CHAPITRE V
I. — V Electre de Sophocle et les Choéphores d'Eschyle. — La fille et la mère. — Sacrifice de Clytemnestre. — Sa prière impie. — Le faux message. — Désespoir d'Electre. — Les deux sœurs.
II. — L'urne funèbre. — Oreste se fait reconnaître. — Caractère sinistre de son rôle. — Le parricide. — L'exécution d'Égîsthe. — Disparition nécessaire d*Électre après le meurtre accompli.
Némésis est chez elle dans la maison des Atrides, où VÉlectre de Sophocle nous ramène après les Choéphores d'Eschyle. C'est là qu'elle frappe ses grands coups et qu'elle complique ses vengeances ; c'est là qu'elle préside aux répartitions des vindicles, aux enfantements du meurtre engendrant le meurtre. Le palais d'Argos est le temple de ses plus sanglants sacrifices.
'VÉlectre de Sophocle reproduit la fable traitée par Eschyle : même action et mêmes personnages.
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lans un cadre à peine modifié. Les Grecs se préoc- ;upaient peu, au tliéâlfe, de sujets nouveaux. Queljues mythes et quelques légendes incessamment renoniées sumsaienl à l'entretien de leur scène. Hschyle excepté, qui fut créateur, l'art des poêles |ui suivirent consistait moins h inventer qu'à varier les thèmes consacrés dont on savait d'avance les téripélles et le dénouement. Leur émulation était un ;oncours. Il en était des données de leurs tragédies omme des motifs de statues et de bas-reliefs, ideniques au fond par la répétition des scènes et des ypes, mais d'oi^ chaque sculpteur remaniant un ;roupe, entr'ouvrant une lèvre, nuançant un regard, orrigeant un geste, cadençant une attitude sur un ulre rythme, lirait, à son tour, une expression iflérente et un Irait nouveau. Leur originalité se évcloppait à l'aise dans ce simple cercle. Ils n'înovaient que dans le détail, ils n'avaient d'autre isée qu'un degré de plus dans la perfection. Sophocle, reprenant, après Eschyle, le châtiment e Clylemnestre frappée par son fils, refait une es pièces de VOreslie; mais, en y adaptant son énie, il y introduit des beautés qui ne sont qu'à lui. es changements qu'il apporte dans la composition e l'œuvre d'Eschyle ne sont nullement, du reste, omme on pourrait croire, dans le sens de l'atténuaon. Son Electre, par certains côtés, est peut-être
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plus terrible que les Choéphores. L'idée de l'expiation domine tout dans le drame d'Eschyle ; le cri du mort qui veut du sang couvre les plaintes et les corn* plots des vivants. L'action marche d'un train d'orage, elle emporte Oreste et Electre dans son tourbillon. Ils courent au meurtre comme s'ils étaient attelés au joug du Dieu qui les presse, et piqués de son aiguillon. Sophocle les tire de ce nuage sanglant, il les Tait sortir de Tombre du spectre qui les enveloppait. Son Oreste est plus tragique, étant plus tranché ; son Electre grandit d'importance et d'âme. La sœur en elle est plus tendre, la fille plus farouche : elle aime et elle hait avec plus d'ardeur.
