CHAPITRE VII
I. — L*arc d'Hercule. — Légende de Philoctète. — Troie impre-
nable sans lui. — Ulysse et Néoptolëme. — Simplicité de la tragédie de Sophocle.
II. — Philoctète dans son lie. — Sa prière & Néoptolème. — Réveil
de son mal. — Le vol de Tare. — Désespoir et suppli- ' cations du héros. — Ses imprécations contre Ulysse. ^ Il refuse de quitter Lemnos.
III. — Grxda mendax. — Les dieux trompeurs. — Ruses et fourberies d*Hermès nouveau-né.
iV. — Néoptolème tenté par Ulysse. — Son repentir généreux. — Ulysse, homme d'État d3 Tâge' héroïque. ' — Apparition d'Hercule.
Philoctète se rattache aux Trachiniennes par Tare irflercule et par l'intervention merveilleuse du demidieu à la fin du drame. Cet arc divin est le ressort presque vivant de la tragédie de Sophocle, le talisman qu'on se dispute et autour duquel tout s'agite. BercuJe mourant l'avait légué à Philoctète, avec défense de jamais révéler le lieu de sa sépulture. Les Grecs, partant pour Troie, voulurent la con-
naître ; car les flèches d'Hercule avaient été ensevelies avec lui, et l'oracle de Delphes annonçait que les murs d'Ilion ne crouleraient que frappés par ces traits sacrés. On envoya des messagers à Philoctète pour qu'il indiquât le tombeau d'Hercule ; Philoctèle rusa avec son serment. Il ne prononça point une parole, mais il frappa du pied la terre qui recouvrait les ossements du héros. Quelque temps après, dans une marche de l'expédition, comme il maniait les flèches exhumées, une d'elles tomba sur sojQ pied parjure, et le frappa d'une plaie incurable. D'autres traditions, suivies par Sophocle, disent que Philoctète, cherchant, dans l'ile de Chrysa, le sanctuaire occulte d'une Nymphe ombrageuse, fut piqué par le serpent qui défendait sa retraite. — Parjure ou sacrilège, Philoctète est puni d'un crime ou d'une faute. Némésis n'est jamais absente des drames de Sophocle, tous leurs châtiments sont des expiations.
Les blessures divines sont terribles : l'ulcère de Philoctète ne mordait pas seulement son pied, par instants il envahissait tous ses membres et les brûlait jusqu'aux os. Le patient poussait alors des cris efiroyables qui affolaient l'armée comme une clameur de panique : l'infection de sa plaie soufflait sur la flotte, comme un vent de peste ; elle corrom-
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pait ses sacrifices et mêlait des miasmes putrides a la fumée des victimes montant vers le ciel. Ulysse conseilla aux Àtrides de se débarrasser du chef importun. On aborda Lemnos, et on jeta sur la plage ce pestiféré. Les armées antiques et barbares étaient impitoyables à ceux qui gênaient leur marche, elles ne supportaient pas la fatigue ou la maladie de leurs membres. Y! Iliade et les Niebehingen ignorent Tambulance : qui tombe sur leurs chemins, est foulé aux pieds. — Une légende germanique raconte que Tarmée de Wittikind, vaincue par Charlemagne, à Engter, fuyait vers le fleuve ; un vieillard ne put aller plus loin et se coucha sur la route. Les Saxons, ne voulant point qu^il tombât entre les mains de Tennemi, Tenfouirent vivant sous un tas de sable. En l'enterrant, ils lui criaient : « Enfonce ! enfonce ! » personne ne s'inquiète plus de toi, le monde t'est » à charge ; tu ne peux plus suivre le rappel. »
Neuf ans après, pourtant, devant Troie toujours imprenable, les Grecs se ressouviennent de Philoctète et de Tare d'Hercule. Un devin leur a rappelé que, sans lui, ils n'abattraient jamais la ville de Priam. Ulysse, le génie prudent de l'armée, l'homme des transactions et des stratagèmes, s'offre à le tirer de son île, par l'astuce ou par la violenae. Mais il sait la haine mortelle que lui a vouée le proscrit :
s'il se présente seul devant Philoctète, c*est en lui lançant une des flèches d'Hercule qu'il répondra à ses remontrances. Il emmène donc avec lui Néoptolème, nouveau venu dans Tannée, et fils d'Achille cher au vieux banni. L'adolescent, dressé par son guide, se présentera à Philoctète comme l'adversaire ' d'Ulysse et l'ennemi des Atrides, et il l'attirera, par un piège savamment frayé, au vaisseau qui doit l'emporter à Troie.
