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CHAPITRE IX

1. — Œdipe, une des personniflcations du Soleil. — Conception de la nature par les Aryens primitifs. — Idées qu'ils se faisaient du soleil. — Indra. — Les troupeaux des nuages.

— Les drames de Tatmosphëre. — Combats et victoires d'Indra sur le Dragon des ténèbres. — Le Rig-Véda*

— Transparence des dieux naturels.

II. — Dispersions et migrations de la race Aryenne. — Transformations des dieux et des mythes du pays natal. — > Le Génie hellénique les adapte à son nouveau milieu. — Ils persistent à travers les métamorphoses de la Fable grecque.

III. — Origine Aryenne des Dieux de TOlympe, — Les Demi-Dieux et les Héros solaires. — Les tragédies du Soleil. — Le Mythe d'œdipe.

La science moderne, appliquée aux origines des mythologies et des langues, a fait d'étranges décou- Ycrtes. Qu'est-ce qu'CEdipe, le meurtrier de son père, l'époux de sa mère, le vainqueur du Sphinx, le roi errant et aveugle, l'Œdipe des poètes, couvert du sang et des larmes de la tragédie, horreur et attendrissement de la Muse ? — Œdipe est une des incarnations du Soleil.

Les origines mythologiques de la Grèce, coramc celles de la Germanie et de Rome, des Celtes et des Slaves, remontent aux premières croyances de la race Aryenne, mère de Tlnde et de la Perse, aïeule lointaine et immémoriale de l'Europe. Les Védas, nouvellements ouverts, plus récemment encore compris et interprétés, ont révélé cette parenté sacrée, aussi sûrement que des parchemins exhumés rétabliraient la généalogie perdue d'une famille. On y a trouvé les Dieux grecs à l'état d'enfance, ou plutôt de formation cosmique, sans traits définis, sans figure précise, inconscients d'eux-mêmes, encore flottants dans le vague des choses, mélanges animés d'eaux et de rayons, de bruits et de souffles. L'imagination primitive a ébauché ses premières visions, avec de la lumière et de l'ombre, sur la toile infinie du ciel.

Les Aryens, en s'éveillant au spectacle de la nature, sur les plateaux de la haute Asie, la regardèrent avec les yeux naïvement éblouis de l'enfant. Elle leur apparut sensible et vivante ; non pas seulement créatrice, mais actrice d'un drame éternel. Leur âme, mêlée aux forces élémentaires, conçut un monde fait à son image. Chaque phénomène devint un prodige, chaque météore une personne, chaque lumière une divinité.

L'esprit humain, dans les temps modernes, instruit par la science, rassuré par l'expérience, juge et cal-

cule la nature. Il a éprouvé son indifférence impassible, il la sait régie par des lois immuables qu'aucun accident ne saurait enfreindre. L'Aryen nouveau-né la supposait capable d'amour et de haine; il voyait, dans l'atmosphère, un théâtre immense de luttes pa-

théliques entre de grands Etres vivants et mouvants, enflammés de passions furieuses, doués d'intelligence et de volonté. Nous sommes sûrs, aujourd'hui, que

le soleil, couché le soir, se relèvera le matin ; les ber-

gers du Sapta-Sindhou n'avaient pas cette certitude, ils n'en avaient que l'espoir. Pour eux, autant de soleils nouveaux que de jours. Ils y voyaient, tantôt la roue d'un char embrasé parcourant le ciel, (antôt un disque allumé par les Génies de l'aurore. Mais cette roue brillante, heurtée à quelque obstacle énorme de l'espace, pouvait tomber dans les précipices de la nuit ; les Génies lumineux pouvaient manquer à leur tâche. De là l'anxiété profonde qui saisissait l'homme, lorsqu'il, voyait l'astre di-^paraître dans les vapeurs du couchant. Chaque renaissance de l'aube jetait un miracle, chaque lever de soleil une résurrection.

