‹ Les deux masques (volume 4)Chapitre 14 sur 86 · II · texte numérisé non relu

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rifiées par la débâcle du fleuve qu'il lâche à travers. Antée, qu'il ne peut étoufi*er qu'en le dressant audessus du sol, personnifie les sombres vapeurs terrestres qui ne se dissipent que dans la haute atmosphère. Il emporte, avec les Pygmées pendus aux crins de sa peau de lion, les tourbillons de sable que le soleil abat sous le nuage pluvieux dont les taches imitent celles du poil des fauves. — Un mythe d'une splendeur tragique couronne cette double carrière. La robe triomphale et fatale que Déjanire envoie à Hercule, ce sont les nuages de pourpre dont s'enveloppe le soleil couchant. Il déchire ici-bas la robe incendiaire, il arrache là-haut les nuées ardentes qui l'étreignent. Mais ses bras s'épuisent, ses rayons se brisent à cette tâche : alors le bûcher du mont CEta s'allume sur la terre, et le brasier du crépuscule sur le ciel. Le héros et l'astre disparaissent, au même instant, dans les flammes d'un incendie colossal.

Hercule et le Soleil ressuscitent dans une postérité de héros qui se passent le rayon céleste, comme le flambeau de Tarène, et reprennent le combat sans fin. — Persée, chevauchant Pégase, le coursier ailé fait d'un nuage orageux, armé du glaive tordu de la foudre, décapite Méduse dont la tète spectrale, aux traits immobiles, figure la beauté mortelle et muette de la nuit. La lune reluit à tra-

L'ŒDIPE SOLAIRE. i3t

vers la blanche nudité d'Andromède qu'il arrache au dragon hideux des ténèbres. Méléagre égorge le même monstre, revenu dans le sanglier de Calydon, qui déracine les chênes et broie les campagnes : le tison fatal qui doit brûler sa vie en se consumant, c'est la lumière inséparable de Tastre; le soleil meurt quand elle s'éteint. Thésée poursuit le perpétuel adversaire au fond du labyrinthe , dont les dédales représentent les circuits innombrables du monde étoile : Ariane, une nymphe lunaire, lui prête le rayon qui lui servira de fil conducteur. — D'autres fois, c'est le Soleil qu'on sauve et qu'on délivre à son tour. Il s'est perdu dans la mer ; les Argonautes parlent à sa recherche, sur leur navire qu'oriente une branche de chêne de Dodone plantée à la proue : ils le retrouvent à l'Orient, dans un jardin de la Colchide, enchanté sous une toison d'or que garde un dragon.

Mais le Soleil n'est pas toujours incarné dans des corps glorieux; il ne donne pas toujours l'idée d'un héros vainqueur, planant et triomphant dans l'azur. On Tenvisageait aussi, dans la saison de l'âpre chaleur, sous son aspect lent, torride, monotone, alors qu'il semble tourner dans l'aire immuable du firmament, d'un pas d'esclave rivé à l'ornière creusée par ses pieds. Une sensation de supplice succédait à la vision de l'apothéose, le flamboiement rem-

plaçait le rayonnement. Le dieu défiguré tournait au damné, la sphère céleste dardait les flammes d'un enfer. La légende d'Ixion n'est, à l'origine, que la figuration du soleil tournant éternellement sur sa roue de feu. On retrouve aux antipodes du monde antique cette conception de l'astre captif de son orbite, serf accablé de son 'sillon lumineux. — Garcilaso de la Yega raconte que l'Inca péruvien, Yupanqui, refusait de reconnaître dans le soleil le créateur tout-puissant qu'adorait son peuple. — « S'il était » libre, disait-il, il irait visiter d'autres parties du » ciel où il n'a jamais été. Il ressemble à une bête » de somme attelée dans un manège, qui fait tou- » jours le même tour. » Ce sens douloureux donné aux fonctions des forces naturelles se retrouve dans d'autres mythes de l'antiquité. On entrevoit l'ascension et l'écroulement sans fin de Sysiphe poussant son rocher, dans le mouvement éternellement inutile de la vague montante et descendante sur la plage.

C'est aussi sous une des faces sinistres du soleil qu'CEdipe se présente dans sa formation primitive. Le Jour tue la Nuit, dont il est l'enfant. Chaque matin dénonçait ce meurtre cosmique dans les rougeurs du levant qui ensanglantaient les ténèbres. Œdipe tue donc Laïos, dont on a retrouvé l'étymologie dans le mot védique Dyasu « l'ennemi » qui

représente le Démon nocturne. Ses crimes sont des «ffets de lumière, son inceste est physique comme son parricide. Il s'unit à l'Aurore a aux teintes violettes » <iue peint le nom de Jocaste, et du sein de laquelle, il était sorti. Son propre nom, « les pieds gonflés », figure le soleil à l'heure où les vapeurs du crépuscule semblent le grossir. Le Sphinx qu'il précipite de sa montagne est le nuage qui éclate et qui tombe en pluie. L'énigme qu'il lui propose bégaye sourdement dans la nuée qui gronde, voix prophétique à laquelle les Anciens attribuaient la profondeur <l'un oracle. c< Ces sons inintelligibles aux hommes, ♦) les dieux seuls peuvent les comprendre, » dit^ Hésiode parlant de Typhon, qui n'est qu'une autre forme du Sphinx. — L'aveuglement d'QEdipe, c'est la cécité du soleil ; c'est l'œil éclatant du ciel qui s'éteint dans l'ombre, lorsqu'il disparaît.

Nous allons voir maintenant ce que la poésie grecque a fait de ce mythe bizarre et obscur, chargé des symboles du premier âge. Du moule archaïque, aux contours frustes, chargé de scories, la statue tragique va sortir.

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