‹ Les deux masques (volume 3)Chapitre 30 sur 43 · LES ERYNNIES · texte numérisé non relu

LES ERYNNIES

» meslique a frappé Tun de ses proches, la ruine » de sa demeure est notre partage. Nous nous » ruons sur lui. et, si Tort qu'il soit, nous Teffaçons » de la terre. »

Certes, rien de plus lutélaire, au fond^ que cette justice implacable. La Peine veille sur la paix; le Châtiment couvre la sécurité de son glaive, et sa menace seule est une protection. Les liens sociaux seraient vite rompus, s ils n'étaient assujettis par des nœuds de chaînes. Ce n'est point sans raison que Dante fait dire à la Porte de son Enfer : — « La Jus- » tice anima mon grand architecte ; je fus faite par » la divine Puissance, la suprême Sagesse et le » premier Amour. »

Giuslizia mosse il mio alto Fattore :

Kccc mi la divina Potostate,

La somma Sapienza e U primo Amore.

Gardiennes de la vie humaine, protectrices des droits de la famille, de la foi jurée, du foyer des hôtes, les Ërynnies semblaient mériter la reconnaissance due aux services ingrats strictement rendus. Elles étaient pourtant haïes des hommes cpmme des dieux, il y avait de Thorreur dans la

terreur qu'elles inspiraient. On les adorait et on ne leur sacrifiait que par crainte. Un morne silence attristait leur culte, la flûte et la lyre en étaient exclues. Les prières ne s'y faisaient qu'à voix basse, de sourdes injures s'y mêlaient aux invocations liturgiques. Une sorte de quarantaine soupçonneuse isolait leurs temples mal famés autant que sacrés.

Cette aversion tenait à leur office même. L'Espion et le Bourreau ont toujours passé pour des êtres nécessaires à Tordre social ; ils n'en sont pas moins mis au ban des hommes, excommuniés de toute relation et de tout accueil : ces satellites du salut public sont les réprouvés de la société qui s'en sert.

Un autre grief pesait sur les Érynnies. Contemporaines du Talion des âges primitifs, elles en représentaient la férocité. Œil pour œil, dent pour dent, plaie pour plaie, Tusure du tourment centuplant la dette du coupable, Thorreur de la peine enchérissant sur la grièveté du délit; les vieilles Vengeresses en étaient restées à cette routine sanguinaire. Or la conscience humaine, éclairée et améliorée, protestait contre les expiations barbares du passé ; l'idéal qu'elle se faisait de la vraie justice n'était plus d'accord avec les sauvages représailles personnifiées par les Érynnies. Elles restaient dans la religion nouvelle par droit d'archaïsme, comme survivent, dan? quelques Codes, des pénalités atro^

LES ÉR.YNNIES. 493

cément arriérées, non abolies, jamais appliquées; fantômes odieux qui font tache sur la lumière des lois adoucies.

Ce qui rendait encore les Érynnies liaïssables, c'était ridée qu'on se faisait de leur caractère. Bien n'endurcit comme le métier de criminaliste et de tortionnaire ; la cruauté du châtiment finit par entrer dans rame de Texécuteur. On se figurait donc que les Érynnies mettaient une joie méchante à poursuivre et à torturer les coupables, et que l'habitude de verser le sang leur en avait fait prendre le goût. Leurs expéditions étaient des parties de chasse joyeusement féroces, semblables à cette Venatio postularia (Chasse réclamant des victimes) des vieilles légendes germaniques, où le Spectre qui la menait distribuait à ses compagnons des cuisses d'hommes en guise de curée. Quelques monuments les figurent vêtues d'une tunique retroussée, chaussées jusqu'à mi-jambe de la bottine Cretoise aux courroies lacées, pareilles à des Dianes infernales. Eschyle, comme nous allons le voir, remplit leurs chants forcenés de termes cynégétiques qui rendent des sons d'aboiements. C'est moins encore à des chasseresses qu'à des chiennes qu'il les compare, a Chiennes d'enfer^ )» « Chiennes du père, » ou « de la mère » qu'elles vengent, étaient leurs noms usités. On leur attribuait même une nature vàmpirique : elles suçaient, disait-on, le sang

de leurs victimes et s'en gorgeaicnt avidement. Apollon leur reprochera tout à l'heure cette horrible soif. — Les Vampires n'étaient point inconnus à Tantiquilé. C'en étail un que celte Lamia, reine ^ de Libye, et aimée de Zeus, a qui le dieu avait donné le pouvoir bizarre d'ôter ses yeux de leurs cavités, pendant son sommeil, et de les remettre ensuite à leur place. Héra, jalouse, tua ses enfants. Alors la mère furieuse se fit monstre par désespoir ; elle fendait le ventre des femmes grosses et mangeait leurs fruits. De ses amours sauvages avec les Démons du désert, naqnit la race des Lamies et des Empuses, divinités cannibales qui cherchaient leurs proies parmi les vivants.

En dehors même deMeur ministère criminel, rapproche desËrynnies étail redoutée; leur apparition signifiait la mort à qui les voyait. Plulargue raconte, à ce sujet, une étrange histoire. — Un soir, Dion, le libérateur de la Sicile, était assis, pensif, sous un portique- assombri par le crépuscule; un bruit le tira de sa rêverie. En regardant de tous les côtés, il entrevit une grande femme maigre et Hn ide^ « semblable » par les traits du visage et par rhabillement à une » Furie tragique ». Cette femme allait el venait dans le vestibule, et elle en balayait âprement les dalles. Elle s'évanouit au cri que poussa Dion, mais le héros comprit le présage. — Quelques jours après, Dion

LES ÉRYNNIES. 495

était égorgé par ses soldats révoltés, son flls^e jetait du haut d'un toit et mourait^ sa femme et son nouveau-né périssaient en mer. La balayeuse infernale avait prédit, par son nettoyage fatidique, Texlermi- ^ nation de sa race et de sa maison.

Page 1