Tant que le meurtre d'Agamemnon n'aura pas été racheté par le sang de ses assassins, Electre errera, le cri à la bouche, sous le portique du palais de Mycènes. Comme dans VOrestie, c'est par un gémissement qu'elle s'annonce : « Hélas ! malheureuse ! » s'écrie-t-elle de l'intérieur du palais. On la distingue à sa plainte avant de la voir, comme ou reconnaît, à son cri, un oiseau sinistre caché dans l'épaisseur du feuillage. Elle apparaît invoquant d'abord la lumière, cette lumière qui circule dans toutes les tragédies de Sophocle, et donne à leurs plus sombres scènes l'aspect de bas-reliefs funèbres baignés par la clarté d'un beau jour. — «t 0 lumière pure I air ce-
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)> leste également étendu sur la terre ! combien de fois » avez-vous entendu mes lamentations, et les coups i> précipités dont je meurtris ma poitrine, dès que » la nuit noire s'éclaircit ! » — Majestueuse et gracieuse dans son désespoir^ elle se rappelle son père frappé par Égisthe et par Clytemnestre, sous Tirnage d'un « chêne que des bûcherons fendent en deux » . Elle-même se compare « au rossignol qui a perdu ses petits » , et qui se répand en cris aigus, autour du nid vide. Puis viennent les invocations aux Dieux infernaux, aux redoutables Érynnies à a Tlmprécation révérée » , qui tardent tant à lui envoyer son frère : prières jusqu'à présent stériles, et qu'elle ne se lasse point pourtant de refaire, comme une magicienne opiniâtre qui recommencerait cent fois l'incantation restée vaine.
La grandeur d'Electre est dans cette foi acharnée, dans cette attente indomptable qui lui donne une si haute attitude. Elle espère contre tout espoir, elle ne voit rien venir et elle regarde toujours. Jusqu'à ce que les dieux l'entendent, elle ne se lassera pas de faire crier le sang répandu. Ce signe de caractère est aussi un trait de nature. Les femmes croient ce que personne ne croit encore, et elles s'obstinent à croire ce que personne ne croit plus. C'est dans leur cœur que se réfugient les dieux et les idées, les haines et les amours qui s'en vont.
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Le Chœur bienveillant, mais timide, essaye vainement de l'apaiser. — « Insensé, s'écrie-t-elle^ qui M peut oublier ses parents morts de la maie mort ! » Ce qui convient à mon cœur^ c'est l'oiseau plaintif n qui pleure Itys, et toujours Itys. nélas! hélas! 0 » Niobé qui a tant souffert, tu es pour moi comme » une déesse^ ô toi qui, changée en pierre, toujours n pleures. » — Et, pour justifier sa haine inusable, elle déroule, comme les anneaux d'une longue chaîne, les opprobres de sa destinée : sa cohabitation forcée avec les meurtriers de son père, les mépris dont on l'abreuve, la robe d'esclave dont on la recouvre, les vils aliments qu'on lui jette ; surtout, — et ici on entend sa voix trembler de colère, — la vue d'Égisthe entrant dans le lit d'Agamemnon, avec sa « misérable mère d. Chaque fois qu'elle prononce ce nom de Clytemnestre, que l'Electre d'Eschyle évite de maudire, c'est avec cette haine accentuée d'un chaste dégoût. Il semble alors qu'on voie une rougeur sanglante couvrir son visage. La vierge se révolte contre l'adultère autant que la fille contre l'homicide. Ne demandez pas à cette créature de l'âge héroïque, les doutes déchirants d'ilamlet, partagé, devant Gertrude, entre le châtiment juré et les restes de l'amour filial : Electre bail sa mère furieusement et ouvertement. La hache qui est tombée sur son père a, du même coup, tranché dans son cœur tout
de nature. La mère ne vient qu'au second rang 3 la ramille primitive; le père est son dieu, son son pasteur : devant son sang versé, tous les irtriers sont égaux.
n contraste è l'inflexible Electre, comme pour ;r de la chair au marbre pur et dur dont elle est lée, le poêle a placé sa sœur Chrysotiiémis. smneslre, agitée par l'angoisse d'un songe pro- :ique, l'envoie sacrifier, à sa place, sur le tomi d'Agamemnon. Craintive et résignée, amollie le malheur qui endurcit son atnée, Chrysothémis trte Electre au silence. Hais la grande sœur se urne sur sa cadette, avec un mépris indigné : accuse l'enfant timide de l&che trahison, elle se 3 de ses frayeurs et de ses conseils. On croit enre des cris d'aigle répondant aux roucoulements e colombe.
