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carnation de cet esprit d'artifice qui lui était cher. Elle glorifiait son astuce autant que Théroïsme d'Achille. Leurs deux figures accolées^ comme sont souvent les bustes antiques, résumeraient son double génie. Ulysse ment, dans VOdyssée, avec une intarissable abondance. Il se complaît, même sans motif, à inventer et broder des fables. Comme sa femme Pénélope défaisait la nuit la toile qu'elle tissait le jour, Ulysse recompose incessamment sa légende. Il a dans sa mémoire cent romans et déguisements de rechange, pour répondre aux questions des hôtes qui Taccueillent ou des passants qu'il rencontre. On dirait qu'il cache dans un coin de sa tunique et qu'il s'applique, selon l'occurrence, tous les masques que le théâtre grec façonnera plus tard. Proscrit, pirate, mendiant, fils de roi, il prend toutes les conditions et juue tous les rôles. — Lorsqu'il se réveille sur la plage d'Ithaque, où les Phéaciens l'ont déposé pendant son sommeil. Pallas lui apparaît sous la figure d'un jeune pâtre : selon son habitude, il lui débite une histoire. Loin de s'en lâcher, la déesse l'admire, elle reconnaît son disciple ; la menteuse divine applaudit au menteur humain. Elle le flatte d'une ironie bienveillante, l'avertissant seulement que ce n'est pas à elle qu'on en fait accroire. C'est Tarliste fier de l'élève qui excelle, comme lui, au jeu des fictions.
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— « Il parla ainsi, et la déesse Athènè aux yeux clairs se mit à rire, et, le caressant de la main, elle prit la figure d*ùne femme belle et grande, et habile aux travaux, et elle lui dit ces paroles ailées : — 0 fourbe, menteur subtil et insatiable de ruses ! qui te surpasserait en adresse, si ce n'est peut-être un dieu? Tu ne veux donc pas, même sur la terre de la patrie, renoncer aux ruses et aux paroles trompeuses qui t*ont été chères dès ta naissance ? Mais ne parlons pas ainsi. Nous connaissons tous deux ces ruses ; et, de même que tu remportes sur tous les hommes parla sagesse et par Téloquence, ainsi je me glorifie de l'emporter par là sur tous les dieux. »
C'est ce génie de l'astuce, ce « Daïmon » insidieux qui tente Néoptulème aux premières scènes de la tragédie de Sophocle. Il s'agit d'obtenir de lui qu'il trompe Philoclèle, en se présentant cDmme l'ennemi mortel des chefs auquel il* doit le livrer, et qu'il lui dérobe, par celle fraude, son arc invincible. L'entreprise est difficile : Néoptolème est de pure souche héroïque, exempt du vice de sa race, fils de cet x\.chille qui répond à Ulysse même, dans Vlliade : c< Je hais plus que le seuil des Enfers » celui qui cache sa pensée dans son âme, et ne dit » pas la vérité, » Ulysse va droit au but : il faut mentir pour prendre Ilion, le salut de l'armée l'exige : il ne demande d'ailleurs à Néoptolème qu'une heure d'imposture : c< Je sais, mon fils, que ta nature rc- » pugne à ces artifices ; il est doux pourtant de co:> » quérir la victoire. Ose donc, nous redeviendro: s » ensuite jusles et sincères. Mais, à présont, consens
» à être un instant trompeur, et, après, sois appelé à » jamais le plus véridique des mortels. » — Le premier mouvement de. Néoptolènae est de reculer en se hérissant : le coursier généreux se cabre à la vue du piège :
« Pour moi, fils de Laërte, je hais de faire ce que je suis indigné d'entendre. Je ne sais rien faire par fraude ; et il rignorait aussi, le père qui m'a engendré. Mais je suis prêt à enlever cet homme par force, et non par ruse. Comment nous résisterait-il avec son pied mutilé? Ma tâche est de l'aider ; mais je redoute le nom de traître ; et j'aime mieux, ô roi ! échouer avec honneur que réussir honleusementi »
Le tentateur in^siste ; il agite devant le fils d'Achille un rayon de gloire ; il le pique de cet éclatant aiguillon, pour ralUrer pas à pas vers le guet-apens ; il lui montre, de loin Troie, conquise par ses jeunes mains de sagittaire lançant les flèches d'un demidieu. Néoptoième est séduit; il hésite pourtant et il lutte encore : tous ses instincts résistent aux arguments captieux qui Tobsèdent. Des clairs et des ombres passant sur le marbre d'une statue candide^ la. voilant et Tilluminant tour à tour, peindraient le (rouble de cette conscience ingénue. Il cède enfin, fasciné par la promesse de la gloire si puissante sur l'âma d!un jeune Grec : Ulysse a vaincu.
