‹ Les deux masques (volume 4)Chapitre 16 sur 86 · V. — Infatuation d'OEdipe. — Chant pastoral du Choeur. — Le · texte numérisé non relu

V. — Infatuation d'OEdipe. — Chant pastoral du Choeur. — Le

berger du Cithéron. — Révélation qu'il apporte. — Le parricide et Tinceste. — GEdipe aveuglé.

Les Grecs, comme nous l'avons dit, transformèrent vite en légendes et en personnages les mythes naturels qu'ils avaient emportés du centre de la Grande-Asie. Ces germes flottants ne pouvaient rester en Pair sans s'évaporer. Ils tombèrent sur un sol d'une admirable fertilité poétique, ils s'imprégnèrent de sa sève vive, ils s'implantèrent dans les

traditions locales mêlées aux histoires et aux aventures de la migration ; et la Mythologie hellénique sortil, abondante et fraîche, magnifiquement harmonieuse, de ces semences mélangées. Les passions et les vertus, les sentiments et les caractères ennoblirent Tantique guerre des météores promus à la dignité humaine. Ils prirent un idéal et une âme, lis passèrent de la sphère des forces cosmiques dans le monde de la loi morale. Il y eut du courage dans les exploits du soleil, de Tamour dans Tunion des choses, du châtiment dans les éclats du tonnerre. Le ciel, historié de figures fières et secourables, puissantes et souffrantes, raconta la gloire de rhomme, sa justice et même ses douleurs.

Les chefs-d'œuvre de la poésie grecque peuvent, du reste, se glorifier de leur origine toute physique ; elle leur donne quelque chose de céleste et de sidéral. Ces divinités de Tart sortent de la nue. C'est dans une matière d'aérolithes détachés des astres, imprégnés de foudre, tout chauds des feux de Téther, qu'ont été taillés les groupes immortels de la scène et de répopée. On sait Thistoire du Bouclier Salien, tombé du ciel sur un champ de Rome. Imaginez ce bouclier merveilleux, lancé, nu, sur la terre de rilellade ou de Tlonie, et les sculpteurs accourant en foule pour le recouvrir, comme celui d'Achille, d'ornements exquis et de reliefs héroïques. C'est

rimage de la théogonie aryenne, enrichie et décorée par le génie grec.

Comment TQBdipe solaire, abattant un Sphinx aérien, épousant TAurore, obscurci par la Nuit, est-il devenu un roi Ihébain, vainqueur d'un monstre terrestre, meurtrier de son père, époux de sa mère, exilé ensuite et aveugle? Il est probable qu'après' l'avoir personnifié tout à fait, l'imagination du second âge de la Grèce voulut éclaircir son histoire abstruse dont elle avait oublié le sens. Elle fit un parricide de sa victoire sur la Nuit, un inceste de son union avec l'Aurore qui l'avait porté dans son sein ; puis elle Taveugla pour le punir de ces /orfaits désormais horribles, puisqu'un être intelligent les avait commis. Ce qui resta du mythe primitif, c'est la fatalité qui les imposa. L'Œdipe des poètes n'est pas plus responsable de ses attentats que l'Œdipe solaire ne l'est de ses phénomènes.

Les grands traits de la légende d'CËdipe étaient sans doute dessinés lorsque Sophocle la mit sur la scène: le marbre était marqué, le bloc était prêt. Mais le chef-d'œuvre qu'il en a tiré est incomparable, unique dans tout le théâtre grec, par l'intérêt prodigieux qui l'oppresse et qui le remplit. Avec le fond du pathétique, on touche celui de l'angoisse ; l'attente perd haleine et le cœur étouffe. Rien d'im-

mobile comme dans quelques parties de ses autres

drames : Taction est une pente tombant sur u.n goufrfre, dont chaque scène ou, pour mieux dire, chaque vers descend les degrés. On est emporté et on est élreinl. Un autre Sphinx, né des cendres de celui que vainquit Œdipe, et, cette fois, victorieux, vous tient dans ses griffes; il vous attire et vous épouvante. Ses ailes palpitent; ses yeux divergents, où le dilemme alterne, vous regardent avec une effrayante fixité; l'énigme qu'agitent ses lèvres divague d'abord et murmure : elle éclate enfin dans un cri fatal qui creuse un abime bouillonnant de sang et de larmes.