Philoctète cédera-t-il à la persuasion, ou sera-t-il contraint par la force ? C'est l'unique sujet de ce simple et parfait chef-d'œuvre. Il ne puise sa beauté morale, sa vie pathétique, son trouble sublime que dans la rencontre des caractères qu'il met en présence. La lutte se forme de leur groupe naturellement contrasté : aucun événement extérieur ne vient s'y mêler. La tragédie de Sophocle, figurée par l'art, tiendrait dans un bas-relief de la dimension d'une métope, et l'imagination le compose. — Un vieux guerrier en haillons, aux traits sillonnés, gisant au seuil d'une grotte ébauchée ; devant lui, un jeune homme d'une beauté divine, appuyé sur sa lance, dans une attitude de respect troublé et de pitié combattue : à l'autre angle, le profil dur et fin d'Ulysse coifiié du bonnet conique des marins de l'Archipel, fixerait sur la scène un œil vigilant. Toute ' l'intelligence du drame est dans l'étude de ces trois
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figures^ comme toute son aclion est dans leur contraste.
Philoctète est le type de Théroïsme souffrant. Hercule, avec ses armes, lui a légué son supplice ; il brûle à petit feu de la flamme qui consuma son glorieux ami. La solitude et le dénuement ajoutent à sa douleur leurs horreurs. L'île où on Ta jeté est déserte. Il habite une grotte que ses cris font rugir comme Tantre d'un lion blessé. Il vit des oiseaux sauvages que ses traits atteignent. Déchéance auguste et touchante ! Parc d'Hercule, qui sauvait le monde, ne sert plus maintenant qu'à nourrir un guerrier malade. Au lieu de percer les oiseaux monstrueux du Stymphale, elle abat au vol les colombes qui tournoient autour d'une caverne. Quand la proie qu'il vise e^t tombée, Philoctète va la ramasser en
boitant, parmi les broussailles; il rampe vers les sources où sa soif s'étanche, il extrait péniblement du choc des eailloux le feu nourricier. Aucun visage humain ne lui apparaît, il n'entend plus que le bruit des flots elle cri des. bêtes. Depuis neuf ans, spectre douleiireux, le héros Iratne la chaîne de son pied saignant dans un cachot fermé par la mer..
Proméihée, sur sa montagne, n'avait qu'un vautour; Phjloctète, dans son île, en a deux également acharnés : la plaie qui ronge son pied et la haine qui dévore son âme, la haine d'Ulysse et des Atrides qui l'ont banni de l'espèce humaine. Mais cette blessure, il ne veut pas en guérir ; il la nourrit et il Tenvenime, il se repaît de son fiel. Son âme, comme son corps, n'est d'ailleurs ulcérée que d'un seul côté ; de toute autre part, elle reste saine et humaine, magnanime et tendre : ce désespéré a la candeur d'un enfant.
Quelle joie touchante quand Néoptolème lui apparaît, au seuil de sagrolte, image vivante delà patrie hellénique dont il reconnaît « l'habit qui lui est si cher » ! Son cœur éclate à sa vue, une source de sentiments purs en jaillit. La parole grecque résonne à ses oreilles, comme une voix de résurrection. Il épanche à flots son âme opprimée par le poids d'un si lourd silence. Sa première pensée est pour l'amitié ; le héros se souvient de ses anciens compagnons : les questions affectueuses se pressent sur ses lèvres ; et il a une larme pour chacune des Ombres sanglantes que les réponses de Néoptolème font défiler sous ses yeux. -^ Achille est tombé sous les traits d'Apollon, Antolichos est mort et Patrocle aussi : Ulysse survit en revanche et Thersite existe. — Et Philoctète s'écrie amèrement : « Cela devait être,
jamais le méchant ne meurt. » — Qu'il est grandement et naïvement pathétique lorsqu'il conjure le fils d'Achille de le prendre sur son vaisseau et de le ramener au pays natal I Sa prière est l'idéal de l'éloquence suppliante : on croit entendre un naufragé cramponné au navire dont il est parvenu à saisir la proue, et jetant ses cris de détresse, dans le bruit des vagues, aux mariniers penchés sur le bord.
