IV. — Créon. — Thésée délivre son hôte. — Polynice. — Impré
cation d'Œdipe sur le fils ingrat. — Le crime de lèsepaternité dans les temps antiques. — OISItvo;;; Tvpavvoç. — Traditions de la Tkébaïde.
V. — Antigone. — Sœur autant que fille. — Elle intercède pour Polynice. — Rendez-vous tragique pris avec son frère, sous les murs de Thèbes.
VI. — Signes célestes de la mort d*Œdipe. — Sa disparition dans le bois sacré. — Sublimité vénérable û'CEdipe à Colone.
Œdipe Roi serait inexplicable sans Œdipe à Colone ; le roi de Ténignie serait insoluble^ s'il restait dans le gouffre où le Destin l'a jeté. Est-il vraiment criminel, Thomme qui a tué sans savoir et qui s'est souillé sans vouloir? Est-on justiciable du crime qui
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s'est présenté déguisé en droit, et couvert du masque d'une action permise I Est-on coupable pour être tombé dans le piège où des mains violentes vous ont poussé, dans la nuit ?
Ce problème, Sophocle l'a sublimement résolu dans son Œdipe à Colone; tragédie sacrée entre toutes : la conscience s'y lève comme un soleil, sur les ténèbres fatales qui Tobscurcissaient. L^bomme accusé par le hasard est absous par Tintelligence ; le roseau écrasé par une puissance aveugle se redresse, grandi jusqu'au ciel, sachant ce que cette puissance ne sait pas.
« FiUe d'un vieillard aveugle, Antigone, en quel lieu, près de quelle ville sommes-nous arrivés ? JDe qui Terrant Œdipe recevra-t-il aujourd'hui quelque maigre don ? Il demande peu et il reçoit moins encore, mais c'est assez pour lui ; car les misères, la vieillesse et le courage du cœur, m'ont appris à me résigner. »
C'est l'immortel début du poème, le groupe idéal de la Pitié menant par la main la Misère. GËdipe, après sa chute, est resté quelque temps à Thèbes ; ses fils se sont partagé son trône. Mais ce spectre de roi déchu importunait leur orgueil : ne croyant pas. régner tant qu'il était là, ils ont banni leur vieux père, ils l'ont chassé de la ville. Les Thébains, épouvantés par ses crimes, n'ont pas défendu leur ancien sauveur ; sa propre cité l'a vomi. CEdipe s'est éloi-
gné, et Antigone Ta suivi. Voilà longtemps qu'il erre sur les chemins de l'exil ; il a vieilli et il a souffert. L'imagination le revoit dévasté et défiguré, le front chenu et les yeux vides, drapé d'un haillon qui fut une pourpre et qui fait encore des plis royaux sur ses membres, un reste de couronne rouillée dans ses cheveux blancs. Il tâte les sentiers de son long sceptre devenu un bâton d^aveugle. L'enfant qui l'a suivi dans son exil est maintenant une jeune fille , l'épaule d' Antigone a grandi jusqu'à la main tremblante de son père. L'horreur qui l'environne lui fait un désert parmi les contrées qu'il parcourt, le soupçon gronde autour de lui ; une Renommée monstrueuse le précède, soufflant dans ce que Shakspeare appellera plus lard « la trompette hideuse des malédictions ». GSdipe a subi tous les affronts et toutes les misères, il a. mangé tous les pains amers, il dort sous la pluie ou sous les étoiles. L'aumône même lui est jetée de ce geste hostile qui en fait. une pierre de lapidation. La vieillesse achève ce qui lui restait de son corps, la force s'est retirée de lui comme la lumière ; il ne tâtonne plus seulement, il chancelle. Ses malheurs sont aussi inouïs que ses crimes.
Et pourtant le maudit est calme, le criminel est tranquille, l'aveugle est serein comme une nuit pleine d'étoiles. D'une tragédie à l'autre, CEdipe reparaît
transformé. Nous l'avons laissé déchiré d'angoisses, horrible à lui-même ; nous le retrouvons majestueusement apaisé. Sa douleur a mûri comme un fruit d'automne, et, comme le fruit mûr, elle s'est détachée. Il apprend, par un passant eflTrayé, qu'il a violé un seuil redoutable, que le bois où il est entré est consacré aux Erynnies ; et ce nom, qui mettrait Oreste en fuite, le rassure. GSdipe salue comme un lieu d'asile le lieu de terreur ; il s'enfonce dans le taillis des sombres Déesses, comme l'homme de la Bible descendait dans la fosse aux lions, d'un pied ferme et la tête haute, sachant qu'elles ne lui feront aucun mal. Tout à l'heure, lorsque les vieillards de Colone, accourus au bruit du sacrilège, le sommeront de quitter le bois inviolable, CEdipe en sortira docilement. Il fera même, par les mains d'Ismène, le sacrifice expiatoire qu'ils lui prescriront : trois libations d'une coupe d'eau couronnée de poils de brebis. Mais ce rite, il l'accomplira pour se conformer aux lois du pays, ainsi qu'il sied à un hôte, n'en sentant d'ailleurs nul besoin. Il a tout expié par avance : qu'importe une goutte lavant une tache, à l'homme qu'a couvert l'immense souillure, sur laquelle les flots ont passé?