Les expositions de Sophocle sont célèbres ; il y a une sorte de grandeur royale dans la façon dont il ouvre la porte de ses tragédies comme à dejux battants. Celle de V Œdipe-Roi est d'une' majesté sans pareille, et telle que Phidias l'aurait composée.

Une peste, qui exhale la colère d'un dieu, ravage Thèbes ; elle s'attaque aux hommes et aux animaux, elle dessèche les germes dans les entrailles de la terre, et les enfants sur le sein des mères. Les mor(s s'abattent, « plus rapides que des vols d'oiseaux, sur le rivage ténébreux » . La ville retentit d'hymnes

et de gémissements, les familles décimées pleurent et crient au pied des autels, et la trompette funéraire perce leurs sanglots de ses longs éclats. Une troupe d'enfants et de vieillards, conduits par le grand-prêtre de Zeus, tenant dans leurs mains des branches d'olivier, s'est rassemblée devant le palais. Ils viennent demander le salut présent au sauveur du fléau passé ; c'est un peuple filial en face d'un roi paternel. Œdipe apparaît sur le seuil, comme un dieu qui descendrait de son temple, à Tappel de ses suppliants : il interroge le grand-prêtre, et il lui répond, lorsqu'il a parlé, avec une compassion magnanime. Toutes ses paroles trahissent le haut sentiment qu'il a de lui-même, la conscience d'une sagesse parfaite et d'une vigilance sans défaut. Ce qu'il a pu faire il l'a fait, en envoyant Créon au temple de Delphes, consulter l'Oracle. Le peuple qui parle par la voix du prêtre n'a pour lui que des louanges et des prières : on dirait qu'il l'encense en même temps qu'il l'implore.

c Dans les calamités de la vie, tu nous parais le plus grand des hommes ; c'est toi qui, arrivant dans cette ville, nous as délivrés de l'horrible Sphinx: non averti ni instruit par nous^ mais à l'aide d'un secours divin, tu nous rendis l'existence. Et maintenant, tête glorieuse d'ÛEdipel dont tous révèrent la puissance, nous venons vers toi, en suppliants, afin que tu trouves quelque remède à nos maux. A l'œuvre ! ô le meilleur des hommes, relève cette ville abat-

tue, et prends soin de ta gloire ! sois aujourd'hui égal à toimême ; car c'est toi que la cité appelle son sauveur, en se rappelant les actions passées. »

Avant de Tabattre au fond du malheur, Sophocle a voulu nous montrer Œdipe dans sa gloire et dans sa sagesse, génie de la cité, bienfaiteur du peuple dont il a été le libérateur. Il Ta dressé dans une sublime attitude, sur le trône d*oùil va le précipiter. C'est ainsi que Job, avant sa ruine, était « Thomme le plus haut de tout TOrient ». Plus tard, Œdipe errant à tâtons et mendiant son pain, appuyé sur l'épaule nue d'Antigone, pourrait dire comme le patriarche de Tldumée : « Quand je sortais pour » m'asseoir à la porte de la ville, — et que je posais » mon siège sur la place publique, — à ma vue les » jeunes gens se cachaient, — les vieillards se le- » vaient et se tenaient debout. — Les princes rete- » naient leurs paroles, — et posaient leur main sur » la bouche... — Je recueillais la bénédiction de » rhomme près de périr, — je remplissais de joie » le cœur de la veuve. — J'étais vêtu d'innocence » comme d'un vêtement, — ma justice était mon » manteau et ma tiare. — J'étais l'œil de l'aveugle, » — et le pied du boiteux. — Je brisais la mâchoire » de l'injuste, — et j'arrachais sa proie d'entre ses » dents. »