Néoptoième va donc mentir à Philoctète, et il
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jouera d'abard hardiment son rôle. Mais la pitié entre dans son âme arec les prières du suppliant et les .gémissements du malade. Ses entrailles s*émeuvent, son cœur se révolte, un généreux remords le tourmente. Quand il lui faut avouer au héros qu'il a trahi sa confiance, la honte le fait balbutier ; on voit de nobles rougeurs monter à son front. Bientôt il n'y tient plus ; le masque est trop lourd, l'opprobre est trop fort. Cette jeune âme, un instant inclinée aux fraudes, se redresse de toute sa droiture, avec le vif élan d'un arbuste échappant aux mains qui l'ont plié vers la terre. Il accourt, ayant hâte de se purifier, criant sa faute et la confessant. c( J'ai trompé un Jiéros par de honteu* )) ses fourberies ! » Ulysse essaye de le conteqir, il affronte ses menaces et il réfute ses sophismes. — « Tu ne parles et tu n'agis pas sagement, » lui dit le fils de Laërte. Néoptolème lui jette cette répUque qui semble lancée par l'arc vertueux d'Hercule : — a Si mes actions sont justes, elles valent » mieux que des actions sages. » Il s'humilie devant Philoctète, il lui rend ses armes, acceptant, conmie l'ayant méritée, sa défiance injurieuse, eX se contentant de répondre : «J^'est-il donc pas possible » de se repentir ? »
Noble et touchante ^victoire ! Ulysse, dans l' Odyssée ^ parlant à l'Ombre d'Achille qui Tinterroge sur son
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fils, lui conte ses exploits, et comment « il a tué » beaucoup de guerriers dans le combat terrible. » Il lui dit que, dans les flancs du Cheval introduit au milieu de Troie, les autres chefs effrayés tremblaient et pleuraient. — « Mais lui, je ne le vis » jamais pleurer ni trembler. Et il me suppliait de » le laisser sortir du Cheval, et il secouait son épée » et sa lance lourde d'airain, en méditant la perte. » des Troyens. » — « Alors l'âme d'Achille, aux » pieds rapides, s'éloigna, marchant fièrement sur » la prairie d'asphodèles, joueuse, parce que je )) lui avais dit que son fils était illustre par son » courage. » Si Ulysse lui avait aussi raconté l'action chantée par Sophocle, Achille, qui haïssait le mensonge « autant que le seuil des Enfers ^ qu'il avait passé, aurait foulé plus fièrement encore la prairie funèbre, son fils étant deux fois digne de lui. Ulysse, dans cette lutte, n'a pas le beau rôle; Sophocle s'est gardé pourtant de le rendre odieux. C'est l'homme d'État de l'âge héroïque/ enclin sans doute au mensonge^ tendant toujours à ses intérêts, mais aussi, fermement dévoué à son peuple et à son armée, estimant bon tout moyen qui aboutit au salut commun. Il représente l'intelligence politique débutant en pleine épopée. L'éloquence de la tribune aux harangues sort toute armée de sa bouche. Au temps où la force domine encore, où le
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fer seul tranche -et juge, il annonce Tère de la raison persuasive. — « Fils d'un père généreux, » — dit-il à Néoptolème — « moi aussi, quand j'étais » jeune, j'avais la langue paresseuse et le bras » prompt à agir; mais aujourd'hui, instruit par » Texpérience, je vois que c'est la langue et non le » bras qui gouverne. » Sophocle lui prêle sur la moralité de la chose publique des idées singulièrement raffinées. Tel vers qu'il prononce semble un axiome de Machiavel, traduit en grec par un humaniste de la Renaissance, sur la marge d'un manuscrit de Sophocle, et qu'un copiste aurait ensuite interpolé dans le texte. Le monde épique qui l'entoure parait déjà lui être étranger. Il ne comprend rien à la résistance de Philoctète refusant, par rancune, de venir s'illustrer et guérir à Troie ; il lui parle hautement et impérieusement du droit que la raison a sur la passion, le sang-froid sur l'emportement. Lorsque son captif menace de se tuer, il le fait lier, comme pris de démence. Ulysse avance tellement sur Philoctète par le caractère et par les idées, qu'on ne les croirait pas du même âge. Yous diriez un stratège de Thucydide vis-à-vis d'un héros d'Homère.