« Par ton père, par ta mère, ô fils I par tout ce que tu as de cher dans ta maison, je te supplie et t'implore ! ne me laisse pas dans ce désert en proie aux maux que tu vois ! Prends-moi comme un surcroît de charge sur ton navire ; je sais que le fardeau sera lourd : supporte-le pourtant, car les magnanimes ont horreur des actions honteuses et se glorifient des belles œuvres. Quelle louange pour toi, si tu me ramènes vivant sur la terre de l'Œta ! Ce ne sera que la peine d'un jour ; fais cet effort, jette-moi où tu voudras, dans la sentine, à la proue, à la poupe, partout où je serai moins gênant à tes compagnons. Consens^, mon fils, au nom de Zeus vengeur des Suppliants! laisse-toi fléchir, je me prosterne à tes genoux, perclus et boiteux comme je suis, misérable! Ne me laisse point dans ce désert où il n'y a nul vestige d'hommes, mais ramène-moi dans ton pays, ou sur la rive de l'Eubée : de là le trajet ne sera pas long jusqu'au mont OEta et aux bords du Sperchios aux belles eaux. Rends-moi à mon père qui m^est très cher : peutêtre, hélas! depuis longtemps est-il mort. Car souvent, par ceux qui abordaient ici, je lui envoyai des paroles suppliantes, pour qu'il vint me chercher sur un navire et me reconduire dans sa maison. Mais ou il est mort, ou les hommes qui s'étaient chargés de mon message n'en tinrent nul compte, je pense, comme cela arrive, et se hâtèrent de regagner leur pays. Maintenant j'ai recours à toi, pour que
tu sois mon messager et mon conducteur. Sauve-moi, aie compassion ! Songe que la vie des mortels est chose redoutable, pleine de terreurs et de périls, de chances heureuses et malheureuses. 11 faut, hors de Tinfortune, prévoir qu'on peut aussi y tomber. »
On composerait un admirable bréviaire humain, répondant à tous les malheurs, approprié à toutes les angoisses, si Ton rassemblait les prières éparses dans les poèmes et les tragédies de la Grèce. Avec l'invocation du vieux Priam à Achille, celle de Philoclète est peut-être la plus émouvante. En se rappelant rinfirmité du héros qui l'adresse à Néoptolème, elle semble presque une divinité gémissante; une de ces « Prières boiteuses et ridées » qu'Homère nous montre dans Vlliadey suivant de loin l'injustice, et obtenant de leur père Zeus, qu'ir châtie ceux qui les repoussent.
Toutes les souffrances de l'âme et du corps s'ébranlent dans celte nature héroïque, et développent tragiquement sa grandeur. Comme il avait montré Hercule brûlé sur la scène, Sophocle n'a pas craint d'y exposer Philoctète torturé par un accès de son mal. Tout d'un coup, le. poison se remet à fermenter dans sa plaie rouverte, il monte à ses veines, le ronge aux entrailles ; l'ulcère de son pied se rompt et darde un sang noir. Le héros essaye d'abord de comprimer sa douleur, il se contracte ^-ous son ai-
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guillon ; mais la violence du tourment l'emporte, alors il éclate en cris dont le poète note les sons déchirants. On lui a reproché ces transports de douleur physique ; c'était Taccuser de créer des êtres de chair' au lieu de fabriquer des statues d'airain. Philoctète n'est pas un sectaire stoîque, mais un héros homérique^ un fils de la nature naïvement soumis à ses lois. VIliade est pleine de pleurs et de plaintes ; les larmes y coulent aussi largement que le sang y roule, chaque blessure y gémit. Les plus vaillants crient et se lamentent quand ils tombent : Ares lui-même, le dieu de la -guerre, percé par la lance de Diomède, pousse un hurlement « pareil aux cris de dix mille guerriers rassemblés». Les Grecs n'avaient pas honte des faiblesses humaines ; ses héros n'étaient pas des gladiateurs dressés aux agonies muettes et aux convulsions cadencées : ils affrontaient la mort, sans nier qu'elle fût un mal. L'âme lançait vaillamment le corps au combat ; mais lorsqu'il était Iranché par le glaive, elle le laissait crier sa douleur ; il avait gagné le droit de gémir.