Cependant Créon, qu'il a envoyé à Delpbes, re-

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vient rapportant Toracle du dieu. La peste sévira sur Thèbes, tant qu'elle gardera dans ses murs le meurtrier inconnu et impuni deXaïos. Ici, naît l'intérêt tragique, point obscur, presque imperceptible, et qui couve un si noir orage. CEdipe somme le peuple assemblé de rechercher et de dénoncer l'assassin. Il le proscrit par avance, il le chasse des temples et des sacrifices, il lui interdit l'eau lustrale, il le voue à l'isolement qui cerne les sacrilèges. Il se maudit lui-même, si jamais il lui ouvrait son foyer, se déclarant responsable de la vengeance de Laïos, dont il occupe le trône et dont il a épousé la femme. Un mot lui échappe, soufflé par Némésis, et qu'il répète sans en comprendre le terrible sens : \i Je vengerai Laïos, comme si c'était mon père. » Ces traits de feu se retournent contre celui qui les lance et le désignent déjà à l'anathème qu'il prononce. Quel coup de terreur! et combien devait l'accroître la foi aux Imprécations si puissante alors ! Qu'on se figure un Pape du moyen âge s'excommuniant lui-même^ à son insu, dans une bulle formidable dont tous les termes se seraient retournés sur lui. CEdipe a hâte de savoir, il va droit à l'énigme, comme autrefois il alla au Sphinx : revanche horrible du monstre vaincu. Il envoie chercher Tirésias, le Voyant aveugle, dont les yeux fermés scrutent le passé et percent au loin l'avenir.

Imaginez Samuel appelé ou évoqué par Saûl. La haute antiquité grecque n'avait pas de plus vénérable figure que celle de ce vieillard fabuleux, sept

fois séculaire, investi de la science du prophète et du double sexe de Thermaphrodite. Il était fils de Phorbas et de la nymphe Chariclo. Il avait pour ancêtre Udée, un des « hommes semés » — Spartes f — qui étaient nés tout armés des dents du dragou tué par Gadmus. La légende de sa cécité était merveilleuse. Un jour, par mégarde, il avait vu Athéné se baigner, avec sa mère Chariclo, dans la fontaine d'Hippocrène. Les nudités divines étaient de terribles splendeurs, elles aveuglaient comme les éclairs. Les vierges de TOlympe surtout châtiaient sévèrement le viol du regard : ces neiges des cimes se croyaient tachées^ lorsqu'elles étaient vues. Artémis fit déchirer par ses chiens Actéon coupable d une pareille offense : Athéné, moins cruelle, ne tua pas Tirésias, mais elle passa sur ses yeux sa main lumineuse, et les éteignit. Chariclo pleurant sur le malheur de son fils, la déesse attendrie lui ouvrit, en revanche, les yeux de l'esprit. Elle le doua de la seconde vue des devins, et lui révéla la

langue des oiseaux. — « Le berger des oiseaux », c'est ainsi que l'appelle Eschyle. — Elle lui donna encore un bâton de cornouiller, clairvoyant et vigilant comme un guide, qui le menait par les chemins et le garait de tout achoppement. Un autre miracle consomma sa science prophétique. Un jour, sur le mont Cyllène, Tirésias aperçut deux serpents accouplés; il les sépara du bout de son bâton, tua la femelle, et devint femme à Tinslant. Sept ans plus tard, il rencontra deux autres serpents également enlacés ; il tua le mâle et aussitôt il redevint homme. Il fut ainsi initié aux mystères contradictoires des deux sexes; avec les secrets d'Adam, il sut les énigmes d'Eve ; les deux faces de l'âme humaine lui furent révélées. Thèbes l'institua son pontife, il y prophétisait et y sacrifiait. Il en était l'âme et l'oracle, cet aveugle menait la cité; le Cycle Thébain tourne autour de lui. On montrait, aux portes de la ville, un observatoire appelé VOionoscopioriy que Sophocle appelle « le rendez-vous des présages », — IlavToç 3i«vov XufjtV) — du haut duquel il interprétait les cris des oiseaux volant dans les nues. Par un privilège unique, il obtint de rester voyant dans les ténèbres, intelligent dans la léthargie des Enfers. Lorsque Circé, au dixième chant de l'Odyssécy envoie Ulysse au bord de l'Érèbe, c'est pour qu'il consulte a Tâme de Tirésias, le devin aveugle