Plus tard, la conscience aryenne s'entr'ouvre à des vues plus hautes. Une Divinité suprême, formée de tous les éléments propices de la création, surgit et triomphe. Indra monte sur le char solaire et saisit les rênes de ses chevaux azurés. Il est le roi

des saisons, le maître de Tair, Tarcber de la foudre, le protecteur des tribus sur lesquelles il verse les sources d'en haut. L'Aryen transporte dans le firmament l'idylle agitée de son existence pastorale ; il lui fait refléter, comme un miroir infini, ses troupeaux et ses migrations, ses élables et ses pâturages. Une vaste bucolique défile confusément sur des prairies bleues. Les beaux nuages fauves, tachés d'or, se transforment en vaches célestes, aux mamelles gonflées des pluies fécondantes. Le troupeau terrestre était presque l'unique vie de ces pâtres à demi nomades, chez qui la jeune fille était appelée a Celle qui trait : » Dnhitri — ils le revoyaient, transfiguré,danscetroupeauaérien, fécond en eauxfertiles, comme l'autre l'était en lait nourricier. Indra, nourri du beurre des sacrifices, abreuvé du Soma^ la liqueur ardente que les prêtres versaient sur ses autels de gazon, renvoyait en échange aux hommes le breuvage dont la terre a soif. Il faisait traire les vaches du ciel par les Vents humides, et une voie lactée s'épanchait des nues sur le sol brûlant.

Mais ce règne bienfaisant d'Indra était, dans ce climat variable, le prix d'un combat presque quotidin ; son peuple ne vivait que de ses victoires. Qu'est-ce, pour nous, que l'orage? une éphémère commotion de l'air, une décharge électrique entre deux nuages qui se hurlent, qu'une lige d'acier sou-

tire, et dont le vain bruit n'est guère plus effrayant qu'un choc de cymbales. Pour les patriarches et les bouviers du Sapta-Sindhou, c'était un duel prodigieux, une lutte formidable d'où la vie du monde dépendait. Yritra, le démon de la sécheresse, de la tempête, des ténèbres, le Dragon à trois têtes, le perturbateur de l'ordre aérien, vole les vaches pluvieuses, nourrices de la terre; il les attire, et il les enferme dans sa caverne flottante qu'il enlace de ses noirs replis. Mais leur mugissement trahit le larcin. Indra se lève alors, tonnant et terrible, coiffé d'une tiare éblouissante dont les escarboucles sont des astres, monté sur son char d'or, tenant d'une main Tare d'or, de l'autre, la foudre qui en est la flèche. Son cri de guerre lève et rallie subitement l'armée des Yents, — lesMarouts, — épars aux quatre points de l'espace. Ils accourent à fond de train, emportés par leurs attelages d'antilopes ; ils bondissent tumultueusement autour de leur chef, agitant leurs lances qui flamboient, faisant claquer leurs fouets qui déchiquettent les brouillards, sonnant des fanfares tonitruantes dans leurs clairons éoliens. En avant d'eux court et hurle le chien Mâtariçwan, qui n'est lui-même qu'un Vent de chasse, dressé à flairer les bêtes dérobées. Indra s'élance sur sa piste, il attaque à coups d'éclairs l'antre difforme du monstre. Sa grande voix retentit au milieu du fracas des

rochers qui croulent ; des flammes livides en jaillissent ; la langue fourchue du serpent darde entre les créneaux de sa forteresse. Bientôt le cachot obscur se crevasse, ses escarpements démolis s'effondrent, des brèches énormes fendent ses murailles. Le dieu se jette sur le dragon, il le frappe de sa massue fulgurante, il délivre les vaches captives et fait ruisseler à flots leur lait sur la terre. L'édifice infernal qui encombrait le jour, s'évanouit en fumées diffuses, et la face radieuse du vainqueur reparaîf dans la gloire du ciel pacifié.

Cette lutte gigantesque, incessamment répétée, qui renaît de chaque ouragan, domine le premier culte védique. Les mille hymnes du Rig-Véda en sont remplis comme d'une Iliade de l'éther. A la passion qui les enflamme, aux alternatives d'angoisse ou d'espoir qui les abattent ou qui les exaltent, on sent qu'ils étaient chantés souvent pendant la tempête, en face du combat sublime livré dans le ciel. Leurs poètes étaient là, gonflés des souffles et des électricités de l'orage, comme la Pythie, des exhalaisons du trépied. Leur enthousiasme a la trépidation des tourmentes ; les strophes se succèdent haletantes, comme des messagers rapportant les nouvelles d'une bataille aux prises ; un cri final d'allégresse répond au dernier éclat de la foudre, et retentit presque aussi haut qu'elle. Chacun de ces can-

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tiques est une tragédie naturelle^ avec son exposition d'ombres et de vapeurs amassées, ses péripéties de trombes et de rafales, son épilogue fulminant. Aujourd'hui encore, ces vieux poèmes, cinquante fois séculaires, palpitent de la terreur, tressaillent de la joie qui les inspira : il semble qu'on les déchiffre à la lueur des éclairs.