Que craindrait-il? Un Oracle lui a prédit qu'il mourrait le jour même où il atteindrait cette forêt sacrée, qu'il déposerait à son ombre l'écrasant far-
deau de sa vie. Sa tombe est là marquée et ouverte par la main des dieux. Les divinités farouches qui Thabitent ne peuvent Teffrayer ; il a fait sa paix avec eliefs, c'est leur hospitalité qui raccueiile, leur sein gonflé de haine s'attendrit pour le recevoir. Il va dormir dans leur antre, les « Chiennes de l'Enfer » garderont amicalement son sépulcre. Œdipe peut les saluer du nom euphémique qu'Athènes leur a donné : elles sont véritablement pour lui les « Euménides », les « Bonnes Filles ». Leurs yeux ardents le regardent fixement, à travers les branches, avec une lueur de bonté. Leur repaire semble s'être paré pour sa bienvenue ; la peinture qu'en fait Antigone est celle de ces clairières de Sicile, où les bergers viennent alterner de leur flûte avec les oiseaux. La vigne suspend aux arbres ses draperies de pampres, les rossignols chantent sur les lauriers roses : c'est dans le jardin de la mort que les Ërynnies lui ont donné rendez-vous.
Aussi la prière qu'CEdipe leur adresse est celle d^un suppUant qui se sent d'avance exaucé. Elle respire une confiance pieuse, une reconnaissance presque tendre. Il invoque en elles les Vierges de la délivrance, il leur apporte son âme comme un dépôt attendu.
« 0 Vénérables et Terribles ! Puisque le premier lieu de cette terre où je me suis arrêté vous est consacré, ne soyez
contraires ni à Apollon ni à moi. Ce dieu, lorsqu'il me prédit autrefois tant de misères, m'annonça aussi que j'en trouverais le terme, au bout d'un long temps, à mon arrivée dans la terre où je deviendrais l'hôte des Vénérables Déesses, et que là je tournerais la borne de ma triste vie. L'Oracle déclarait les signes qui devaient m'en annoncer l'heure ; un tremblement de terre, des éclairs, un grand bruit de foudre. Et certes, je reconnais aujourd'hui que j'ai été conduit vers ce bois sacré, psur votre assistance. Gomment sans elle vous aurais-je rencontrées les premières, dans ma course errante ? Gomment serais-je venu d'abord m'asseoir sur cette roche abrupte, dans votre enceinte révérée, ô sobres Déesses ! sobre moi-môme comme vous. Consommez donc l'oracle et accordez-moi de mourir ici, si toutefois je vous parais assez éprouvé^ depuis le temps que j'endure les plus grands maux que l'homme puisse souffrir. Au secours, douces Filles des antiques Ténèbres ! Et toi qui portes le nom de la grande Pallas, Athènes, la plus illustre des villes 1 aie pitié de l'ombre misérable d'Œdipe, car ce n'est plus là mon corps d'autrefois. »
Pourquoi cette paix et cette assurance? D'où vient que le coupable se livre volontairement aux Inexorables ? kAAl charmé leurs serpents et soufflé leurs torches? CEdipe a tué son père, et Oreste est là, avec ses fureyrs, pour montrer ce que les Érynnies font du parricide. li a épousé sa mère, et Tinceste était un des crimes qui excitaient le plus leur colère. La proie se jette-t-elle dans la gueule béante qui la
guette? Où a-t-on vu le criminel frapper à la porte II. il
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des bourreaux et les adjurer de le prendre ? — Le nœud mbral de la tragédie est là tout entier, et Sophocle, en le tranchant, a rompu une des plus dures chaînes qui aient meurtri Tâme antique. Du souffle d'une parole nouvelle, il a fait fuir le vautour qui la torturait ; VImmortale jecur est guéri.
Œdipe ne craint plus les Furies, parce qu'il n'a plus de remords. Son âme a soulevé d'un sublime effort les catastrophes écroulées sur elle, un rayon a déchiré leursténèbres. Il s'en rend compte et il y voit clair ; du cloaque sanglant qui la noircissait, il a tiré son innocence intacte et candide. Sa volonté n'ayant pas été complice de ses crimes, il n'est pas coupable ; l'intention fait l'action. Laios étant ignoré de lui, ce n'est plus son père qu'il a fait mourir, c'est un passant qui l'attaquait par le glaive, et qu'il avait le droit de tuer par le glaive.. Ce n'est plus sa mère qu'il a épousée, c'est une femme voilée pour lui d'une figure étrangère, à qui il pouvait justement s'unir. Ses mains sanglantes ne l'incriminent pas ; son lit nuptial où la nature a été violée, où le sang de l'homme a remonté vers sa source, ne l'a pas souillé. La Fatalité est seule responsable ; elle a ^tout fait, tout prémédité ; elle seule est l'incestueuse et la parricide. Il n'a été, à son bras, que l'instrument sacrifié qu'on brise après s'en être servi. Le fer ré- |)ond-il des vies qu'il arrache ? La torche que l'in-
cendiaire attache aux murs d'une cité, doif-elle rendre un compte? CEdipe, réveillé de l'affreuse stupeur de sa chute , a tâté sa yertu et Ta trouvée sauve ; il s'est jugé et il s'est absous. Si le bois des Vengeresses garde le silence quand il y pénètre, c'est que sa conscience reste calme lorsqu'il y descend. Si les Filles de la Nuit ne battent plus son front de leurs ailes noires, c'est qu'il fait jour dans son âme. Car, qu'est-ce au fond que les Érynnies, sinon les remords incarnés et divinisés, armés de grifi'es qui sont leurs étreintes et de fouets qui sont leurs morsures ? Le coupable, dans l'antiquité, les voyait en dehors de lui, et elles s'agitaient au fond de son être. Il se fuyait lui-même en se croyant talonné par leurs pieds de fer. Leurs vipères naissaient de son envenimement intérieur, leurs torches s'allumaient à la fièvre de ses insomnies.