» dont Tesprit est toujours vivant ». — « Persé- » phone, lui dit-elle, n'a accordé qu'à ce seul mort » l'intelligence et la pensée; les autres ne seront » que des ombres autour de toi. » Et elle prescrit à Ulysse de lui sacrifier « un bélier noir, le plus beau » de ses troupeaux ». Ainsi fait le prudent Ulysse, et le prophète d'outre-tombe lui apparaît, comme surla terre, une petite crosse d'or à la main, et il lui prédit les traverses de son retour.

C'est ce vieillard sacré, chargé de siècles, comblé de prodiges, dont la vue est une vision, et dont les yeux, tournés en dedans, sont illuminés par la vraie lumière, qu'CEdipe a fait mander devant lui. 11 n'y a rien de plus solennel dans aucun théâtre, que l'entrée de Tirésias arrivant au seuil du palais. Tout au plus pourrait-on lui comparer de très loin, dans le Don Carlos de Schiller, l'apparition de ce Grand Inquisiteur, vieux et aveugle comme le devin grec, qui, au dénouement, sort de sa cellule, pour proférer un sanglant oracle. Tirésias s'avance courbé sur son bâton augurai; Œdipe l'interroge d'abord avec un respect religieux. Mais le devin refuse de parler, il maudit sa clairvoyance infailUble. « Hélas! » hélas ! à quoi sert de savoir quand la science est » vaine? je n'aurais jamais dû venir ici. » Aux questions pressantes du roi de Thèbes, il ne répond que par des mots obliques et à double sens, comme les

aimait rApollon de Delphes, et qui Tavaient fait surnommer Loxias, le « Loucheur ». — Plus il redouble d'obscurité et plus s'allume la violence d'QEdip e ; il lui dit « qu'il mettrait les pierres en colère » . De la prière il passe à la sommation injurieuse. Tirésias, fort de son sacerdoce, résiste à l'outrage. — « Je ne suis pas ton sujet, » — lui dit-il, en se redressant d'une hauteur pontificale qui monte jusqu'au ciel, — « je suis celui d'Apollon. » Il a pitié de l'insensé qui le presse, mais une terrible et- triste ironie sillonne déjà ses paroles. Enfin, poussé à bout par l'insulte, il tire la vérité de son nuage , il en multiplie les éclairs. Le parricide surgit comme un spectre, à cette lueur fatidique. CEdipe s'emporte jusqu'à l'accuser d'être le meurtrier de Laïos : — « Sache donc que tu me parais avoir pris part au » meurtre, et l'avoir même commis, bien que tu » n'aies pas tué de ta main. Si tu n'étais aveugle, je » t'accuserais seul de ce crime. » Alors, Tirésias éclate : — « En vérité ! Et moi, je t'ordonne d'obéir » au décret que tu as rendu. Dès aujourd'hui, ne me » parle plus, ni à moi, ni à aucun habitant de Thè- » bes ; car tu es Tlmpie qui souille cette cité. » Il n'a plus rien à ménager, rien à feindre ; tous les horribles secrets dont son âme est grosse s'en échappent : après le parricide, c'est l'inceste. qu'elle met au jour. « Je te déclare que tu ignores l'infa-

»> mie dans laquelle tu vis avec tes plus chers, et

» que tu ne connais pas tes malheurs. » — CEdipe,

furieux, insulte l'augure, il le renvoie à l'école du

Sphinx. Comme le serpent d'Aaron qui dévora ceux

des mages de l'Egypte, sa sagesse n'est-elle pas

supérieure à celle du devin, puisqu'il a deviné ce que

•ce disciple des oiseaux n'a pas su comprendre. —

« Allons ! dis-moi où tu t'es montré bon divinateur?