Aucune incarnation plastique, aucune formule dogmatique n'enveloppe d'ailleurs, à sa naissance, cette théologie de pasteurs. Ses dieux transparents laissent voir, à travers leurs appellations mobiles, le jeu réel des éléments et des météores. Une ligne de personnalité fuyante les distingue à peine du phénomène qu'ils expriment. Le nuage les ébauche, Teau les esquisse, la lumière les dessine d'un trait fugitif. Mais l'œil redevient bientôt unravon, le front s'efface dans la rondeur du ciel, la bouche qui gronde montre une brume qui s'ouvre, le bras sorti de la nue y rentre avec son glaive remis au fourreau de l'éclair. L'aurore reprend le sourire de femme qu'elle avait donné ; les vaches célestes se déforment et s'éparpillent en flocons diffus, leur lait se change en eau pure sur tes prés qu'il fait reverdir. C'est le songe de la nature enchantant et épouvantant tour à tour l'enfance visionnaire de l'humanité.

Les races indo-européennes emportèrent, en se dispersant, les dieux du berceau natal. Comme la Rachel de la Bible, elles n'eurent pas besoin de les serrer, sous la forme de grossières idoles, dans les bâts de leurs ânes et de leurs chameaux ; ils voyageaient avec eux. Leurs tribus errantes n'avaient qu'à lever la tête, pour retrouver dans Tazur ces guides divins escortant leur marche. Le soleil naît, resplendit et meurt sur les déserts de la Perse, comme sur les plateaux de la Bactriane, sur les vallées de la Grèce comme sur les plaines du Latium. Partout la pluie, allai tait la terre affamée par la sécheresse. L'orage, vaincu par la foudre, recommençait la lutte d'Indra et de Vritra sur tous les horizons de leurs routes.

Mais ce patrimoine religieux s'accrut et s'altéra, à la longue, en se déplaçant. Des mythologies nouvelles, de moins en moins ressemblantes au type créateur, sortirent du culte disséminé des Aryens. L'arbre central, essaimant ses germes sur l'Europe entière et sur la moitié de l'Asie, y fit éclore, sous des greffes diverses, des rejetons différents. Chacune des tribus de la race mère, transplantée dans un autre chmat,

SOUS un nouveau soleil, sur une terre dissemblable, modifia ses mythes d'après la nature de cette contrée d'adoption. Son génie spécial, marié et mêlé aux « Génies des lieux », engendra des divinités et des légendes authochtones qui rappellent quelquefois, par des traits visibles, l'origine Aryenne, mais qui souvent aussi la dérobent sous un croisement d'influences et de variantes étrangères. Tandis qu'en Perse, la lutte atmosphérique dlndia et de Vritra se fixe et s'agrandit dans le dualisme moral d'Ormuzd et d'Ahrimane, elle s'amplifie démesurément en entrant dans l'Inde. Une efiroyable forêt d'idoles, un fouillis de transformations efifrénées la recouvrent : elle s'y perd, comme un combat singulier englouti dans les masses d'une mêlée compacte. Un panthéisme monstrueux dévore la religion simple qui lui donna l'être : à deux pas de son premier jet, la source s'engloutit dans une mer sans fond.

En Grèce, la métamorphose est tout autre ; c'est l'œuvre d'art au lieu du chaos. Cette race d'élite, fleur de la souche Aryenne, l'enfaut de génie de la grande famille, aborde, après de longues migrations aussi insaississables que celles des oiseaux, sur une terre taillée en relief, comme par le marteau d'un sculpteur divin, éclairée d'un jour transparent, réjouie par un air subtil, ceinte d'une mer lumineuse. Elle y porte des dons merveilleux refusés aux races

fraternelles : une imagination enchanteresse et inépuisable, l'instinct de Tordre et de la mesure, l'idéal de la beauté pure, le .sens exquis de la grâce, l'art d'ajuster harmonieusement l'image à llidée, une liberté d'esprit joyeuse et agile que peint sa figure de l'âme, Psyché souriante entre ses deux ailes. Elle y joint un amour de la vie parfaite, un mépris du monstrueux et de l'excessif, qui tend à tout ramener aux proportions de la forme humaine. Les Grecs n'avaient conservé qu'un vague souvenir dejeurs origines. On eût dit qu'en quittant l'Asie, ils avaient respiré cette fleur du lotos qui faisait perdre toute mémoire du passé. Les impressions et les aventures de leur vie nouvelle absorbèrent vite les traditions de leur existence antérieure. Ils rajeunirent et ils incarnèrent dans des corps superbes les géants informes que leurs pères avaient vus lutter sur le ciel de la « Région des Sept Fleuves » ; ils les recouvrirent de chair et de marbre ; ils substituèrent à leur force inconsciente, à leurs actes frappés, d'une fatalité monotone, l'activité libre des Olympiens et les exploits intelligents des héros.