Aussi de quel haut accent, avec quelle certitude éclatante, Œdipe proclame son innocence recouvrée 1 Le Chœur, en apprenant son nom, s'est écarté de lui comme d'une peste vivante ; il chasse, à grands cris, le proscrit des lois, l'excommunié des foyers ; il refait î^utour de lui ce cercle d'horreur qui est, depuis si longtemps, son seul horizon. Mais GEdipe réclame et proteste : c'est au nom des dieux qu'on l'accuse, c'est au nom des dieux qu'il récrimine ; il traite ses insulteurs en blasphémateurs :
« Que disaient donc ceux qui assuraient qu* Athènes était la ville pieuse entre toutes, et que seule elle accueillait les hôtes affligés? Après m'avoir attiré hors de Tasile que j'avais choisi, voilà que vous m'en chassez, parla seule crainte de mon nom ! Ce ne sont point mes actions que vous redoutez; car ces actions, je les ai subies et non point commises. S'il faut parler de mon père, chose qui vous épouvante, je le vois, suis-je donc pervers de nature pour m'ôtre défendu, quand on m'attaquait violemment ? Ce que j'ai fait, je l'ai fait à mon insu... C'est pourquoi, étrangers! je vous adjure de me protéger, et, sous prétexte d'honorer les Dieux, de ne pas les outrager en effet. Songez que leurs yeux sont également ouverts sur les hommes pieux et sur les pervers, et que jamais Timpie n'a échappé à leur châtiment. Ne ternissez pas d'une action mauvaise la splendeur d'Athènes. Mais, puisque vous avez accueilli le Suppliant qui s'est fié à votre foi, sauvez-le, défendez;le, n'insultez pas sa tête accablée. Car je viens à vous comme un homme pur et sacré. »
On s'apaise, il se fait une trêve ; mais un tel hôte est une rapsodie vivante que chacun veut lire. Le . Chœur interroge cruellement Œdipe sur ses infortunes : faire une question, c'est quelquefois la donner. La rude curiosité des paysans de Colone ne le ménage pas : ilè rouvrent ses plaies vives, ils fouillent âprement dans Tinfamie de sa couche, ils insistent sur la fraternité hideuse qui fait que ses filles sont aussi ses sœurs. On dirait une troupe de Satyres mis sur la piste d'un mystère obscène, et s'acharnant à la suivre. Œdipe se débat sous celte grossière insistance, des rougeurs brûlantes montent à son front;
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chaque réponse qu'on lui arrache est un vomissement. II s*écrie : « C'est la mort que de les entendre ! » Mais, sous les coups de cette torture, il crie toujours qu'il n'est pas coupable : — « Tu as com- » mis. . . » — « Je n'ai point commis 1 . . . Ces horreurs, » je les ai subies, ma volonté n'y était pour rien. )> Quand, plus tard, Créon, en face de Thésée, s'étonne qu'Athènes accueille un incestueux et un parricide, Œdipe proteste encore de son innocence. Non plus en suppliant cette fois, mais comme aurait fait un orateur du temps de Sophocle, se défendant devant Périclès, avec une dialectique éloquente. L'indignation le saisit, il veut enfin avoir raison des crimes menteurs qui l'obsèdent. Il marche droit sur ces fantômes, et il les transperce d'une réfutation lumineuse. Comme lé Sphinx, ils se dissipent d'euxmêmes dès qu'ils sont scrutés. La tragédie grecque nous montre, pour la première fois, la Fatalité et le libre arbitre aux prises dans cette plaidoirie solennelle. L'homme affronte l'absurde et cruelle idole qui rejetait sur lui le sang qu'elle versait, il la détruit en la discutant.