)) Pourquoi, quand elle était là, la Chienne aux pa-

» rôles obscures, le Sphinx qui proposait ici ses énig-

» mes, n'as-tu dit le mot qui devait délivrer la ville ?

») C'était pourtant la tâche des devins, et non celle

» du premier venu. Mais moi, CEdipç, l'ignorant,

» je fis taire le Sphinx, par la force de mon esprit,

)> et non sous la dictée des oiseaux. » — Il rit aussi

•de l'aveugle qui prétend prévoir et ne peut pas

voir. — « La vérité est forte, » lui dit le vieillard.

— « Oui, — répond-il, — mais non dans ta bouche.

» Ne l'invoque pas, toi qui es aveugle des oreilles,

» de l'esprit et des yeux. » -r La réplique de Tiré-

sias est terrible : — a Malheureux ! tu me repro-

*> ches ce que bientôt chaque Thébain te repro-

» chera à toi-même. » — La cécité bafouée se

•venge en allant frapper l'insulteur, les yeux éteints

jettent 4eur ombre sur les yeux ouverts. Mais CEdipe

ne veut rien comprendre ; son entêtement s'endur-

<5il. Il chasse outrageusement Tirésias, qui se retire II. iO

i46 SOPHOCLE.

en grossissant ses menaces, comme la foudre qui ne tonne jamais si fort que lorsqu'elle va s'éloigner.

On comprend d'ailleurs la colère d'CEdipe devant les réticences et sous les anathèpaes du vieux prêtre. Le héros qui, comme Samson, est allé chercher le mot des énigmes dans la gueule d'un monstre, doit s'indigner d'errer à tâtons dans la nuit que souffle sur lui la bouche d'un aveugle. L'homme est, de sa nature, hostile aux prophètes; il les redoute ou il les méprise. Ce qu'il va leur demander, c'est l'éclaircissement de ses espérances : que la baguette du devin les trouble ou les brise, la défiance lui vient, la colère le prend, et le hiérophante, à ses yeux, n'est plus qu'un jongleur. — « Prophète de malheur ! » — dit, dans Ylliade^ Agamemnon à Calchas — « jamais tu ne m'as rien annoncé d'a- » gréable, ton esprit ne se plait à prophétiser que » le mal; jamais tu ne m'as fait ni réalisé une » heureuse prédiction. » — Cassandre est le jouet des enfants de Troie. La Bible est pleine de prophètes, hués ou martyrisés par les rois auxquels ils prédisent des malheurs. — Balak se fâche lorsqu'il entend Balaam vaticiner la gloire d'Israël : a La colère de » Balak s'enflamma contre Balaam : — C'est pour » faire des imprécations contre mes ennemis que je D t'ai appelé, et voilà que tu les as déjà bénis par ^ trois fois. — Et maintenant, fuis vers ton endroit;

» j'ayais dit que je le récompenserais honorablement, » mais Dieu t'a refusé cet honneur. » — Michée est souffleté et emprisonné par Achab, quand il lui annonce la perte de la bataille qu'il va livrer au roi d'Arame : « Mettez-le en prison, et faites-lui manger » le pain de l'oppression et boire l'eau de l'angoisse » jusqu'à ce que je revienne en paix. » — Amos irrite Almasia, prêtre des idoles auxquelles Jéroboam sacrifiait, par ses prédictions menaçantes contre le roi sacrilège. — « Voyant! va-t-en au pays de Judas, » mange là ton pain et prophétise là tant que tu » voudras. — Mais ne prophétise plus à Béthel, car » c'est le sanctuaire du roi!» — Amos répondit et dit à Atmasia : « Je n'étais ni prophète, ni fils » de prophète; j'étais un bouvier et j'épluchais les » figues sauvages. — Jéhovah me prit lorsque j'étais » derrière mes bœufs, et me dit : « Ya, prophétise » à mon peuple d'Israël. » — Prêtre Atmasia, tu » écouteras donc maintenant la parole de Jého- » vah... » — Alors, Jéroboam fait arracher les dents à Amos, ces dents qui grinçaient de la colère de Dieu. — Manassé, roi d'Israël, fait scier en deux Isaïe. Ezéchiel est lapidé par ses compagnons de captivité. Après avoir crié « Malheur ! » aux quatre vents du ciel, presque tous les prophètes peuvent crier aussi : a Et malheur à moi ! » comme ce Voyant in extremis de Jérusalem, qu'abattit la pierre d'une

catapulte romaine, au moment où il chantait son dernier verset.