Cette vertu de Tâme surmontaqt les défaillances de la chair va se déployer dans Philoctète, avec une admirable énergie. Une surprise horrible Tattend.: ce jeune homme qui lui paraissait si loyal, qu'il implorait comme un dieu propice, auquel il
confiait ses armes, a trompé sa foi. Néoptolème est le complice du perfide Ulysse; ce n'est point au mont CEta, c'est à Troie qu'il va le conduire, auxiliaire forcé des Atrides. Il lui a dérobé l'arc d'Hercule pendant le sommeil profond qui a suivi son accès. L'indignation du héros trahi est terrible; renlèvement de son arc achève de le mutiler, c'est sa vie qu'on arrache en le lui prenant. Les invectives et les prières se heurtent éperdument sur ses lèvres; il adjure et il injurie, il fait honte au fils d'Achille de s'attaquer à lui, presque un mort, « un vain fantôme, l'ombre d'une fumée ». D'un élan farouche le héros désarmé se rejette vers les rochers de son île, et leur dénonce la trahison des hommes, comme à de sombres Pénates.
c( 0 grotte sauvage, je reviens à toi, privé de mes armes, sans moyen de vivre ! Et je me dessécherai, seul, sous ta voClte, ne pouvant plus percer de mes flèches, ni Toîseau qui vole, ni la bête sauvage : mais moi-môme, malheureux, je serai tué et mangé par ceux dont je me nourrissais. Moi qui les chassais, i]s me chasseront à leur tour ; j'expierai leur sang par mon sang, grâce à cet homme qui semblait ignorer le mal. »
Quand Néoptolème repentant va lui rendre cet arc, nerf et ressort de sa vie, Ulysse le lui enlève à son tour. Mêmes lamentations et même désespoir. Mais Philoctète repousse comme une opprobre le pacte
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de paix qu'on lui propose : « J'écoulerais^ plutôt » l'odieuse vipère qui m'a rendu boiteux. »
Ce pacte, pourtant, c'est le salut et la gloire. Les Dieux ont parlé par la bouche de leur devin. Troie ne tombera que sous les flèches d'Hercule lancées par Philoctète; et, s'il consent à rentrer dans le camp des Grecs, Esculape guérira la plaie de son pied. — Le vieux guerrier est inexorable ; son ressentiment est plus fort que le salut proposé. Les instances de Néoplolème, les menaces et les raisonnements d'Ulysse, les graves remontrances du Chœur ne peuvent le fléchir. Ses griefs sont inexpiables, il tient à sa haine comme à son honneur. C'est par d'insultantes ironies qu'il répond aux promesses du fils de Laérte : — « Comment donc, » homme détesté des dieux ! ne suis-je donc plus » pour toi boiteux, et infect? Vous sera-t-il permis » davantage, si vous m'embarquez avec vous, de )> prier les dieux, de brûler les cuisses des victimes » et de faire encore des libations? Car ce fut là ton » prétexte pour me rejeter de l'armée. » Sa plaie ne cessera jamais de saigner, s'il lui faut, pour la fermer, cicatriser son outrage. Aux réconcihations offertes, il renvoie des imprécations. — « Terre » sacrée! et vous. Dieux qui voyez tout! châtiez-les » un jour, châtiez-les tous, si vous avez quelque » pitié de moi ! Vous voyez ma vie misérable ; eh
>) bien ! faites-les périr à mes yeux, et je- me croirai » guéri de mes maux. » Plutôt que de vaincre à Troie, entre les Àlrides et Ulysse, il se renfoncera dans la vie sauvage; il aime mieux se livrer aux loups et aux aigles que de combattre avec eux.
« Oiseaux que je chassais, bêtes fauves aux yeux luisants, qui habitez la montagne, vous ne fuirez plus à mon approche, car mes mains n'ont plus leurs flèches redoutées, infortuné que je suis I Maintenant ce lieu mal défendu n'est plus à craindre pour tous. Approchez ! l'heure est venue de rendre tuerie pour tuerie, et de vous repaître de ma chair tachée de plaies, car je vais bientôt quitter la vie. D'où tirerais-je en effet ma nourriture? Qui peut vivre d'air, privé des aliments que produit la terre nourricière ? »
Le Chœur s'obstine à Tapaiser, et lui, s*entéte à maudire. — «Jamais! jamais I sache-le; dût Zeus, » qui lance le tonnerre, m'écraser de sa foudre. » Périsse llion, et, parmi ceux qui l'assiègent, » périssent tous ceux qui ont proscrit la plaie de » mon pied ! »
C'est ce conflit d'abattements et de résistances qui fait la grandeur pathétique de Philoctète. Sa passion triomphe âprement des angoisses et des tortures de son corps. Au dehors, cris et convulsions, des membres qui se tordent, des muscles qui tressaillent ; au dedans, une âme inflexible. Le rocher retentit sous le choc des vagues qui l'assiègent,
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mais il reste droit sur sa base, et aucune tempéle ne peut Tébranler.