« 0 le plus impudent des hommesl sur qui crois-tu lancer tes outrages ? Est-ce sur moi, vieillard ? Ou ne retombent-ils pas plutôt sur toi-même qui me reproches des meurtres, des noces impies, des calamités involontaires et infligées par les Dieux irrités sans doute, depuis longtemps, contre notre race, à cause de quelque ancienne faute? Car
tu ne saurais trouver en moi un vrai crime contre moimême ou contre les miens. Dis-moi donc? Si un Oracle a prédit à mon père qu'il serait tué par son fils, de quel droit m'accuserais-tu de ce meurtre, moi qui n'étais pas né alors, pas même engendré ni conçu? Et si, né pour le malheur, comme on sait, j'en vins aux mains avec mon père et le tuai, ne sachant ce que je faisais, ni qui il était, comment P9urraîs-tu justement me reprocher cette action comme un crime? N'as-tu pas honte, misérable, de me contraindre à parler du mariage de ma mère, elle qui fut ta sœur ? Eh bien, soit, j'en parlerai, puisque tu as prononcé c^te parole impie. Certes, elle m*a enfanté! elle m'a enfanté, hélas ! et j'ignorais qui elle était, et elle ignorait qui je suis ! et elle a ensuite conçu de moi des enfants qui sont son opprobre. Je m'unis avec eQe, sans rien savoir, et si j'en parle, c'est que tu m'y forces ; mais on ne me trouvera coupable ni dans ce mariage, ni dans le meurtre de mon père que tu m'allègues toujours outrageusement. Réponds à une seule question : si quelqu'un se jetait tout à coup sur toi, l'homme juste, pour t'ôter la vie ; avant de te défendre, irais-tu t'enquérir si l'agresseur est ton père? Non, si tu aimes la vie, tu combattrais l'assaillant, sans t'informer d'autre chose. Tel est cependant le destin que m'ont fait les Dieux, et si mon père revivait, certes, il ne contredirait pas mes paroles. »
CEdipe n'est pas seulement disculpé, il est glorifié. Du haut de la colline, Antigone voit une jeune fille courir vers eux, dans la plaine, au galop de son cheval sicilien. Elle est coifiee du large chapeau Ihessalique, évasé en parasol, pareil à la fleur d'une ombelr
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lifftre, que les bas-reliefs nous montrent gracieusement rabattu sur les épaules des voyageurs, comme une couronne renversée. C'est Ismène, la sœur d*Antigone : « Elle lui sourit des yeux, à mesure qu'elle approche ; » et c'est une vision ravissante que ce sourire virginal qu'on voit poindre de loin, sur le groupe tragique, et l'éclairer d'un rayon d'aurore. Œdipe a maintenant ses deux yeux, ayant ses deux filles ; ses bras sont pleins comme son cœur.
Ismène arrive de Thèbes que la discorde déchire ; la colombe s'est évadée de L'aire des oiseaux de proie. Étéocle a chassé Polynice du trône sur lequel ils devaient s'asseoir tour à tour : Polynice, réfugié à Argos, en revient avec une armée levée contre Thèbes. La guerre est ouverte, le fratricide se prépare. Mais, en même temps que ces messages de malheur, Ismène apporte un oracle de bénédiction. La voix du sanctuaire de Delphes annonce que le corps d'CEdipe protégera la terre qui le possédera, qu'il la rendra invincible et la maintiendra florissante. Son tombeau, plus fort qu'une Acropole, défendra la cité gardienne de ses ossements.
Ainsi les Dieux ont réfléchi et ils se sont repentis. La lumière qui s'est faite dans Tàme rassurée d'OEdipe, a remonté jusqu'à eux, la conscience humaine a éclairé la raison divine. Ils ont revisé sa cause et ils ont cassé leur arrêt. Ils ont dit à la Fatalité, comme
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le Jéhovah du Uvre de Job à Satan : — « As-tu re- ' » marqué notre serviteur? Il n'y a pas d'homme » comme lui sur la terre, intègre, droit et éloigné » du mal. Il persévère toujours dans sa piété, et tu » nous as provoqués à le ruiner sans raison. » — Les Érynnies ont déjà fait amende honorable, Apollon se retourne, Delphes se rétracte à son tour; la Pythie fait volte-face sur son trépied jadis noirci de fumées sinistres, maintenant baigné d'une vapeur d'encens. Les Dieux comblent d'honneurs celui qu'ils avaient accablé d'opprobres : le réprouvé devient un élu, ce corps caduc et sordide se change en un corps glorieux qui fait des miracles. (Edipe peut l'offrir à Thésée, qui le couvre d'une hospitalité magnanime, comme un don sans prix. Pour l'obole qu'il reçoit, ce mendiant verse un trésor : il paye un jour de repos avec des siècles de prospérité, le sol qui recevra ses cendres récoltera des moissons de gloire. L'Ombre d'(Bdipe va sortir de sa tombe, tutélaire et sainte, radieuse et propice, portant sur sa main, comme la statue de Zeus, une Victoire sans ailes.
C'est alors que le Chœur entonne les strophes immortelles que Sophocle lut à ses juges : sorte de Panathénées lyriques, où les Dieux de la cité défilent, aux sons d'un rythme de fête, sous l'arc de triomphe des vignes et des oliviers de l'Attique. Comme au fronton du Parthénon, le cheval sorti du
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rocher frappé par le trident de Neptune se cabre au coin de Tode triomphale ; et, du sommet de la dernière strophe^ on entrevoit le navire agile, guerrier à Salamine, marchand au Pirée, qui fend la mer brillante de ses rames.