D'une autre partj la violence d'CEdipe explique à l'avance la catastrophe qui va le frapper. L'affreux mystère de sa destinée pose devant lui, encore muet et masqué ; il lui arrache son mot et son voile. L'oracle équivoque vacillait sur sa tête, il l'affermit entre les mains de l'augure, et s'enferre lui-même dans ses deux tranchants.

Cependant le Chœur s'inquiète, il ne veut pas croire qu'OEdipe soit coupable, il vénère pourtant le vieux Tirésias". Des strophes magnifiques expriment son incertitude; d'autres agitent sur le meurtrier inconnu des vers ardents et vagues comme des flammes :

(1 Quel est celui dont le rocher fatidique de Delphes accuse les mains sanglantes? Il est temps pour lui de fuir plus prompt que les chevaux rapides comme le vent. Déjà le fils de Zeus fond sur lui, armé de feux et d'éclairs ; les £rynnies inévitables se lancent à sa poursuite. — Du Parnasse neigeux a jailli une Voix éclatante. Elle ordonne de rechercher rhomme qui se cache. Comme un taureau sauvage, il rôde dans les bois, il s^enfonçe dans les antres et grimpe aux rochers ; il bat les lieux déserts d'un pied misérable, pour échapper à Foracle sorti de Tombilic de la terre* Mais la Voix immortelle vole autour de lui. »

Le venin des paroles de Tirésias est entré jusqu'au cœur d'CEdipe, il l'aigrit et le dénature. On ne reconnaît plus dans l'homme emporté qui, maiur tenant, accuse Créon d'avoir suborné l'augure, pour s'emparer de son trône, le sage roi du prologue. Mais déjà un rayon, effrayant comme une lueur .de glaive, perce les ténèbres où il se débat. Jocaste veut le rassurer : elle lui dit que Laïos a été tué par des brigands sur le rond-point d'un triple sentier, et son récit fait reparaître les premières traces du sang répandu. Il conduit CEdipe, d'indice en indice, au défilé de la Phocide, où, dans sa jeunesse^ il tua un homme dont le char insolent lui barrait la route. Cet homme est-il Laïos? Il peut douter encore : le seul témoin qui reste du meurtre en accuse une troupe de bandits. CEdipe envoie chercher cet homme qui garde les -troupeaux du domaine royal. Mais .cette première agitation du passé trouble son esprit ; elle fait remonter à sa surface les souvenirs lugubres d'un ancien oracle. Apollon lui a prédit autrefois qu'il serait l'assassin de son père et le mari de sa mère. CEdipe médite devant ee problème plus monstrueux que la face du Sphinx.

Un signe funeste se déclare ; le Chœur n'est déjà plus si certain de son innocence. Il se désintéresse de sa cause, il s'en détache et s'en purifie. Il abandonne le roi néfaste et passe du côté des dieux

courroucés. Son chant s'envole vers les hauteurs qui dominent Texistence humaine; il y proclame des axiomes sublimes qui retentissent sur Œdipe, comme la foudre dans un ciel serein. On dirait qu'en se répandant en prières, il cherche à voiler, sous une fumée d'encens, l'horreur entrevue.