Mais l'ancien fonds naturel persiste toujours à travers les figures précises qui l'ont recouvert. La trame originelle, tissue d'air et d'eau, de lumière et d'ombre, perce sous les mille arabesques des fables grandioses ou charmantes, brodées par les poètes et

par les rapsodes. L'aucêtre Aryen se réveille dans Homère et dans Hésiode, dans Eschyle et Sophocle même. Comme le regard ou le son de voix d'un aïeul revivent parfois dans la fraîche beauté d'une jeune fille, l'atavisme védique reparaît entre les doux rêves et les fins sourires de la Muse grecque. Scrutez ses dieux et ses personnages, les moins symboliques en apparence, les plus plastiques et les plu6 solides, entre-ouvrezles, pressez-les, vous en ferez jaillir Tonde ou la lumière, le? éclairs ou les vents du ciel. Comme la pierre mystérieuse du temple de Salomon, chacune des statues divines de la Grèce recèle un rayon de soleil. Le mot du polythéisme est inscrit dans cette sentence d'Épicharme, le disciple de Pythagore : « Les Dieux sont les vents, l'eau, la terre, le soleil, le feu et les étoiles. »

Pour les Grands Dieux, cette nature première est visible ; elle émane du sens et du caractère, de toutes les formes et de tous les attributs de leur être. Le Ciel qui brille et qui tonne, qui lance la foudre et répand la pluie, qui enveloppe et qui porte tout, se concentre dans la majestueuse royauté de Zeus. « Zeus pleut», disaient les paysans de l'Attique, en

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voyant l'ondée tomber sur leurs oliviers. Plus tard, à Rome, Ennius dira dans un vers qu'on croirait traduit littéralement des VédaSy qu'il est « Cette sublime blancheur ardente que tous invoquent sous le nom de Jupiter».

Adspice lioc sublime candens quem invocant omnes JoYem.

Les querelles et les jalousies de Héra agitent l'air, dont elles sont les caprices fantasques et les variations turbulentes. La splendide pureté de. Téther, éclairci et rafraîchi après les orages, forme l'énergique virginité de Pallas. Apollon inaugure la dynastie du soleil que tant d'autres demi-dieux figureront plus tard. Diane est la lune errante sur les bois et sur les montagnes que son arc d'argent illumine, dont ses traits vibrants percent les feuillages; et son front clair domine, la nuit, l'armée des étoiles, comme sa tête allière dépasse, le jour, la troupe de ses nymphes. Hermès plane, indécis sur les bandes d'or du crépuscule qu'il achève de peindre avec son génie de transitions et d'échanges. Aphrodite sort des écumes de l'Océan, père du monde, et rit sous les éclosions du printemps. Les tempêtes se ramassent dans les fureurs d'Ares. Les oscillations de la flamme et les zigzags de l'éclair se répètent dans les jambes boiteuses d'Hœphestos. Tout l'Olympe n'est que l'univers animé et divinisé.

Les demi-dieux et les héros gravitent dans le même cycle, autour des Divinités supérieures, presque tous éclairés d'un reflet solaire. Le soleil ne pouvait être figuré par un dieu unique, son action étant trop multiple et ses influences trop diverses. Toute une légion de guerriers surnaturels, d'archanges fabuleux, de justiciers invincibles, s'élança bientôt de son disque, chargée de représenter sur la terre ses hauts faits et ses bienfaits élhérés.

Hercule remplit le ciel de ses victoires lumineuses qui se reflètent sur la terre en travaux et en exploits héroïques. C'est le Soleil militant, l'exterminateur radieux des monstres de l'air. Les nuages que Tastre naissant déchire à son lever, lorsqu'il sort du lit de l'horizon, deviennent les serpents que l'enfant divin étrangle dans les langes de son berceau. Le nuage qui rugit sur la montagne, et que crève le pesant midi tombant à pic sur sa masse fauve, projette sur les vallées de l'Argolide l'ombre horrible du Lion Néméen que le héros étouffa, en rétreignant corps à corps. Les miasmes des marais pestiférés, desséchés par les rayons de la canicule, se condensent et s'échevèlent dans les mille têtes de l'Hydre percée par les flèches enflammées d'Alcide. Les nuées qui encombrent le ciel de l'hiver, et qu'un flot de lumière balaie au printemps, s'écroulent en avalanches de fumier dans les étables d'Augias pu-

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