« O Étranger ! tu es arrivé dans la plus belle région de la terre, dans le pays des beaux chevaux, la blanche Colone, où les rossignols mélodieux gazouillent dans les vallées vertes, cachés sous le lierre noir à fleurs rouges, et sous le feuillage sacré chargé de mille fruits, à l'abri des feux du soleil et des souffles froids de Fhiver. Là Bacchus, qui aime les orgies, se promène entouré des divinités nourricières.
» Là, sous une rosée céleste, le narcisse, aux belles grappes, fleurit toujours, couronne antique des Grandes Déesses ; là fleurit aussi le safran doré. Les inépuisables sources du Céphyse répandent leurs eaux limpides dans la plaine. Et les chœurs des Muses n'abandonnent jamais cette terre, ni Aphrodite aux rênes d*or.
» Et il y a ici un arbre, — et je n'ai point entendu dire qu'il en ait poussé de pareil sur le sol d'Asie, ni dans l'Ile dorienne de Pélops, — né de lui-même, non planté par la main des hommes, qui verdoie grandement sur cette terre, et qu'aucun chef ennemi ne déracinera de sa lance : l'Olivier aux feuilles glauques, nourricier de l'enfance, que gardent l'œil de Zeus et la prunelle bleue d'Athénée.
» Mais j'ai encore à célébrer^ un autre honneur de cette ville, ses chevaux et ses navires, don magnifique d'un dieu puissant. 0 roi Poséidon ! tu l'as élevée toi-même à cette gloire, en inventant le frein qui, le premier, dompta les chevaux dans les rues, et la nef armée d'avirons, qui, poussée par nos bras, bondit sur la mer, rivale des Néréides aux cent pieds. »
L'oracle s'est répandu, sa voix a retenti dans la Grèce ; on se dispute maintenant cet aveugle qui guide la Victoire. C'est à qui le possédera mort ou vif; on part pour sa conquête comme pour celle d'une Toison d'or. Créon accourt en tête d'une troupe de guerriers, résolu à le ramener, de force ou de gré, dans l'enceinte de Thèbes ; Œdipe repousse avec colère ses exhortations hypocrites. Le tyran fait enlever ses deux filles pour le contraindre à les suivre. Thésée, averti, s'empare de l'intrus qui ose violer le foyer d'Athènes ; il le retient en otage et lance ses cavaliers sur les ravisseurs. Les doux sœurs sont bientôt rendues à leur père, Œdipe mourra dans leurs bras : cette dernière épreuve passe comme un nuage sur le couchant du vieillard.
Après Créon, c'est Polynice ; il veut attacher à son armée cette reUque vivante qui fait vaincre : Œdipe peut dire comme le Psalmiste : « Ils ont compté tous mes os. » — Le fils ingrat se présente en suppliant à son père ; il s'apitoie sur sa misère, il pleure, sur ses haillons lamentables, sur ses yeux éteints, sur ses cheveux blancs remués par le vent. Il a
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péché contre lui, et il le confesse ; mais aujourd'hui le même destin les rapproche. N'est-il point banni comme lui, comme lui délrôné? Désormais leur cause est commune : l'usurpateur les réconcilie dans la même injure à venger : — « Si tu m'écoutes, si » tu entres dans mon dessein, je Taurai bientôt ren- » versé. Alors je te rétablirai dans ta maison, et j'y » rentrerai moi-même, victorieux, après Ten avoir » violemment chassé. Ton secours, c'est la victoire ; » sans toi je perds tout, même la vie. »
(Kdipe se tait longuement, Polynice prie un dieu d'airain. C'est malgré lui- qu'il a donné audience à ce fils rebelle; ne pouvant l'éloigner, il s'est reculé dans un silence courroucé. Il rompt enfin ce silence noir comme une nuée d'orage, la foudre en jaillit. Le père, divinisé par sa mort prochaine, la lance sur ses fils, d'un geste qui semble l'aller prendre au ciel. Le tonnerre tragique n'est jamais tombé de si haut. Comme ce « roi des hymnes », dont parle Pindare, on pourrait dire que cette invective formidable est la reine des malédictions.
« Si le roi de cette terre n'eût amené cet homme devant moi, le jugeant digne d'une réponse, certes il n'aurait jamais entendu ma voix. Cependant je parlerai, puisqu'on l'en croit digne, mais mes paroles ne réjouiront pas ses oreilles. Méchant I lorsque tu tenais ce sceptre et ce trône que ton frère possède maintenant dans Thèbes, tu as chassé ton père, tu Tas poussé hors des murs dans l'exil, où tu lé -
revois couvert de ces lambeaux qui te font pleurer, aujourd'hui que te voilà tombé dans les mêmes misères I Je ne pleure pas sur ces maux, et, tant que je vivrai, je les porterai sans fléchir ; mais je me souviens de ton parricide. C'est toi qui m'as jeté dans cette détresse, toi qui m'as proscrit, toi qui m'as réduit à mendier le pain de chaque jour. Si je n'avais pas engendré ces filles, nourrices du vieiUard, il y a longtemps que je serais mort, et par toi. Ce sont elles qui m'assistent et qui me font vivre, elles qui supportent mon fardeau, femmes avec le courage de l'homme : mais vous autres, vous n*étes pas mes fils ! Aussi un dieu se lève déjà, et tu le sentiras dressé devant toi, quand ton armée marchera sur Thèbes. Ne te vante pas de pouvoir renverser la ville ; vous tomberez avant, ton frère et toi, dans le même sang.
