‹ Les deux masques (volume 3)Chapitre 29 sur 43 · I. ~ Les Érynnies filles de PAarore. — Leur fonction dans la · texte numérisé non relu

I. ~ Les Érynnies filles de PAarore. — Leur fonction dans la

mythologie hellénique. — Gardiennes des lois naturelles.

— Vengeresses du meurtre.

II. — Haine et répulsion qu'elles inspirent. — Cruauté qn*on leur

attribue. — Nature vampiriqae des Érynnies. — La vision

de Dion.

Les Érynnies — Irritées — qui ne mériteront qu'à la fin de la tragédie d'Eschyle leur euphémique surnom ù'Euménides^ étaient les plus terribles divinités du monde infernal. Hésiode les fait naître du sang d'OuranoS) mutilé par la faux de Chronos ; mais la philologie comparée croit avoir découvert dans les mythes aryens leur plus lointaine origine. D'après cette poétique hypothèse, TÉrynnis primordiale, multipliée parla fable grecque, serait la Saranyu védique, une des mille personnifications de TÀurore. Le crime étant presque toujours conçu par

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la nuit, dont il est souvent appelé le fils dans le langage primitif, c'est l'Aurore qui le dénonce, qui fait paraître à terre le sang répandu, qui allonge son flambeau céleste sur le cadavre étendu au bord du chemin. Souriante au pâtre, douce au laboureur, l'Aurore montrait au meurtrier l'oeil ardent d'une vengeresse. Les plus effrayantes déesses seraient ainsi nées de la plus charmante. Comme le Lucifer des croyances chrétiennes, la Furie antique

aurait été, à son origine, l'Ange transparent du matin.

Mais cette signification naturelle disparut vite, en Grèce, sous un sens moral. Les Érynnies y personnifièrent, dès qu'elles apparurent, le remords et le châtiment : — plus encore, les lois primordiales de la nature et du monde dont le dépôt était sous leur garde. Comme les Dragons dont elles avaient la laideur, les Érynnies couvaient des trésors : les liens de la famille, le respect de la vie humaine, l'observation de la foi jurée. Ministres de la police éternelle, leur puissance, enracinée aux Enfers, atteignait le ciel. La stabilité des règles fondamentales de toutes choses était leur domaine. Dans le Prométhée d'Eschyle, les Océanides demandent au Titan : — « Qui donc tient le gouvernail de la Nécessité? » — Et Prométhée leur répond : — « Les trois Parques 0 et les Érynnies à la mémoire fidèle. » — Heraclite,

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cité par Plutarque, disait que « si le Soleil s'avisait )> de franchir les bornes qui lui sont prescrites, les p Érynnies, agents de la Justice, sauraient bien lui » faire rebrousser chemin. » — Dans V Iliade, Xanthos, un des chevaux divins d'Achille, prend une voix humaine pour prédire sa mort au héros rentrant dans la guerre de Troie : mais .les Erynnies, indignées de cette violation des lois naturelles, accourent aussitôt, et font taire impérieusement Tanimal qui ose usurper la parole réservée aux hommes. On peut mesurer par ces citations la hauteur et la profondeur du rang que les Erynnies occupaient dans la religion hellénique. Suneilluntes de la nature, elles ia maintenaient dans ses lois prescrites ; leur contrôle embrassait l'ordre universel, Taxe du monde tournait sous leurs mains.

Mais leur magistrature militante recouvrait cette fonction abstraite. Avant tout, les Erynnies élaient les vengeresses acharnées du meurtre, du parricide surtout, qui, plus qu'aucun autre, outrage la nature. Elles avaient charge du sang humain; il criait vers elles sitôt répandu, et cette clameur n'était jamais vaine. A son appel, elles s'élançaient vers le meurtrier, et le poursuivaient avec rage, jusqu'à l'épuisement et jusqu'à la mort. Avant qu'il eût rendu vie pour vie, leur patient passait par toute une série de supplices : obsessions et flagellations, angoisses de

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l'âme ettaurmenlsdu corps, fuites éperdues à travers des foules hostiles et des solitudes désolées, nuits livrées aux épouvantes des visions spectrales. Mort, il les retrouvait aux Enfers, oij, comme les diables du Dante, elles torturaient les damnés païens. Un vers d'Homère atteste « les Eiynnies qui » punissent les hommes sous la terre ». On les voit sur des vases peints, flagellant Sysiphe, enchaînant Thésée, et tournant la roue flamboyante sur laquelle Ixion est écartelé. Nul recours possible contre elles, avant le grand exemple donné par Eschyle, aucun appel efflcace. Antérieures à Zeus lui-même, qu'elles dominaient par leur parenté avec le Destin, les Érynnies régnaient absolument dans leur sombre empire. Les Olympiens ne frayaient pas avec elles; ils les bannissaient de leur table, ils leur interdisaient l'entrée du palais céleste : les « Filles de la Nuit » auraient noirci sa lumière et glacé sa joie. En revanche, leurs privilèges sinistres étaient inviulables, et le cercle sanglant où s'exerçaient leurs vindictes ne pouvait être franchi par l'intrusion d'aucun dieu. — « Quand nous sommes nées », — dit Tun de leurs choeurs, — « le Sort nous imposa cette loi, que nous y> ne toucherions point aux Immortels, que nulle » de nous ne pourrait s'asseoir à leurs festins, et » que nous ne porterions jamais les vêtements » blancs de la joie. Mais quand un meurtrier do-

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