ipendanl Chrysothémis raconte le songe qui a Mé Clytemneslre. A ce récit, Electre se sent ise d'un confus espoir. Le Chœur l'encourage chant fatidique :
l'est la Justice qui s'annonce, la Justice armée ie Torce. arrive, elle accourt, ma SUe! Le roi égorgé ne s'oublie ans sa tombe ; la vieille hache d'airain aux deux tranla se souvient. Elle viendra. l'Érynnis aux pieds d'airain, lieds et aux mains sans nombre, l'infatigable Érinnis, e et puissante, quoique encore cachée dans ses em- Ldes redoutables I »
Voici venir Cl^temnestre, amère et superbe, apostrophant Electre, comme une esclave prise en Taute, bientôt pourtant radoucie et saisie du besoin de se justifier. On dirait qu'un pressentiment Tagite et qu'elle se sent déjà sous la main des dieux. Dans YAgamemnon d'Eschyle, c'était avec impudence qu'elle criait son crime au peuple ameuté : ici son arrogance a fléchi, elle plaide sa cause devant l'opprimée qu'elle insultait tout à Theure, alléguant pour sa défenselesacrificed'IphigénieimmoléeparAgamemnon. Electre réplique avec véhémence ; elle glisse sur le sang de sa sœur, qu'elle impute aux dieux qui Tont fait verser, et se rejette sur l'adultère avec une âpre insistance, (c Car, dis-moi, je le prie, qui te force au- » jourd'hui à vivre dans cette honte? Tu partages » ton lit avec le maudit qui t'a aidée à tuer mon » père, et tu engendres avec lui des enfants pour les- » quels tu chasses tes enfants légitimes. » La colère lui vient en parlant : elle avait promis de se contenir, mais son cœur éclate ; elle en tire l'image vengeresse d'Oreste, et là fait apparaître, sous l'éclair d'un glaive, devant la reine atterrée. — « Oreste 1 tu 1» m'accuses de l'avoir élevé pour qu'il le tue un jour. » Sache-le, si j'en avais la force, je ne l'aurais pas » attendu. » Clytemnestre se sent frappée par cette parole meurtrière ; le parricide conspiré a levé le masque, et la regarde fixement. Elle écarte cette vi-
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on fuiiesle en ordonnant à Electre de ne plus trouler le sacrifice qu'elle va offrir au dieu de Mycènes.
Un silence se fait: la reine s'avance, suivie une esclave portant son ofirande, vers la statue Apollon. Il semble qu'on voie Electre accroupie I coin de l'autel, l'œil fixe, le coude sur son genou,
tête dans sa main, épiant les paroles qui vont inber de ses lèvres. Aussi Clytemnestre n'implore pollon qu'à voix basse, sa prière sacrilège et vague ose monter directement vers le dieu. Elle le circonent d'allusions obliques et de rélicences ambiguës ; est en balbutiant qu'elle lui demande la mort de
■ 0 Apollon, qui sièges sur mes portes I écoute ma prière Crète : car ici je ne puis parler comme si j'étais enlourëe imis, et je ne puis te révéler tout. Mais entends ce que je ux dire. Si le songe que j'ai fait cetto nuit m'est propice, itoi ! veuille l'accomplir. S'il est funeste, dâtourne-Ie sur is ennemis,,, 0 Apollon Lycicn 1 sois-moi favorable, mce mes vœux, tels que je te les adresse. Quant aux très, je les tais ; mais lu me comprends, car tu es un lu. HieQ n'est caché aux enfants de Zcus. «
Or le dieu auquel elle fait celte prière impie est celui nt l'Oracle vient d'ordonner sa mort; en ce moint môme, il pousse Oresle vers elle, le glaive à la lin. Coïncidence tragique : la terreur s'y revêt de blimité religieuse. Le Dieu qu'implore la suppliante !nt de prononcer son arrêt : la condamnée, frap-
pée de démence, demande au juge de faire mourir ! son bourreau.