» J'ai déjà lancé contre vous ces Imprécations, et je les répète maintenant, afin qu'elles viennent à mon aide, et que vous appreniez, fils d*un père aveugle, à révérer vos parents. Mes Imprécations assiégeront vos trônes, et elles s'y dresseront à vos places, s'il est vrai que Tantique Némésis, gardienne des lois éternelles, siège encore près du trône de Zeus. Va donc au malheur, fils exécrable, renié par ton père ; emporte avec toi ces malédictions ! Puisses-tu ne posséder jamais la terre paternelle, ni rentrer jamais dans le creux Argos, mais tomber sous la main de ton frère et l'égorger du même coup ! J'invoque les odieuses Ténèbres du Tartare, pour qu'elles t'engloutissent; j'invoque aussi les Déesses de ce bois terrible, et Ares qui vous a inspiré cette haine affreuse. — Il a entendu, qu'il parte maintenant! et qu'il aille annoncer aux Thébains quels présents CEdipe a faits à ses fils ! »
Œdipe parait dur dans cette vindicte suprême. Réconcilié qu'il est avec les dieux, ne pourrait-il les imiter en pardonnant à ses (ils? Est-ce Theure de susciter sur eux TErynnie, au moment où elle
vient de lui faire grâce ? L'homme épargné par une bête fauve la lance-t-il vers une autre proie? L'imprécation est-elle une bonne préparation à la mort? Ne souille-t-elle pas de son fiel la bouche par laquelle l'âme va passer? Appartient-il d'ailleurs au parricide de maudire des enfants ingrats? La main qui a tué peut-elle se lever justement contre ceux qui n'ont fait que bannir?
Ces objections modernes n'auraient pas touché un esprit antique. Œdipe ignorait qu'il était le fils de Laîos, lorsqu'il l'a percé de son glaive ; il peut donc, sans iniquité, maudire les fils qui ont sciemment exilé leur père. Il voudrait d'ailleurs pardonner qu'il ne pourrait jpas. Les Dieux se sont emparés de lui à celte heure extrême ; ils l'inspirent et ils le possèdent, ils prophétisent et ils condamnent par sa voix. Il n'est que leur ministre en vengeant sur Polynice et sur Etéocle la majesté paternelle ; les crimes qui la lésaient étaient inexpiables. Le Père, aux temps antiques, n'était pas seulement l'auteur de la vie, le YevïiTYip ou le genitor : roi souverain de la famille, prêtre du foyer, sacrificateur domestique, être divin après sa mort, toutes les religions de la vie résidaient en lui. L'offenser, c'était les insulter toutes; c'était encore outrager la dynastie des ancêtres qu'il perpétuait et personnifiait sur la terre. La racine sentait l'ébranlement de l'arbre et
souffrait de l'injure faite à ses rameaux. Aussi le père, dans l'antiquité, ne pardonnait-il presque jamais l'impiété filiale. Il n'y avait pas de veau gras dans son étable, pour fêter le retour de l'enfant prodigue.
Ajoutez à ces sévérités supérieures le caractère d'Œdipe, dont la violence est un trait saillant. Sa grande âme est naturellement irascible ; il y a en lui un flot de colère toujours prêt à monter et à déborder. On l'a vu, à Thèbes, s'emporter contre Tirésias, et le contraindre ainsi à le dénoncer. Ce n'est pas pour rien que Sophocle a intitulé la première tragédie, qui le met en scène, « Œdipe, le Tyran ». Le titre Œdipe Roi a prévalu dans les traductions, le sens pourtant est tout différent. Le grec dit Tupowoç, et non BavtXeuc. Tyran sage, sans doute, clément, équitable, mais tyran réel, porté au trône par une catastrophe et par une conquête, habitué aux soumissions et aux commandements absolus. — Deux légendes rapportées par un fragment du poème perdu de la Thébaîde^ et marquées au coin d'un âpre archaïsme, accusent rudement en lui ce trait de nature. Elles attribuent les malédictions d'Œdipe sur ses fils, non aux forfaits de l'ingratitude, mais à des fautes toutes vénielles, méritant le reproche et non l'anathème. — D'après l'une de ces traditions, Polynice, un jour, servant CEdipe
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à table, lui avait présenté, malgré sa défense, la coupe d'argent où buvait Laîos : Œdipe crut sans doute y voir écumer le sang de son père, et il maudit réchanson néfaste qui le lui versait. — Une autre fois, ses fils qui lui réservaient toujours Tépaule des victimes immolées dans les sacrifices, lui envoyèrent la hanche à la place. On sait quelle importance les hommes et les dieux mêmes de Y Iliade attachent aux cuisses grasses des brebis, et aux dos succulents des bœufs rôtis devant le grand feu des tentes ; ils se croient outragés si on leur sert un morceau infime des viandes préparées. — « Ils étendi- » rent les mains vers les mets offerts, ils assouvi- » rent leur faim et leur soif; et nul ne se plaignit, » dans son âme, d'une part inégale : » c'est le refrain homérique de tous leurs banquets. OËdipe, selon la ThébaîdCf mis par ses fils à celte portion d'avanie, entra en fureur, et répéta sur eux ses malédictions.
