‹ Les deux masques (volume 4)Chapitre 27 sur 86 · IPHIGÉNIE A AULIS · texte numérisé non relu

IPHIGÉNIE A AULIS

C'est au tour d'Iphigénie de parler. Elle n'affecte point une fermeté mensongère ; la frayeur de la mort, si naturelle à l'âme d'une jeune flUe^ palpite naïvement à travers ses plaintes. Les fibres de la vie menacée en elle, tressaillent et gémissent, et il en sort une prière d'une douceur déchirante.

« J'incline à tes genoux mon corps, comme un rameau de Suppliant. Ne me fais pas mourir avant le temps, il est si doux de voir la lumière 1 Ne me force pas à m'en aller sous la terre ! La première, je t'ai nommé du nom de père, et tu m'as appelée ta fiUe; la première, penchée sur tes genoux, je t'ai donné et j'ai reçu de toi de tendres caresses. Tu me disais alors : « 0 ma fille I le verrai-je, un jour, heureuse et ». florissante, dans la maison d'un illustre époux? » Et moi je te disais, suspendue à ton cou, et pressant ton menton que je touche encore : « Te recevrai-je vieillissant, ô mon » père, dans la douce hospitalité de ma maison, pour te ren- » dre les soins qui ont nourri mon enfance?» Je garde la mémoire de ces paroles, mais toi tu les as oubliées, et tu veux me faire mourir. Oh! non, par ma mère qui, après m'avoir enfantée dans la douleur, souffre, une seconde fois', pour moi les douleurs de l'enfantement I Qu'ai-je de commun avec l'hymen de Paris et d'Hélène? D'où ce Paris est-il venu pour ma perte ? Mon père, tourne les yeux sur moi ; accorde-moi un regard, donne-moi un baiser, afin que je les emporte avec moi si mes prières ne te fléchissent pas. »

Le petit Oreste est là, porté par sa nourrice et tendant vaguement les bras vers son père. Elle tourne

en sa faveur ce geste innocent ; du nouveau-né qui s'ébat, elle fait un suppliant qui implore.

« 0 mon frère! ta es un faible défenseur pour les tiens. Cependant pleure ayec moi, et supplie ton père que ta sœur ne meure pas. Vois, mon père, il t'adresse une prière muette. Âh ! compatis à mon sort, et prends pitié de ma yie I Rien n'est plus doux pour les mortels que de contempler la lumière. Sous terre, tout est néant et ténèbres. Personne ne souhaite la nuit des Enfers. Insensé qui veut mourir I »

Ainsi gémit-elle avec la mélodie d*un jeune cygne : à demi jetée dans le sépulcre, on dirait qu'elle se rattache aux fleurs qui croissent à Tentour. Mais Agamemnon demeure inflexible, le décret de TO racle est irrévocable. Alors un changement à vue héroïque transfigure soudainement la jeune fille ; étant vouée, elle se dévoue : Iphigénie prend un élan enthousiaste vers le sacrifice. L'idée de sauver, eu mourant^ les femmes de la Grèce du rapt des Barbares, l'exalte et l'enflamme. On voit ce timide visage s'empourprer d'une rougeur de gloire. EUe seule barre le passage à cette flotte frémissante qui va venger l'injure de l'Hellade : que l'armée passe donc sur son corps pour frayer, vers Troie, sa voie victorieuse !

«Je me donne à THellade! immolez-moi, guerriers! Tuez-moi, et courez renverser Troie ! Ses ruines seront les monuments de mon sacrifice ; ce seront mes enfants, mon hymen, mon triomphe! Il est dans l'ordre que les HeUènes commandent aux Barbares, et non les Barbares aux HeUènes. Ceux-là sont nés pour Tesclayage, ceux-ci pour la liberté. »

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Dès lors, plus de faiblesses ni de défaillances, sa dernière larme est tombée. A sa mère qui lui demande ses volontés dernières, Iphigénie dicte un testament d'allégresse :

t Ne coupe pas les tresses de tes cheveux, loin de toi les habits de deuil!... Tu ne me perds point, je vivrai toujours, et ma gloire rejaillira sur toi. » — «...Quedirai-jede ta part à tes sœurs ?» — « Ne les couvre pas non plus de noirs vêtements. » — « Quelle parole amie leur rapporterai-je de loi ? » — • Qu'elles soient heureuses, et Oreste que je vois ici, élève-le pour en faire un homme. » — « Est-il quelque chose que je puisse faire pour toi, de retour à Argos ? »

Et à cette mère courroucée et sombre qui médite déjà la vengeance, elle répond par ce mot de pardon sublime : — « N'aie point de haine pour mon père, ton époux, à cause de moi. »

Restée seule avec le Chœur, Iphigénie commande les apprêts de sa mort^ comme ceux d'une fête ; l'hymne qu'elle entonne semble conduire un joyeux cortège plutôt qu'une procession funéraire. Celte prairie bordée par le bois sacré d'Artémis, où elle doit tendre au couteau son sein virginal, on dirait qu'elle va y mener, devant la statue de la déesse, une ronde religieuse. Le supplice se change en apothéose; Iphigénie meurt avec ravissement, dans le baiser de la Patrie délivrée.

a Qu'on apporte les corbeilles ! Qu'on jette Forge lustral sur le feul Conduisez-moi au sacrifice, triomphatrice d'Uion et des Phrygiens ! Apportez les guirlandes qui vont ceindre ma tête. Voici machevelure à couronner. Apportez Teau des

libations, formez des danses autour de l'autel, en invoquant la grande Artémis. Je vais, puisqu'il le faut, accomplir Foracle par mon sang répandu. 0 ma mère vénérable ! je t*offre maintenant mes larmes, car pendant le sacrifice, il ne convient pas d'en verser... — 0 terre d'Argos! Mycënes, ma patrie! 0 jour splendide, rayonnement de Zeusl je vais passer à une autre vie. Adieu, douce lumière I »

C^est son dernier cri, et sa disparition semble en effet révanouissement d'une créature lumineuse qui s'éteindrait dans la nuit.

Iphigénie ne meurt pas dans la tragédie d'Euripide, comme dans le récit d'Eschyle. Selon des légendes mythologiques consacrées, le poète la montre enlevée par Artémis de l'autel, au moment où Calchas marquait sur sa gorge l'endroit où il allait la frapper. — « A sa place, une biche d'une taille ex- » traordinaire et d'une beauté merveilleuse, gisait » palpitante, et la pierre était arrosée de son sang. »

Dénouement d'une beauté céleste, dont l'imagination prolonge le miracle. — Le jour est tombé sur le sacrifice ; c'est l'heure où Artémis revêt sa forme nocturne, une blancheur de lune mêle déjà en elle l'astre à la déesse. Elle passe dans son cortège d'étoiles, emportant sur son sein la vierge évanouie. Son bras l'enlace, svelte et clair comme le croissant qui brille à son front. Sa victime va devenir sa prêtresse : tout à l'heure Artémis déposera Iphigénie, endormie encore, sur les marches d'un temple de la Tauride.

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