tf Puisse la Fortune me faire garder toujours la pureté des paroles et des actions, les soumettant aux Lois suprêmes, filles célestes dont l'Olympe seul est le père, dont l'origine n*a rien de mortel, que l'oubli ne peut abolir! Un grand Dieu a inspiré ces lois, et la vieillesse ne les atteint point. — L'orgueil enfante le tyran, l'orgueil est vainement rassasié de mauvais succès, monté au faite le plus haut, il est précipité au fond de son destin d'où il tente vainement de sortir. L'épreuve qui vient heureusement pour cette vUle, je supplie le Dieu de ne point permettre qu'elle reste inachevée. Qu'il n'abandonne pas la poursuite d'où le salut dépend. Je ne cesserai pas d'avoir le Dieu pour guide. — Si quelqu'un se manifeste avec insolence, par ses actions ou par ses paroles, s'ii ne vénère point la justice, s'il méprise les autels des Dieux, que la mauvaise fortune le saisisse pour prix de ses misérables joies. Quel homme ainsi coupable se flatte d'écarter de son âme les traits delà colère? Si de telles impiétés sont honorées, faut-il encore mener des chœurs sacrés ? — Non, je n'irai plus porter mon offrande au centre sacré de la terre, ni au temple d'Abès, ni à celui d'Olympie, si- la vérité de ces choses ne se fait pas toucher du doigt à tous les mortels. Mais, ô maître souverain 1 si tu es justement nommé, ô Zeus ! le roi de toutes choses, que ceci n'échappe pas à tes regards et à ton éternel empire. Déjà les oracles qui concernent Laïos sont dédaignés ; Apollon a perdu ses honneurs, les Choses divines disparaissent !»

La haute ironie particulière à Sophocle, ce sou-

rire amer qui donne parfois à son Masque tragique une expression si poignante, ne paraît nulle part plus terrible que dans Tégarement de Jocaste tournant en dérision les oracles, au moment même où ils s'accomplissent. Elle raillait tout à l'heure la vanité de l'art prophétique, et c'était de sa bouche que la première dénonciation de la vérité sortait, à son insu, entre ses sîircasmes. Maintenant elle reprend encore ses moqueries impies et la catastrophe s'accélère : chaque scène apporte sa torche à la recherche du crime, une sanglante gradation de lumière le produit lentement au jour.

Un Messager arrive, annonçant la mort du roi de Corinthe, de Polybe qu'CEdipe croit son père. Œdipe respire, l'écrasant souci s'écarte un instant. Comment tuerait-il celui que la vieillesse vient d'abattre « de cette petite secousse qui renverse les vieux corps » ? Déjà il rit, avec Jocaste, des dieux qui mentent et des devins qui délirent. — « Qui voudra » désormais, ô femme ! consulter l'autel prophétique » de Delphes, ou le chant des oiseaux? » — Un mot du Messager rejette sur sa poitrine le poids étouffant ; il n'est pas le fils de Polybe. L'homme qui lui parle l'a recueilli dans une gorge du Cithéron, des mains d'un berger de Laïos. Ce berger lui-même Tavait trouvé suspendu par une courroie qui perçait ses pieds, à un chêne de la montagne. Cette révéla-

tien, c'est le premier coup de la foudre qui va tout illuminer et tout dévorer. Mais il n'éclaire encore que Jocaste. Elle se voit, se. juge, se condamne, ramène le pan de sa robe sur sa tête souillée, et s'enfuit de la scène, en poussant ce cri déchirant :

— « Hélas I hélas infortuné ! Voilà tout ce que je » puis te dire, et te dirai pour la dernière fois. »

— Rien d'effrayant comme cette fuite soudaine, elle émeut plus que ne ferait l'accès d'un furieux désespoir. C'est le voile jeté sur la victime, au moment où, enveloppée par le cortège de l'autel, les prêtres la traînent sous le couteau sacré.

CEdipe persiste encore, il reste incrédule, la cécité de son esprit précède celle de ses yeux. Il attribue la fuite de la reine à la honte d'avoir épousé l'enfant du hasard. Pour lui, il se glorifie de cette origine; il se proclame a Fils de la Fortune, » à l'instant où la déesse va l'écraser sous sa roue. Le Chœur encourage son espoir : peut-être feint-il de le partager^ peut-être aussi veut-il bercer d'un beau songe sa dernière heure de lumière. Dans une ode qui a la douceur des flûtes pastorales, il se demande si Œdipe n'est pas un bâtard divin de la montagne, né

de la rencontre d'une nymphe et d'un dieu errant sur le.Cithéron.