Le Chœur s'est tu pendant que Polynice suppliait, Antigone a seule intercédé pour son frère. C'est ici, dans Tordre des faits, qu'elle apparaît pour la première fois, divinement ébauchée, voilée, pour mieux
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dire, se tenant dans Tombre du grand vieillard qu'elle éclaire. Elle s'en détache pourtant , par intervalles, comme sous un rayon, et on voit déjà qu'elle est adorable. Son originalité est bien simple, c'est l'amour des siens. Amour exclusif et unique, qui est chez elle à Télat de culte, en même temps que d'instinct profond. Le foyer d'CEdipe est éteint, mais le feu qui l'alimentait, cette flamme vivante, génie de la famille, âme de la maison, Antigène l'a emportée dans son cœur, et elle y brûle plus fervente que sur l'autel renversé. Antigène est l'héroïne et elle est aussi l'esclave des sentiments naturels ; jusqu'à la mort, elle marchera chargée de ces saintes chaînes. Depuis son enfance^ elle suit son vieiix père, « nu-pieds, sous l'ardent soleil, à travers » les ronces des forêts ». C'est par ses yeux qu'il voit^ c'est par sa main qu'il mendie. Elle est sa « nourrice », comme il l'appelle; Œdipe est allaité par ce sein de vierge. Son dévouement est sévère, sa tendresse est grave, le malheur Ta un peu roidie. Gomme sa sœur future Gordélia, Antigène n'est point expansive, sa vertu garde le maintien sérieux du devoir. Sa bonté ne fait pas de bruit, elle se répand en silence, comme une source dont l'homme qu'elle abreuve entend à peine le murmure. Antigène ne parle guère que quand Œdipe Tinterroge, et ne lui répond que par quelques mots doux et tristes. Mais
on la voit aller et venir autour du vieillard, dans les attitudes d'une noble servante; on suit ses gestes secourables qui s'élèvent ou qui s'inclinent selon ses besoins. Elle lui tend son bras, elle le fuit asseoir, elle le conduit par la main, devant les botes ou les étrangers qui arrivent. Chacun de ses mouvements a la douce inquiétude d'une aile d'ange gardien. Nullement passive d'ailleurs, Antigène a des avis qu'elle fait prévaloir ; quelquefois même, elle prend sur son père une autorité ferme et tendre. C'est elle qui le fait sortir du bois des Érynnies où, au risque d'irriter ses hôtes, il s'obstinait à rester. Elle est le tact de ses mains tremblantes, la clairvoyance de ses yeux éteints.
Quand il repousse l'approche de Polynice, c'est elle encore qui le décide à Tenlendre. Antigone est soeur autant qu'elle est fille, ses entrailles ne se partagent pas, la famille entière est entrelacée dans leurs fibres. La fleur tient à sa branche autant qu'à sa tige. Née dans une maison de discorde, elle a horreur des haines domestiques ; elle ne comprend pas que le cœur reste sourd à la voix du sang. Ici, sa prière prend l'accent hardi de l'avertissement; elle ose admonester son vieux père : on peut dire, dans le sens chrétien du mot, qu'elle lui « prêche » la miséricorde.
4c Père, obéis-moi, toute jeune que je suis. Fais-moi cette IL 12
grâce, laisse mon frère venir. Tu ne peux craindre que ses prières contraignent ta résolution. Quel danger y a-t-il à Ventendre ? les pensées bonnes ou mauvaises ne se révèlent que par la parole. Il est ton fils, tu Tas engendré, et, quoi qu'il se soit montré impie envers toi, il ne t'est pas permis, père, de lui rendre le mal pour le mal. Laisse-le donc venir ; d'autres aussi ont eu de mauvais enfants, et leur colère s'était allumée contre eux ; mais, apaisés par des voix amies, ils se sont laissé adoucir. Rappelle-toi, ribn tes maux présents, mais ce que, par ton père et par ta mère, tu as eu jadis à souffrir. En y pensant, tu reconnaîtras que la colère est Tuneste; tes yeux aveuglés devraient t'avertir. Cède -nous donc, laisse-toi fléchir, car une prière juste ne doit pas attendre. »
Œdipe ne fléchira pas, et Antigone n'interrompra plus ses imprécations. On ne détourne point la foudre qui .tombe; on ne fait pas non plus rebrousser chemin aux fureurs lancées dans les voies prédites; Polynice va se précipiter vers le fratricide. Antigone essaye de le retenir, il n'écoute rien, se sentant voué, mais il lui fait promettre de Tensevelir lorsqu'il sera tombé avec Étéocle ; il l'assigne près de son corps sanglant, dans le champ de Thèbes: Antigone ne manquera pas à ce rendez-vous.