Mais la vraie péripétie de Phiîoctète n'est point tant la résistance d'un cœur héroïque que la conversion d'une jeune âme, instinctivement droite et loyale, un instant séduite par l'astuce, faussée par le subterfuge, et revenant d'elle-même à sa vraie nature. C'est dans la conscience de Néoptolème, dans les plus délicates fibres de sa vie morale que Sophocle a placé le nœud de 45a tragédie. En ceci il semble avoir fait œuvre d'enseignement direct : Phiîoctète prêchait à la « Grèce menteuse » la vertu de la vérité.
Le mensonge était, en effet, un des défauts de 1 esprit hellène. Sa subtilité native l'induisait aux sentiers obliques, aux déguisements de la pensée, aux sinuosités de l'action et de Içi parole. Printanier et léger comme l'hirondelle, il volait comme elle en spirales. Un beau temple renfermant un labyrinthe, on pourrait définir ainsi le génie de la Grèce. Ses dieux faits à son image, coulés dans le type de son caractère, lui divinisaient l'artifice. L'Olympe de Y Iliade est rempli de tromperies célestes; les
Immortels Irichent au jeu des batailles; ils se revêtent de figures humaines pour donner des conseils perfides aux chefs qu'ils veulent perdre; ils façonnent des fantômes pareils aux guerriers qu'ils aiment, pour égarer ceux qui les poursuivent. Toute une sublime mascarade de dieux s'agite, dans la poussière des mêlées, entre les deux camps.
Hermès, le patron de la jeunesse grecque, Téphèbe divin aux talons ailés qui plane sur les gymnases, naît menteur et fourbe accompli. L'Hymne Homérique qui lui est dédié, célèbre, avec une grâce toute divine, ses ravissants stratagèmes. Né au matin, il invente la lyre à midi, en la façonnant d'une écaille de tortue trouvée sur la plage; le soir, il vole les vaches d'Apollon. Pour dérouter les poursuites, il retourne leurs sabots en arrière, et luimême marche à reculons derrière le troupeau, chaussé de sandales qu'il s^est tressées avec du feuillage. Quand Apollon vient le relancer dans la grotte de sa mère Maia, où il est rentré en se glissant par la serrure de la porte, « semblable à un » souffle d'automne », il trouve l'enfant dans son berceau a aux langes parfumés » qui fait semblant de dormir, « tenant sous son aisselle la tortue » récemment travaillée ». Hermès nie tout avec une espièglerie impudente, et le dieu volé admire l'adresse qu'il met à mentir. C'est « en souriant dou-
cernent » qu'il lui dit : — « 0 petit enfant, menteur, » et plein de ruses, puisque tu dis de telles choses, » certes je pense que tu pénétreras souvent dans » les riches demeures, et que, pendant la nuit, » ayant dévalisé sans bruit la maison, tu feras cou- » cher plus d'un homme sur la terre. Tu auras dé- » sormais cet honneur, parmi les Immortels, d'être » appelé toujours le prince des voleurs. » — Apollon l'emmène cependant, comme par l'oreille, sur le sommet de l'Olympe, et il l'accuse, devant Zeus, du vol de son troupeau. Hermès continue à nier, à mentir ; les serments à double sens, les équivoques ingénieuses, toutes les finesses de la parole attique naissent d'elles-mêmes sur ses lèvres. Et Zeus rit de la fourberie de l'enfant, dans sa barbe odoriférante : ce petit dieu effronté lui semble doué et plein d'avenir. — « Hermès parla ainsi en clignant des » yeux, et il avait ses langes sur le bras, et il ne » les rejeta pas. Et Zeus rit beaucoup en voyant » cet enfant plein de ruse nier adroitement et n subtilement au sujet des vaches. »
Ce qui est vertu chez les dieux ne peut être vice chez les hommes* Ulysse était, pour la Grèce, Tin-