<€ 0 Githéron ! j'en atteste l'Olympe ; avant la fin d'une autre lune nous te célébrerons, par nos danses, comme le père et le nourricier d'Cfldipe, ô mont propice h. nos rois!

» 0 mon fils ! quelle fille des Immortels fa conçu, môlée à Pan qui erre sur les montagnes, ou à Phœbus Apollon ? car il se réjouit, lui aussi, des sommets boisés. Ou bien le dieu du Gyllène, ou Bacchus, qui hante les collines, t'aurait-il reçu d'une des nymphes de l'Hélicon, avec lesquelles il aime à jouer ? »

Ces strophes enchanteresses, ce sont les Grâces qui dansent devant l'homme que les Furies vont poursuivre. On croirait voir encore une ronde de Sylvains mêlés aux Dryades, tournant autour d'un sarcophage, dans les spirales d'une guirlande. Dante, lui aussi^ a de ces images agrestes jetées aux plus noires parties de XEnfèr, Du fond de Tabime, il évoque de§ vols de colombes ; il déploie sur ses cratères des mirages de prairies en fleurs. *

Le pâtre qu'CEdipe a mandé, arrive du fond de sa montagne ; le Messager le reconnaît pour l'homme qui lui remit l'enfant exposé. Le vieillard veut nier d'abord, mais Œdipe lui parle en roi et en maître, il raîguillonne de ses questions acérées. L'infortuné met à se perdre lui-même un zèle héroïque qui sufflrait à l'absoudre. La soif de la vérité le dévore, il

i5i SOPHOCLE.

boit ardemment le poison qu'elle lui distille goutte à goutte. Enfin le mystère que bégayait l'augure, se révèle par cette bouche agreste : CEdipe a tué son père, Jocaste est sa mèrel — Comme Jocaste, Œdipe pousse un de ces cris qui fendent les entrailles, et il s'échappe de la scène avec une sinistre pudeur.

Le Chœur entonne une mélancolique élégie; puis un homme, sorti du palais, vient raconter l'expiation sanglante accomplie dans sa profondeur. Œdipe, ouvrant la chambre royale, s'est heurté contre les pieds de Jocaste pendue à la solive du plafond : avec les agrafes d'or de sa robe, il a frappé et crevé ses yeux.

Voici venir l'auguste misérable, la face souillée du sang noir que suintent ses paupières. Le rythme du sanglot saccade ses paroles, il blasphème à la façon du vieux Job : — « Périsse celui qui me déli- » vra des entraves douloureuses de mes pieds, m'ar- » racha à la mort et sauva ma vie !» — « Périsse » le jour où je suis né et la nuit qui a dit : un » homme est conçu ! » — lui répond de loin le lépreux arabe, accroupi sur le fumier où il racle ses ulcères avec un tesson. A la douleur, l'hoiTcur succède : Œdipe se complaît dans son ignominie, il débrouille l'exécrable désordre de sa parenté, il le tord comme un nœud de reptiles, il en exprime Ion-

guement la souillure. Aucune révolte, aucun reproche : rien n'est touchant comme l'humilité de ce roi, naguère si superbe. Tant que la lutte a été possible, il a résisté, il s'est débattu; maintenant qu'il est renversé, il s'élend et il reste à terre. La pitié du Chœur le touche, comme une clémence magnanime, il obéit, comme un enfant, aux commandements de Créon» C'est en tremblant qu'il le supplie de lui amener ses deux filles. Lorsqu'il les tient serrées dans ses bras, et qu'il pleure sur l'opprobre de leur naissance, sur les liens odieux qui les rattachent à leur père, sur la virginité infamante qui va les flétrir, alors on a devant les yeux un groupe plus pathétique que celui du Laocoon. La famille, enlacée par la monstruosité de l'inceste, frémit à la fois d'horreur et de tendresse sous la complication de ses nœuds.

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