Cependant l'heure est venue, un orage prodigieux s'amasse dans le ciel. La foudre y sonne comme un clairon chantant un signal; des éclairs passent sur
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les nues, comme les flambeaux d'un cortège funèbre courant escorter de glorieuses obsèques. GEdipe a reconnu ce présage, les Mystères de sa fin vont se célébrer. Il appelle Thésée à la hâte, il lui confie comme un testament le secret de sa.sépulture. L'enthousiasme de la mort saisit le vieillard : Tépreuve est finie, la chaîne est brisée. Il va sortir de la vie
par une porte à part; cet orage éclatant qui gronde est le roulement de ses gonds. Il s'élance seul vers le bois sacré, repoussant toute aide, écartant tout guide. Ses yeux se rallument, non de la lueur qu'ils avaient perdue, mais d'une lumière surnaturelle qui les fait voir sans regard. Des mains invisibles ont saisi les siennes et l'entraînent vers son tombeau, comme on conduit un pontife aveugle à l'autel. — « Suivez-moi, mes filles ! Vous qui me meniez par la » main, c'est moi maintenant qui vais vous conduire. » Marchez et ne me touchez pasi laissez-moi trouver » seul îa tombe sacrée où je vais entrer. Ici! Par ici I )) Hermès, conducteur des âmes, et Perséphone » m'indiquent le chemin. » — Et Œdipe, suivi par ses filles, disparaît avec Thésée dans le boi» sacré.
Le Chœur, agenouillé sans doute, prononce sur lui une Prière des agonisants; il conjure les Dieux infernaux d'accorder un passage paisible au vieillard ; il suppiie la Mort, « fille de la terre », elle « qui
» endort tous les hommes », de lui ouvrir doucement son lit.
Un récit nous entr'ouvre les célébrations de cette mort. Œdipe s'est assis sous un poirier sauvage, creusé par le temps ; il s'est dépouillé de ses haillons et s'est revêtu d'une robe blanche, comme un prêtre s'habille sur le seuil d'un temple, avant de monter vers le tabernacle : ses filles l'ont lavé et l'ont purifié. Les rites accomplis, le « Zeus infernal )> a tonné, il s'est agité sous la terre. Une voix terrible en est sortie, bienveillante pourtant dans son insistance impérieuse, comme celle d'un roi qui presse un hôte attardé : cette voix est celle du dieu impatient de l'Ombre qu'il a charge de recevoir. — « CEdipe! » CEdipe! qu'attends-tu? Yiens! tu es en retard! » CEdipe s'est arraché des bras de ses filles, il a versé sur elles ses dernières larmes ; Thésée seul l'a suivi dans l'épaisseur du bois obscurci. Lorsqu'elles ont retourné la tête, OEdipe avait disparu. Thésée était debout, immobile, la main sur ses yeux, dans lattitude d'un homme ébloui par le flamboiement d'une vision. — CEdipe a-t-il été foudroyé? la terre soudainement ouverte l'a-t-elle englouti? Thésée, seul témoin du prodige, ne révélera pas le secret des Dieux.
Ainsi finit, par une apothéose mystérieuse, l'CEdipe
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de Sophocle. Il meurt, non point seulement pardonné, mais transfiguré. L'exception est sa destinée dans la mort comme dans la vie. Si les religions pouvaient donner l'une sur l'autre, on verrait le vieux héros grec allant rejoindre dans quelque limbe inconnu les deux patriarches hébraïques, Enoch et Moïse, disparus comme lui de la terre sans y laisser vestige de leurs restes. Dénouement unique et incomparable : il épouvante et il console, il consterne et il tranquillise. Cette mort sacrée dans ce bois qui tonne, où les Dieux divinisent l'homme qu'ils sacrifient, remplit l'âme d'une inexprimable émotion ; la terreur s'y mêle au ravissement. L'impression qu'on en rapporte est celle de ces crépuscules extraordinaires, d'un rayonnement si glorieux, d'une transparence si profonde, si pleins de métamorphoses et de vibrations enflammées, qu'on croirait, en les contemplant, que quelque chose d'insigne se passe dans le ciel.
Cette dernière tragédie de Sophocle n'est point seulement sublime, elle est vénérable. Sophocle avait quatre-vingt-neuf ans quand il composa Œdipe à Colone. Séculaire lui-même et déjà immémorial comme son héros. On était presque aussi loin, à Alhènes, des grandes guerres Médiques, au temps d'Alcibiade, que de l'époque de Thésée et des Labdacides. L'antiquité de la fable s'accorde à la vieil-
lesse du poète : c'est bien la voix d'un vieillard qu'on entend dans ce drame auguste. Voix nullement cassée d'ailleurs, ni débile, et qui n*est qu'harmonieusement affaiblie. Rien de froid ni de languissant, mais une mélancolie religieuse, une douceur austère, une couleur voilée comme celle d'un beau soir. C'est une Ombre vivante encore, qui évoque une autre Ombre que bientôt elle ira rejoindre ; et toutes deux parlent ensemble cette langue lente et lasse que les anciens attribuaient aux Mânes des héros et des vieux aêdes se promenant, sur la prairie d'aaémones, au clair du crépuscule étemel.