Qytemneslre se croit pourtant exaucée, lorsque le vieux pédagogue d'Oreste \ient, par son ordre, lui annoncer la fausse nouvelle de sa mort. Le vieillard décrit, dans un morceau superbe comme une Olympique de Pindare, la chute d'Oreste renversé de son char, aux courses de Delphes. Il le montre (rainé par ses chevaux emportés, dans la poussière de ce «naufrage équestre», sanglant et défiguré, «méconnaissable à Toeil même de ses amis ». A ce récit, la reine s'émeut un instant ; la nature reparait dans rétre dénaturé ; Tinstinct maternel tressaille dans son sein. « La maternité, dit-elle, a une grande 9 puissance, car, quels que soient leurs torts, une » mère ne peut haïr ses enfants. » Mais bientôt Tendurcissement la reprend ; elle se réjouit, avec éclat, de la mort d'Oreste, elle insulte à la douleur de sa ûlle. — « Entends-tu, Némésis vengeresse ? » s'est écriée Electre indignée ; Clytemnestre lui répond par ce sarcasme atroce : — a Némésis a entendu ceux » qu'elle devait entendre, et elle a accompli leurs » vœux. »
Celte fois, Electre a touché le fond du malheur, tout espoir est déraciné de son cœur.
« Eh bien! ravez-vous vue? s'est-elle attristée? a-t-elle gémi sur son fils frappé d'une mort misérable? Non, elle
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[ elle pari ! 0 frère bien-aimê 1 je meurs de ta mort. I arraché de mon âme, en mourant, cet espoir qui me it, qu'uu jour tu reviendrais venger ton père, et moi, eureusel Et maintenant, de quel côté aller n'ajant ni père, ni frère? 11 me faut rester esclave de ces asis que je hais. Eh bien! me trouve-t-on assez heu- 7 Mais non, jamais je n'habiterai plus sous leur ici, k leur porte, étendue sur la pierre, je me consu- L dans les pleurs. Après cela qu'ils me tuent, si je suis r charge ; sinon la douleur me tuera. Je ne veux plus
urde aux consolations du Chœur, elle rose, comme de vains rêves, les présages que ;othémi!i rapporte du tombeau d'Agamemnon le a trouvé couronné d'offrandes. Un seul ment survit à sa dernière affection détruite, tingiiible vengeance. C'est à elle maintenant er Égisthe, puisque Oreste n'est plus là pour nplir sa fonction de (ils, et elle s'efforce de ïr sa sœur à l'action sanglante qu'elle inédite, chant d'Harmodius, les oiles de Tyrtée n'ont le plus mâles accents que cette exhortation lUsiaste, où éclate ce pur amour de la gloire lait l'âme de la Grèce. Ce qu'Electre fuit reluire }ux de Ciirysothémis, pour la décider à agir, ce ni la splendeur du sceptre, ni la jouissance du reconquis ; mais la palme héroïque, le marbre né aux actions sublimes, et l'acclamalion du e assemblé.
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« Qaelle renommée illustre pour nous, si tu m'écoutes! Quel citoyen, quel étranger, à notre aspect, ne s'écriera pas : « Voyez, amis, ces deux sœurs qui ont sauvé la mai- B son paternelle, et qui, au péril de leur \ie, ont renversé • leurs ennemis tout-puissants I Elles sont dignes d'amour, 9 elles méritent le respect de tous. Il est juste d'honorer leur » rertu dans les fêtes, de les louer dans les assemblées, m Chacun dira cela de nous, tant que nous vivrons, et même après la mort, notre gloire ne décroîtra pas.