Toute conciliation étant impossible, il faut bien u'un dieu dénoue le litige. Mais ce dieu n'est point le figurant banal qu'Euripide et ses successeurs fe-
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ront sortir, au moment voulu, pour les besoins du dénouement, de leurs machines de théâtre. C'est Hercule, Tami de Philoctète, son ancien chef et son maître, arbitre naturel de cette lutte dont son arc est Tunique objet.
Vision grandiose et glorieuse. Hercule, monlévers le ciel, dans les flammes tourbillonnantes du bûcher, en redescend entouré des calmes rayons de l'apothéose. On croit le voir, tel que la statuaire antique représente son type olympien, colossal encore, mais revêtu d'une douceur auguste, rajeuni par les baisers d'Hébé et la fraîcheur du nectar. Sa tête courte d'athlète au front bas a pris l'ampleur d'une face olympienne. Une sérénité divine coule sur ses membres ; ses grands muscles, si longtemps tendus paî* l'âpreté de Tefi'ort, se sont assouplis ; ils ondulent, au lieu de s'enfler, sur le rythme des vies immortelles; son torse a l'air d'une mer au repos. Il parle de haut, d'un ton souverain, avec l'accent d'une bonté majestueuse. Il rappelle Philoctète aux voies héroïques qu'il lui a frayées, et l'envoie à Troie» comme au poste qui lui est marqué par les Dieux.
« A toi aussi, fils d'Achille, je donne le môme avertissement ; tu ne pourras renverser Troie sans lui, ni lui sans toi : mais, tels que deux lions unis, ne vous séparez pas. Et moi, à Troie, j'enverrai Esculape qui te guérira de ton mal ; car Ilion est destinée à être prise deux fois par mes flèches. »
Philoctète va donc partir, puisque Hercule l'ordonne; mais, avant de quitter Lemnos, il adresse des adieux sublimes à Tile sauvage qui Ta recueilli. Malgré les maux qu'il y a soufferts, il éprouve, en se détachant d'elle un déchirement mystérieux. C'est la première fois, dans la poésie grecque, que la nature est embrassée avec cet amour. On la sent vivre dans ce chant d'adoration et d'action de grâces ; on voit clairement que Philoctète n'y invoque pas des éléments insensibles, mais les grands Êtres éternels, divins, vivifiants, que la Grèce entrevoyait à travers les formes des choses.
« Allons! Mais, en partant, je saluerai cette terre. Adieu, cher antre, qui m'as abrité I Adieu, nymphes coulantes qui arrosez ces prairies ; violente clameur de la mer heurtée contre les promontoires, et dont l'écume, poussée par le Notes, mouilla souvent ma tête. Et toi, mont Hermœonquime renvoyas tant de fois le bruit de mes gémissements. Et vous, claires fontaines, que je vais quitter contre tout espoir ! Adieu, terre de Lemnos, entourée des flots ! Renvoiemoi sans offense, par une heureuse traversée, là où le puissant Destin me conduit. »