventre du monstre, et rapporté en triomphe au roi de Samos : la mer lui renvoyait son présent.

Polycrate s'émut du prodige, il en transmit la nouvelle à Amasis, en lui demandant un nouveau conseil. Mais le Pharaon y vit un signe d'anathème, et ne voulut plus avoir rien de commun avec ce réprouvé du bonheur. Il envoya un héraut à Samos pour lui dénoncer solennellement la rupture de leur amitié. Les Dieux l'avaient évidemment condamné, puisqu'ils rejetaient sa rançon. — Quelque temps après Polycrate, attiré dans un guet-apens par un Satrape perse, fut écorché vif, et son cadavre cloué sur une croix. Celte mort affreuse, dans l'opinion de l'historien grec, n'expiait que son trop grand et constant bonheur.

Telle était Némésis à son origine, conçue par la

terreur que les dieux primitifs inspiraient à l'homme,

expression des passions mauvaises qu'il leur attriu. 3

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: lui. Mais ces dieax étaient essenliclletibles ; la noble race qui les avait créés éducation eu même temps que la sienne, de ses poètes, la pensée de ses philotiseau de ses sculpteurs les dégrossisegrés-On les voit s'élever et se purilier urs légendes et leurs ébauches succesoc informe surgit la statue parfaite, la maltaisante se transforme en vertu su-

lar le génie grec, la Némésis barbare t se rectifie : tout en gardant encore té inquiétante, elle se révèle sous des aux. Ce n'est plus la haineuse et perfide l'Olympe, c'est une déesse salutaire, superbes, vengeresse de l'arrogance et e. L'excès l'indigne en toute chose, et la guerre ; elle en réprouve les armes Homère raconte qu'Ulysse ayant de- 13 d'Éphyre un poison mortel pour y loinle de ses flèches, celui-ci refusa de îr, » par crainte de la Némésis des irtels ». Lorsqu'un héros de V Iliade \ furieusement des ennemis en fuite, le nde sur lui dans la nue, et le somme de I beau mythe faisait naître Némésis des ler, emblème du niveau qu'elle impose

au soulèvement des passions terrestres. Elle déteste et elle châtie la présomption insolente, la violence inique, Tostentation de la force, l'insulte au malheur, le mépris des suppliants, l'outrage fait aux morts, Tingratitude des enfants envers leurs parents. Il y a, dans la religion grecque, des péchés contre Némésis, comme il y a dans la théologie chrétienne des péchés contre le Saint-Esprit : les uns et les autres sont également inexpiables. Tout haussement de tète qui dépasse la stature humaine est atteint par sa verge plus sûre que la baguette de Tarquin. Les contraintes de la destinée s'accordent en elle avec les exigences du devoir. Irritable autant qu'équitable, elle s'offense non point seulement de Taclion, mais de la parole et de la pensée téméraire. Le cri de joie du vainqueur plantant sa lance sur l'ennemi à terre blesse son oreille ; Tencens de l'éloge trop avidement aspiré fronce sa narine. — Lorsque Télémaque, dans VOdyssée, ébloui par Téclat du palais de Lacédémone, dit à son compagnon Pisistrate : — «Vois, fils de Nestor, celte maison toute splen- » dide d'airain et d'or, d'argent et d'ivoire. Sans » doute, telle est la demeure de Zeus, tant ces » richesses sont nombreuses ! » — le sage Ménéals se hâte de l'interrompre, comme pour empêcher cette louange malsonnante d'arriver à l'oreille des dieux. — « Non, chers enfants, aucun vivant ne

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Ut lutter contre Zeus, car ses demeures et ses ihesses soot immortelles comme lui. S'il y a des mmes plusou moins opulents que moi, je l'ignore ; lis c'est que j'ai longtemps erré et subi bien des lux avant de rapporter toutes ces richesses sur ï9 nefs. i> ^Némésis regarde de travers l'homme ic promène drapé de pourpre, parmi ses concins habillés de lin. Le triomphateur la rencontre usquée au tournant de sa voie sablée ; l'acquéla voit surgir derrière la borne qu'il déplantait 'reculer encore un vaste domaine. Ésope définiglaloi, lorsqu'il répondait à Chilon qui lui demanqucUe était l'occupation de Zeus : « C'est d'humi- !e qui est élevé et d'élever ce qui est humble. "

itte déesse de la modération et de l'équilibre t muse du génie de Sophocle : elle l'inspire et elle uverne ; tout son théâtre est rempli de ses chants et de ses leçons. Chacune de ses tragédies te Némésis et ses inévitables vindictes. C'est elle lécrète leurs catastrophes, sancliQe leurs ex- DUS, marque leurs victimes. Les personnages le poursuit tombent lour à tour, comme les ides, sous ses traits subits : si on ne voit pas la qui les lance, on la reconnaît à ses coups, avons vu Némésis à l'œuvre chez Eschyle, slricnt mais âprement équitable, malveillante aux

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hommes qu'elle frappe de Todieuse loi des suspects, heureuse de les prendre en faute, ardente et prompte à les perdre : la Némésis d'Eschyle ne se distingue guère de ses Ërynnies. Celle de Sophocle a dépouillé cette férocité des vieux âges : toujours sévère, mais non plus barbare, elle avertit avant de sévir, et ne châtie que les rebelles qui transgressent violemment sa loi. Le poète adore et vénère en elle l'auguste gardienne des limites imposées à Torgueil humain : Fan tique Jalousie des dieux se conrond désormais avec leur justice. La sculpture représentaitNémésis, Tavantbras levé pour figurer la coudée, signe de la mesure, et tenant un frein dans son autre main. Cette statue se dresse au seuil de toutes les tragédies de Sophocle, et sur sa plinthe est écrit le vers qui résume leur moralité : — « Les Dieux frappent quiconque, né homme, ne pense pas en homme. »

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