Hais Cbrysothémis n'a pas le cœur tragique de sa grande aînée : elle objecte la force de leur adversaire et la faiblesse de leur sexe, la mort certaine au bout d'une entreprise inutile. Electre renie cette fille craintive, sœur de son sang et non de son âme. — « J'admire ta prudence et je hais ta lâcheté. Ya^ va ^ tout raconter à la mère ! »
Oreste arrive enfin ; sous un déguisement étranger, portant Turne funèbre qui est censée contenir ses cendres. Electre la saisit comme la léte même de son frère, et répand sur elle sa plainte immortelle. Sa voix, tout à Theure querelleuse et âpre, se fait aussi douce que celle d'une mère, pour bercer sur son cœur TOmbre fraternelle. Oreste Ta quittée tout enfant, c'est sous les traits de l'enfance qu'elle le Toit encore. Elle couvre son urne de paroles qui résonnent comme de légers baisers sur le front d'un
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nouveau-né endormi, elle parle à ce tombeau, comme à un berceau.
— « 0 souvenir du plus chéri des hommes! voilà donc tout Tcspoir que j'avais déposé sur toi, lorsque je t'envoyai, loin de ce palais, brillant de jeunesse! Maintenant je porte tout ce qui reste de toi dans mes mains. Ah! que ne suis-je morle avant de t*envoyer sur la terre étrangère, pour te sauver du massacre! En mourant ici, tu serais entré, avec ton père, dans le môme tombeau. Et voilà que tu as péri, tristement exilé hors de ton pays, et loin de ta sœur! Et mes mains aimées, misérable ! n'ont pu laver ton corps, ni l'enlever du bûcher, comme je l'aurais dû 1 Des mains d*hommes étrangers ont remué les restes, et tu me reviens, poids léger dans une urne étroite I Hélas ! à quoi me sert-il de t' avoir élevé avec de si douces peines? Car jamais tune fus plus cher à ta mère qu'à moi-même. C'était moi qui te faisais manger, et, chaque nuit, enfant, c'était avec ta sœur que tu t'endormais. Maintenant, tout est perdu et tout me manque à la fois; en un jour, ta mort m'a tout ravi, comme une tempête. J*ai perdu mon père ; toi-même tu n'es plus, je meurs avec toi... Hélas! infortunée! corps misérable!... Frère, attends-moi; reçois-moi dans ce vase funèbre. Que j'y devienne cendre comme toi ; que j'y habite avec toi!... »
Que de grâce dans la douleur ! quelle mélodie dans le gémissement I La poésie grecque a ce don divin de faire chanter le sanglot. Comme celle veuve de rOrient qu'un voyageur nous montre couchée sur la tombe de son mari, et creusant le moule de son sein dans la poussière du sépulcre, Electre, inclinée sur les cendres de son frère, n'y laisse que des vestiges de beauté.
Oresle, témoin des regrets qu'il inspire, se fail
enfin conaattre. La joie d*Éleclre s*exhale en tendre délire, a 0 chère lumière ! ô douce voix I esl-H^e » bien toi que j'entends ?» — Et les exclamations se pressent sur ses lèvres, réprimées bientôt par son frère, que le destin pousse, et qui ne pense qu'à agir.
L'Oreste d'Eschyle pâlit devant ce parricide impassible. Lui, du moins, ne marche au forfait que sous la contrainte inéluctable d'un dieu ; il a besoin de s'exalter pour frapper sa mère, de s'enivrer de prières, de conjurations, de formules, des vapeurs de sang qui montent du tombeau de son père, comme d'un trépied infernal. L'Oreste de Sophocle n'a ni hésitation, ni scrupule; il marche, absorbé dans une vision démoniaque. L'Oracle n'est point pour lui une menace terrible qui l'effraie, mais un dogme infaillible qui le tranquillise. Il se sent élu et inévitable. Ce possédé est calme comme un extatique. Il semble la créature d*un sculpteur plutôt que celle d'un poète. On croirait voir un de ces guerriers des bas-reliefs Éginètes qui tuent leur ennemi, sans qu'une expression quelconque anime leurs traits immobiles. Sa morne sérénité ne se dément pas, sa parole est brève, comme le glaive est court. A peine laisse-t-il échapper un faible mouvement de tendresse, lorsque Electre le reconnaît. Exécuteur des hautes œuvres d'Apollon, il tue sans colère. C'est avec